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 Le retour à Ithaque

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Rhadamante

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MessageSujet: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:45

Homère - L'Odyssée XIII - trad. Leconte de Lisle (1867)

Il parla ainsi, et tous, dans les demeures obscures, restaient muets et charmés. Et Alkinoos lui répondit :

- O Odysseus, puisque tu es venu dans ma haute demeure d'airain, je ne pense pas que tu erres de nouveau et que tu subisses d'autres maux pour ton retour, car tu en as beaucoup souffert. Et je dis ceci à chacun de vous qui, dans mes demeures, buvez l'honorable vin rouge et qui écoutez l'Aoide. Déjà sont enfermés dans le beau coffre les vêtements, et l'or bien travaillé, et tous les présents que les chefs des Phaiakiens ont offerts à notre hôte ; mais, allons ! que chacun de nous lui donne encore un grand trépied et un bassin. Réunis de nouveau, nous nous ferons aider par tout le peuple, car il serait difficile à chacun de nous de donner autant.

Alkinoos parla ainsi, et ses paroles plurent à tous, et chacun retourna dans sa demeure pour y dormir.

Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils se hâtèrent vers la nef, portant l'airain solide. Et la Force sacrée d'Alkinoos déposa les présents dans la nef ; et il les rangea lui-même sous les bancs des rameurs, afin que ceux-ci, en se courbant sur les avirons, ne les heurtassent point. Puis, ils retournèrent vers les demeures d'Alkinoos et préparèrent le repas.

Au milieu d'eux, la Force sacrée d'Alkinoos égorgea un boeuf pour Zeus Kronide qui amasse les nuées et qui commande à tous. Et ils brûlèrent les cuisses, et ils prirent, charmés, l'illustre repas ; et au milieu d'eux chantait le divin Aoide Dèmodokos, honoré de s peuples. Mais Odysseus tournait souvent la tête vers Hèlios qui éclaire toutes choses, pressé de se rendre à la nef, et désirant son départ. De même que le laboureur désire son repas, quand tout le jour ses boeufs noirs ont traîné la charrue dans le sillon, et qu'il voit enfin la lumière de Hèlios tomber, et qu'il se rend à son repas, les genoux rompus de fatigue ; de même Odysseus vit tomber avec joie la lumière de Hèlios, et, aussitôt, il dit aux Phaiakiens habiles aux avirons, et surtout à Alkinoos :

- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple. Renvoyez-moi sain et sauf, et faites des libations. Je vous salue tous. Déjà ce que désirait mon cher coeur est accompli ; mon retour est décidé, et je possède vos chers présents dont les Dieux Ouraniens m'ont fait une richesse. Plaise aux Dieux que je retrouve dans ma demeure ma femme irréprochable et mes amis sains et saufs ! Pour vous, qui vous réjouissez ici de vos femmes et de vos chers enfants, que les Dieux vous donnent la vertu et vous préservent de tout malheur public !

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et décidèrent de renvoyer leur hôte qui parlait toujours si convenablement. Et, alors, la Force d'Alkinoos dit au héraut :

- Pontonoos, distribue, du kratère plein, du vin à tous, dans la demeure, afin qu'ayant prié le Père Zeus, nous renvoyions notre hôte dans sa patrie.

Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le vin mielleux et le distribua à tous. Et ils firent des libations aux Dieux heureux qui habitent le large Ouranos, mais sans quitter leurs sièges. Et le divin Odysseus se leva. Et, mettant aux mains d'Arètè une coupe ronde, il dit ces paroles ailées :

- Salut, ô Reine ! et sois heureuse jusqu'à ce que t'arrivent la vieillesse et la mort qui sont inévitables pour les hommes. Moi, je pars. Toi, réjouis-toi, dans ta demeure, de tes enfants, de tes peuples et du roi Alkinoos.

Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit, et la Force d'Alkinoos envoya le héraut pour le précéder vers la nef rapide et le rivage de la mer. Et Arètè envoya aussi ses servantes, et l'une portait une blanche khlamide et une tunique, et l'autre un coffre peint, et une troisième du pain et du vin rouge.

Etant arrivés à la nef et à la mer, aussitôt les marins joyeux montèrent sur la nef creuse et y déposèrent le vin et les vivres. Puis ils étendirent sur la poupe de la nef creuse un lit et une toile de lin, afin qu'Odysseus fût mollement couché. Et il entra dans la nef, et il se coucha en silence. Et, s'étant assis en ordre sur les bancs, ils détachèrent le câble de la pierre trouée ; puis, se courbant, ils frappèrent la mer de leurs avirons. Et un doux sommeil se répandit sur les paupières d'Odysseus, invincible, très agréable et semblable à la mort.

De même que, dans une plaine, un quadrige d'étalons, excité par les morsures du fouet, dévore rapidement la route, de même la nef était enlevée, et l'eau noire et immense de la mer sonnante se ruait par derrière. Et la nef courait e ferme et rapide, et l'épervier, le plus rapide des oiseaux, n'aurait pu la suivre. Ainsi, courant avec vitesse, elle fendait les eaux de la mer, portant un homme ayant des pensées égales à celles des Dieux, et qui, en son âme, avait subi des maux innombrables, dans les combats des hommes et sur les mers dangereuses. Et maintenant il dormait en sûreté, oublieux de tout ce qu'il avait souffert.

Et quand la plus brillante des étoiles se leva, celle qui annonce la lumière d'Eôs née au matin, alors la nef qui fendait la mer aborda l'île.

Le port de Phorkys, vieillard de la mer, est sur la côte d'Ithakè. Deux promontoires abrupts l'enserrent et le défendent des vents violents et des grandes eaux ; et les nefs à bancs de rameurs, quand elles y sont entrées, y restent sans câbles. A la pointe du port, un olivier aux rameaux épais croit devant l'antre obscur, frais et sacré, des Nymphes qu'on nomme Naiades. Dans cet antre il y a des kratères et des amphores de pierre où les abeilles font leur miel, et de longs métiers à tisser où les Nymphes travaillent des toiles pourprées admirables à voir. Et là sont aussi des sources inépuisables. Et il y a deux entrées, l'une, pour les hommes, vers le Boréas, et l'autre, vers le Notos, pour les Dieux. Et jamais les hommes n'entrent par celle-ci, mais seulement les Dieux.

Et dès que les Phaiakiens eurent reconnu ce lieu, ils y abordèrent. Et une moitié de la nef s'élança sur la plage, tant elle était vigoureusement poussée par les bras des rameurs. Et ceux-ci, étant sortis de la nef à bancs de rameurs, transportèrent d'abord Odysseus hors de la nef creuse, et, avec lui, le lit brillant et la toile de lin ; et ils le déposèrent endormi sur le sable. Et ils transportèrent aussi les choses que lui avaient données les illustres Phaiakiens à son départ, ayant été inspirés par la magnanime Athènè. Et ils les déposèrent donc auprès des racines de l'olivier, hors du chemin, de peur qu'un passant y touchât avant le réveil d'Odysseus. Puis, ils retournèrent vers leurs demeures.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:45

Mais Celui qui ébranle la terre n'avait point oublié les menaces qu'il avait faites au divin Odysseus, et il interrogea la pensée de Zeus :

- Père Zeus, je ne serai plus honoré par les Dieux immortels, puisque les Phaiakiens ne m'honorent point, eux qui sont cependant de ma race. En effet, je voulais qu'Odysseus souffert encore beaucoup de maux avant de rentrer dans sa demeure, mais je ne lui refusais point entièrement le retour, puisque tu l'as promis et juré. Et voici qu'ils l'ont conduit sur la mer, dormant dans leur nef rapide, et qu'ils l'ont déposé dans Ithakè. Et ils l'ont comblé de riches présents, d'airain, d'or et de vêtements tissés, si nombreux, qu'Odysseus n'en eût jamais rapporté autant de Troiè, s'il en était revenu sain et sauf, avec sa part du butin.

Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi :

- O Dieu ! toi qui entoures la terre, qu'as-tu dit ? Les Immortels ne te mépriseront point, car il serait difficile de mépriser le plus ancien et le plus illustre des Dieux; mais si quelque mortel, inférieur en force et en puissance, ne te respecte point, ta vengeance ne sera pas tardive. Fais comme tu le veux et comme il te plaira.

Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit :

- Je le ferai aussitôt, ainsi que tu le dis, toi qui amasses les nuées, car j'attends ta volonté et je la respecte. Maintenant, je veux perdre la belle nef des Phaiakiens, qui revient de son voyage sur la mer sombre, afin qu'ils s'abstiennent désormais de reconduire les étrangers ; et je placerai une grande montagne devant leur ville.

Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit :

- O Poseidaôn, il me semble que ceci sera pour le mieux. Quand la multitude sortira de la ville pour voir la nef, transforme, près de terre, la nef rapide en un rocher, afin que tous les hommes l'admirent, et place une grande montagne devant leur ville.

Et Poseidaôn qui ébranle la terre, ayant entendu cela, s'élança vers Skhériè, où habitaient les Phaiàkiens. Et comme la nef, vigoureusement poussée, arrivait, Celui qui ébranle la terre, la frappant de sa main, la transforma en rocher aux profondes racines, et s'éloigna. Et les Phaiakiens illustres par les longs avirons se dirent les uns aux autres :

- O Dieux ! qui donc a fixé notre nef rapide dans la mer, comme elle revenait vers nos demeures ?

Chacun parlait ainsi, et ils ne comprenaient pas comment cela s'était fait. Mais Alkinoos leur dit :

- O Dieux ! Certes, voici que les anciens oracles de mon père se sont accomplis, car il me disait que Poseidaôn s'irriterait contre nous, parce que nous reconduisions tous les étrangers sains et saufs. Et il me dit qu'une belle nef des Phaiakiens se perdrait à son retour d'un voyage sur la sombre mer, et qu'une grande montagne serait placée devant notre ville. Ainsi parla le vieillard, et les choses se sont accomplies. Allons ! faites ce que je vais dire. Ne reconduisons plus les étrangers, quel que soit celui d'entre eux qui vienne vers notre ville. Faisons un sacrifice de douze taureaux choisis à Poseidaôn, afin qu'il nous prenne en pitié et qu'il ne place point cette grande montagne devant notre ville.

Il parla ainsi, et les Phaiakiens craignirent, et ils préparèrent les taureaux. Et les peuples, les chefs et les princes des Phaiakiens suppliaient le roi Poseidaôn, debout autour de l'autel.

Mais le divin Odysseus se réveilla couché sur la terre de la patrie, et il ne la reconnut point, ayant été longtemps éloigné. Et la déesse Pallas Athènaiè l'enveloppa d'une nuée, afin qu'il restât inconnu et qu'elle l'instruisît de toute chose, et que sa femme, ses concitoyens et ses amis ne le reconnussent point avant qu'il eût réprimé l'insolence des Prétendants. Donc, tout lui semblait changé, les chemins, le port, les hautes roches et les arbres verdoyants. Et, se levant, et debout, il regarda la terre de la patrie. Et il pleura, et, se frappant les cuisses de ses deux mains, il dit en gémissant :

- O malheureux ! Dans quelle terre des hommes suis-je venu ? Ceux-ci sont-ils injurieux, cruels et iniques ? sont-ils hospitaliers, et leur esprit est-il pieux ? où porter toutes ces richesses ? où aller moi-même ? Plût aux Dieux que je fusse resté avec les Phaiakiens ! J'aurais trouvé quelque autre roi magnanime qui m'eût aimé et donné des compagnons pour mon retour. Maintenant, je ne sais où porter ces richesses, ni où les laisser, de peur qu'elles soient la proie d'étrangers. O Dieux ! ils ne sont point, en effet, véridiques ni justes, les princes et les chefs des Phaiakiens qui m'ont conduit dans une terre étrangère, et qui me disaient qu'ils me conduiraient sûrement dans Ithakè ! Mais ils ne l'ont point fait. Que Zeus qu'on supplie me venge d'eux, lui qui veille sur les hommes et qui punit ceux qui agissent mal ! Mais je compterai mes richesses, et je verrai s'ils ne m'en ont rien enlevé en les transportant hors de la nef creuse.

Ayant parlé ainsi, il compta les beaux trépieds et les bassins, et l'or et les beaux vêtements tissés ; mais rien n'en manquait. Et il pleurait la terre de sa patrie, et il se jeta en gémissant sur le rivage de la mer aux bruits sans nombre. Et Athènè s'approcha de lui sous la figure d'un jeune homme pasteur de brebis, tel que sont les fils des Rois, ayant un beau vêtement sur ses épaules, des sandales sous ses pieds délicats, et une lance à la main. Et Odysseus, joyeux de la voir, vint à elle, et il lui dit ces paroles ailées :

- O ami ! puisque je te rencontre le premier en ce lieu, salut ! Ne viens pas à moi dans un esprit ennemi. Sauve ces richesses et moi. Je te supplie comme un Dieu et je me mets à tes chers genoux. Dis-moi la vérité, afin que je la sache. Quelle est cette terre ? Quels hommes l'habitent ? Quel est ton peuple ? Est-ce une belle île, ou est-ce la côte avancée dans la mer d'une terre fertile ?

Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit :

- Tu es insensé, ô Etranger, ou tu viens de loin, puisque tu me demandes quelle est cette terre, car elle n'est point aussi méprisable, et beaucoup la connaissent, soit les peuples qui habitent du côté d'Eôs et de Hèlios, ou du côté de la nuit obscure. Certes, elle est âpre et non faite pour les chevaux ; mais elle n'est point stérile, bien que petite. Elle possède beaucoup de froment et beaucoup de vignes, car la pluie et la rosée y abondent. Elle a de bons pâturages pour les chèvres et les vaches, et des forêts de toute sorte d'arbres, et elle est arrosée de sources qui ne tarissent point. C'est ainsi, Etranger, que le nom d'Ithakè est parvenu jusqu'à Troiè qu'on dit si éloignée de la terre Akhaienne.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut rempli de joie, se réjouissant de sa patrie que nommait Pallas Athènè, la fille de Zeus tempétueux. Et il lui dit en paroles ailées, mais en lui cachant la vérité, car il n'oubliait point son esprit rusé :

- J'avais entendu parler d'Ithakè dans la grande Krètè située au loin sur la mer. Maintenant je suis venu ici avec mes richesses, et j'en ai laissé autant à mes enfants. Je fuis, car j'ai tué le fils bien-aimé d'Idoméneus, Orsilokhos aux pieds rapides, qui, dans la grande Krètè, l'emportait sur tous les hommes par la rapidité de ses pieds. Et je le tuai parce qu'il voulait m'enlever ma part du butin, que j'avais rapportée de Troiè, et pour laquelle j'avais subi mille maux dans les combats des hommes ou en parcourant les mers. Car je ne servais point, pour plaire à son père, dans la plaine Troienne, et je commandais à d'autres guerriers que les siens. Et, dans les champs, m'étant mis en embuscade avec un de mes compagnons, je perçai de ma lance d'airain Orsilokhos qui venait à moi. Et comme la nuit noire couvrait tout l'Ouranos, aucun homme ne nous vit, et je lui arrachai l'âme sans témoin. Et quand je l'eus tué de l'airain aigu, je me rendis aussitôt dans une nef des illustres Phaiakiens, et je les priai de me recevoir, et je leur donnai une part de mes richesses. Je leur demandai de me porter à Pylos ou dans la divine Elis, où commandent les Epéiens ; mais la force du vent les en éloigna malgré eux, car ils ne voulaient point me tromper. Et nous sommes venus ici à l'aventure, cette nuit ; et nous sommes entrés dans le port ; et, sans songer au repas, bien que manquant de forces, nous nous sommes tous couchés en sortant de la nef. Et le doux sommeil m'a saisi, tandis que j'étais fatigué. Et les Phaiakiens, ayant retiré mes richesses de leur nef creuse, les ont déposées sur le sable où j'étais moi-même couché. Puis ils sont partis pour la belle Sidôn et m'ont laissé plein de tristesse.

Il parla ainsi, et la déesse Athènè aux yeux clairs se mit à rire, et, le caressant de la main, elle prit la figure d'une femme belle et grande et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles ailées :

- O fourbe, menteur, subtil et insatiable de ruses qui te surpasserait en adresse, si ce n'est peut-être un Dieu ! Tu ne veux donc pas, même sur la terre de ta patrie, renoncer aux ruses et aux paroles trompeuses qui t'ont été chères dès ta naissance ? Mais ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses ; et de même que tu l'emportes sur tous les hommes par la sagesse et l'éloquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par là sur tous les Dieux. N'as-tu donc point reconnu Pallas Athènaiè, fille de Zeus, moi qui t'assiste toujours dans tous tes travaux et qui te protège ? moi qui t'ai rendu cher à tous les Phaiakiens ? Viens donc, afin que je te conseille et que je t'aide à cacher les richesses que j'ai inspiré aux illustres Phaiakiens de te donner à ton retour dans tes demeures. Je te dirai les douleurs que tu es destiné à subir dans tes demeures bien construites. Subis-les par nécessité ; ne confie à aucun homme ni à aucune femme tes courses et ton arrivée ; mais supporte en silence tes maux nombreux et les outrages que te feront les hommes.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:46

Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi :

- Il est difficile à un homme qui te rencontre de te reconnaître, ô Déesse ! même au plus sage ; car tu prends toutes les figures. Certes, je sais que tu m'étais bienveillante, quand nous, les fils des Akhaiens, nous combattions devant Troiè ; mais quand nous eûmes renversé la haute citadelle de Priamos, nous montâmes sur nos nefs, et un Dieu dispersa les Akhaiens. Et, depuis, je ne t'ai point revue, fille de Zeus ; et je n'ai point senti ta présence sur ma nef pour éloigner de moi le malheur ; mais toujours, le coeur accablé dans ma poitrine, j'ai erré, jusqu'à ce que les Dieux m'aient délivré de mes maux. Et tu m'as encouragé par tes paroles chez le riche peuple des Phaiakiens, et tu m'as conduit toi-même à leur ville. Maintenant je te supplie par ton père ! Je ne pense point, en effet, être arrivé dans Ithakè, car je vois une terre étrangère, et je pense que tu me parles ainsi pour te jouer de moi et tromper mon esprit. Dis-rnoi donc sincèrement si je suis arrivé dans ma chère patrie.

Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit :

- Tu as donc toujours cette pensée dans ta poitrine ? Mais je ne puis permettre que tu sois malheureux, car tu es éloquent, intelligent et sage. Un autre homme, de retour après avoir tant erré, désirerait ardemment revoir sa femme et ses enfants dans ses demeures ; mais toi, tu ne veux parler et apprendre qu'après avoir éprouvé ta femme qui est assise dans tes demeures, passant les jours et les nuits dans les gémissements et les larmes. Certes, je n'ai jamais craint ce qu'elle redoute, et je savais dans mon esprit que tu reviendrais, ayant perdu tous tes compagnons. Mais je ne pouvais m'opposer au frère de mon père, à Poseidaôn qui était irrité dans son coeur contre toi, parce que tu avais aveuglé son cher fils. Et, maintenant, je te montrerai la terre d'Ithakè, afin que tu croies. Ce port est celui de Phorkys, le Vieillard de la mer, et, à la pointe du port, voici l'olivier épais devant l'antre haut et obscur des Nymphes sacrées qu'on nomme Naiades. C'est cette caverne où tu sacrifiais aux Nymphes de complètes hécatombes. Et voici le mont Nèritos couvert de forêts.

Ayant ainsi parlé, la Déesse dissipa la nuée, et la terre apparut . Et le patient et divin Odysseus fut plein de joie, se réjouissant de sa patrie. Et il baisa la terre féconde, et, aussitôt, levant les mains, il supplia les Nymphes :

- Nymphes Naiades, filles de Zeus, je disais que je ne vous reverrais plus ! Et, maintenant, je vous salue d'une voix joyeuse. Je vous offrirai des présents, comme autrefois, si la Dévastatrice, fille de Zeus, me laisse vivre et fait grandir mon cher fils.

Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit :

- Prends courage, et que ceci ne t'inquiète point; mais déposons aussitôt tes richesses au fond de l'antre divin, où elles seront en sûreté, et délibérons tous deux sur ce qu'il y a de mieux à faire.

Ayant ainsi parlé, la Déesse entra dans la grotte obscure, cherchant un lieu secret ; et Odysseus y porta aussitôt l'or et le dur airain, et les beaux vêtements que les Phaiakiens lui avaient donnés. Il les y déposa, et Pallas Athènè, fille de Zeus tempétueux, ferma l'entrée avec une pierre. Puis, tous deux, s'étant assis au pied de l'olivier sacré, méditèrent la perte des Prétendants insolents. Et la Déesse Athènè aux yeux clairs parla la première :

- Divin Laertiade, subtil Odysseus, songe comment tu mettras la main sur les Prétendants insolents qui commandent depuis trois ans dans ta maison, recherchant ta femme divine et lui faisant des présents. Elle attend toujours ton retour, gémissant dans son coeur, et elle donne de l'espoir et elle fait des promesses à chacun d'eux, et elle leur envoie des messagers ; mais son esprit a d'autres pensées.

Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi :

- O Dieux ! je devais donc, comme l'Atréide Agamemnôn, périr d'une mauvaise mort dans mes demeures, si tu ne m'eusses averti à temps, ô Déesse ! Mais dis-moi comment nous punirons ces hommes. Debout auprès de moi, souffle dans mon coeur une grande audace, comme au jour où nous avons renversé les grandes murailles de Troiè. Si tu restes, pleine d'ardeur, auprès de moi, ô Athènè aux yeux clairs, et si tu m'aides, ô vénérable Déesse, je combattrai seul trois cents guerriers.

Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit :

- Certes, je serai auprès de toi et je ne te perdrai pas de vue, quand nous accomplirons ces choses. Et j'espère que le large pavé sera souillé du sang et de la cervelle de plus d'un de ces Prétendants qui mangent tes richesses. Je vais te rendre inconnu à tous les hommes. Je riderai ta belle peau sur tes membres courbés ; je ferai tomber tes cheveux blonds de ta tête ; je te couvrirai de haillons qui font qu'on se détourne de celui qui les porte ; je ternirai tes yeux maintenant si beaux, et tu apparaîtras à tous les Prétendants comme un misérable, ainsi qu'à ta femme et au fils que tu as laissés dans tes demeures. Va d'abord trouver le porcher qui garde tes porcs, car il te veut du bien, et il aime ton fils et la sage Pènélopéia. Tu le trouveras surveillant les porcs ; et ceux-ci se nourrissent auprès de la Roche du Corbeau et de la fontaine Aréthousè, mangeant le gland qui leur plait et buvant l'eau noire. Reste là, et interroge-le avec soin sur toute chose, jusqu'à ce que je revienne de Spartè aux belles femmes, où j'appellerai, ô Odysseus, ton cher fils Tèlémakhos qui est allé dans la grande Lakédaimôn, vers Ménélaos, pour s'informer de toi et apprendre si tu vis encore.

Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi :

- Pourquoi ne lui avoir rien dit, toi qui sais tout ? Est-ce pour qu'il soit errant et subisse mille maux sur la mer indomptée, tandis que ceux-ci mangent ses richesses ?

Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit :

- Qu'il ne soit point une inquiétude pour toi. Je l'ai conduit là moi-même, afin qu'il se fasse une bonne renommée ; mais il ne souffre aucune douleur, et il est assis, tranquille, dans les demeures de l'Atréide, où tout lui est abondamment offert. A la vérité, les jeunes Prétendants lui tendent une embûche sur leur nef noire, désirant le tuer avant qu'il rentre dans la terre de sa patrie ; mais je ne pense pas que cela soit, et je pense plutôt que la terre recevra auparavant plus d'un de ces Prétendants qui mangent tes richesses.

En parlant ainsi, Athènè le toucha d'une baguette et elle dessécha sa belle peau sur ses membres courbés, et elle fit tomber ses blonds cheveux de sa tête. Elle chargea tout son corps de vieillesse ; elle ternit ses yeux, si beaux auparavant ; elle lui donna un vêtement en haillons, déchiré, sale et souillé de fumée ; elle le couvrit ensuite de la grande peau nue d'un cerf rapide, et elle lui donna enfin un bâton et une besace misérable attachée par une courroie tordue.

Ils se séparèrent après s'être ainsi entendus, et Athènè se rendit dans la divine Lakédaimôn, auprès du fils d'Odysseus.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:47

Homère - L'Odyssée XIV - trad. Leconte de Lisle (1867)

Et Odysseus s'éloigna du port, par un âpre sentier, à travers les bois et les hauteurs, vers le lieu où Athènè lui avait dit qu'il trouverait son divin porcher, qui prenait soin de ses biens plus que tous les serviteurs qu'il avait achetés, lui, le divin Odysseus.

Et il le trouva assis sous le portique, en un lieu découvert où il avait construit de belles et grandes étables autour desquelles on pouvait marcher. Et il les avait construites, pour ses porcs, de pierres superposées et entourées d'une haie épineuse, en l'absence du Roi, sans l'aide de sa maîtresse et du vieux Laertès. Et il avait planté au dehors des pieus épais et nombreux, en coeur noir de chêne ; et, dans l'intérieur, il avait fait douze parcs à porcs. Dans chacun étaient couchées cinquante femelles pleines ; et les mâles couchaient dehors ; et ceux-ci étaient beaucoup moins nombreux, car les divins Prétendants les diminuaient en les mangeant, et le porcher leur envoyait toujours le plus gras et le meilleur de tous ; et il n'y en avait plus que trois cent soixante. Quatre chiens, semblables à des bêtes fauves, et que le prince des porchers nourrissait, veillaient toujours sur les porcs.

Et celui-ci adaptait à ses pieds des sandales qu'il taillait dans la peau d'une vache coloriée. Et trois des autres porchers étaient dispersés, faisant paître leurs porcs ; et le quatrième avait été envoyé par nécessité à la ville, avec un porc pour les Prétendants orgueilleux, afin que ceux-ci, l'ayant tué, dévorassent sa chair.

Et aussitôt les chiens aboyeurs virent Odysseus, et ils accoururent en hurlant ; mais Odysseus s'assit plein de ruse, et le bâton tomba de sa main. Alors il eût subi un indigne traitement auprès de l'étable qui était à lui ; mais le porcher accourut promptement de ses pieds rapides ; et le cuir lui tomba des mains, et, en criant, il chassa les chiens à coups de pierres, et il dit au Roi :

- O Vieillard, certes, ces chiens allaient te déchirer et me couvrir d'opprobre. Les Dieux m'ont fait assez d'autres maux. Je reste ici, gémissant, et pleurant un Roi divin, et je nourris ses porcs gras, pour que d'autres que lui les mangent ; et peut-être souffre-t-il de la faim, errant parmi les peuples étrangers, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais suis-moi, et entrons dans l'étable, ô Vieillard, afin que, rassasié dans ton âme de nourriture et de vin, tu me dises d'où tu es et quels maux tu as subis.

Ayant ainsi parlé, le divin porcher le précéda dans l'étable, et, l'introduisant, il le fit asseoir sur des branches épaisses qu'il recouvrit de la peau d'une chèvre sauvage et velue. Et, s'étant couché sur cette peau grande et épaisse, Odysseus se réjouit d'être reçu ainsi, et il dit :

- Que Zeus, ô mon hôte, et les autres Dieux immortels t'accordent ce que tu désires le plus, car tu me reçois avec bonté.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Etranger, il ne m'est point permis de mépriser même un hôte plus misérable encore, car les étrangers et les pauvres viennent de Zeus, et le présent modique que nous leur faisons lui plaît ; car cela seul est au pouvoir d'esclaves toujours tremblants que commandent de jeunes rois. Certes, les Dieux s'opposent au retour de celui qui m'aimait et qui m'eût donné un domaine aussi grand qu'un bon roi a coutume d'en donner à son serviteur qui a beaucoup travaillé pour lui et dont un Dieu a fait fructifier le labeur ; et, aussi, une demeure, une part de ses biens et une femme désirable. Ainsi mon travail a prospéré, et le Roi m'eût grandement récompensé, s'il était devenu vieux ici ; mais il a péri. Plût aux Dieux que la race des Hélénè eût péri entièrement, puisqu'elle a rompu les genoux de tant de guerriers ! car mon maître aussi, pour la cause d'Agamemnôn, est allé vers Ilios nourrice de chevaux, afin de combattre les Troiens.

Ayant ainsi parlé, il ceignit sa tunique, qu'il releva, et, allant vers les étables où était enfermé le troupeau de porcs, il prit deux jeunes pourceaux, les égorgea, alluma le feu, les coupa et les traversa de broches, et, les ayant fait rôtir, les offrit à Odysseus, tout chauds autour des broches. Puis, il les couvrit de farine blanche, mêla, du vin doux dans une coupe grossière, et, s'asseyant devant Odysseus, il l'exhorta à manger et lui dit :

- Mange maintenant, ô Etranger, cette nourriture destinée aux serviteurs, car les Prétendants mangent les porcs gras, n'ayant aucune pudeur, ni aucune bonté. Mais les Dieux heureux n'aiment pas les actions impies, et ils aiment au contraire la justice et les actions équitables. Même les ennemis barbares qui envahissent une terre étrangère, à qui Zeus accorde le butin, et qui reviennent vers leurs demeures avec des nefs pleines, sentent l'inquiétude et la crainte dans leurs âmes. Mais ceux-ci ont appris sans doute, ayant entendu la voix d'un Dieu, la mort fatale d'Odysseus, car ils ne veulent point rechercher des noces légitimes, ni retourner chez eux ; mais ils dévorent immodérément, et sans rien épargner, les biens du Roi ; et, toutes les nuits et tous les jours qui viennent de Zeus, ils sacrifient, non pas une seule victime, mais deux au moins. Et ils puisent et boivent le vin sans mesure. Certes, les richesses de mon maître étaient grandes. Aucun héros n'en avait autant, ni sur la noire terre ferme, ni dans Ithakè elle-même. Vingt hommes n'ont point tant de richesses. Je t'en ferai le compte : douze troupeaux de boeufs sur la terre ferme, autant de brebis, autant de porcs, autant de larges étables de chèvres. Le tout est surveillé par des pasteurs étrangers. Ici, à l'extrémité de l'île, onze grands troupeaux de chèvres paissent sous la garde de bons serviteurs ; et chacun de ceux-ci mène tous les jours aux Prétendants la meilleure des chèvres engraissées. Et moi, je garde ces porcs et je les protège, mais j'envoie aussi aux Prétendants le meilleur et le plus gras.

Il parla ainsi, et Odysseus mangeait les chairs et buvait le vin en silence, méditant le malheur des Prétendants. Après qu'il eut mangé et bu et satisfait son âme, Eumaios lui remit pleine de vin la coupe où il avait bu lui-même. Et Odysseus la reçut, et, joyeux dans son coeur, il dit à Eumaios ces paroles ailées :

- O ami, quel est cet homme qui t'a acheté de ses propres richesses, et qui, dis-tu, était si riche et si puissant ? Tu dis aussi qu'il a péri pour la cause d'Agamemnôn ? Dis-moi son nom, car je le connais peut-être. Zeus et les autres Dieux immortels savent, en effet, si je viens vous annoncer que je l'ai vu, car j'ai beaucoup erré.

Et le chef des porchers lui répondit :

- O vieillard, aucun voyageur errant et apportant des nouvelles ne persuadera sa femme et son cher fils. Que de mendiants affamés mentent effrontément et ne veulent point dire la vérité ! Chaque étranger qui vient parmi le peuple d'Ithakè va trouver ma maîtresse et lui fait des mensonges. Elle les reçoit avec bonté, les traite bien et les interroge sur chaque chose. Puis elle gémit, et les larmes tombent de ses paupières, comme c'est la coutume de la femme dont le mari est mort. Et toi, vieillard, tu inventerais aussitôt une histoire, afin qu'elle te donnât un manteau, une tunique, des vêtements. Mais déjà les chiens rapides et les oiseaux carnassiers ont arraché sa chair de ses os, et il a perdu l'âme ; ou les poissons l'ont mangé dans la mer, et ses os gisent sur le rivage, couverts d'un monceau de sable. Il a péri ainsi, laissant à ses amis et à moi de grandes douleurs ; car, dans quelque lieu que j'aille, je ne trouverai jamais un autre maître aussi bon, même quand j'irais dans la demeure de mon père et de ma mère, là où je suis né et où ceux-ci m'ont élevé. Et je ne les pleure point tant, et je ne désire point tant les revoir de mes yeux sur la terre de ma patrie, que je ne suis saisi du regret d'Odysseus absent. Et maintenant qu'il n'est point là, ô Etranger, je le respecte en le nommant, car il m'aimait beaucoup et prenait soin de moi ; c'est pourquoi je l'appelle mon frère aîné, bien qu'il soit absent au loin.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:48

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- O ami, puisque tu nies mes paroles, et que tu affirmes qu'il ne reviendra pas, ton esprit est toujours incrédule. Cependant, je ne parle point au hasard, et je jure par serment qu'Odysseus reviendra. Qu'on me récompense de cette bonne nouvelle quand il sera rentré dans ses demeures. Je n'accepterai rien auparavant, malgré ma misère ; mais, alors seulement, qu'on me donne des vêtements, un manteau et une tunique. Il m'est odieux, non moins que les portes d'Aidès, celui qui, poussé par la misère, parle faussement. Que Zeus, le premier des Dieux, le sache ! Et cette table hospitalière, et le foyer de l'irréprochable Odysseus où je me suis assis ! Certes, toutes les choses que j'annonce s'accompliront. Odysseus arrivera ici dans cette même année, même à la fin de ce mois ; même dans peu de jours il rentrera dans sa demeure et il punira chacun de ceux qui outragent sa femme et son illustre fils.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- O vieillard, je ne te donnerai point cette récompense d'une bonne nouvelle, car jamais Odysseus ne reviendra vers sa demeure. Bois donc en repos ; ne parlons plus de cela, et ne me rappelle point ces choses, car je suis triste dans mon coeur quand quelqu'un se souvient de mon glorieux mecitre. Mais j'accepte ton serment. qu'Odysseus revienne, comme je le désire, ainsi que Pènélopéia, le vieux Laertès et le divin Tèlémakhos. Maintenant, je gémis sur cet enfant, Tèlémakhos, qu'a engendré Odysseus, et que les Dieux ont nourri comme une jeune plante. J'espérais que, parmi les hommes, il ne serait inférieur à son père bien-aimé, ni en sagesse, ni en beauté ; mais quelqu'un d'entre les Immortels, ou d'entre les hommes, a troublé son esprit calme, et il est allé vers la divine Pylos pour s'informer de son père, et les Prétendants insolents lui tendent une embuscade au retour, afin que la race du divin Arkeisios périsse entièrement dans Ithakè. Mais laissons-le, soit qu'il périsse, soit qu'il échappe, et que le Kroniôn le couvre de sa main ! Pour toi, vieillard, raconte-moi tes malheurs, et parle avec vérité, afin que je t'entende. Qui es-tu ? quel est ton peuple ? où sont tes parents et ta ville ? sur quelle nef es-tu venu ? comment des marins t'ont-ils mené à Ithakè ? qui sont-ils ? car je pense que tu n'es pas venu ici à pied ?

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- Je te dirai, en effet, ces choses avec vérité ; mais, quand même cette nourriture et ton vin doux dureraient un long temps, quand même nous resterions ici, mangeant tranquillement, tandis que d'autres travaillent, il me serait facile, pendant toute une année, de te raconter les douleurs que j'ai subies par la volonté des Dieux. Je me glorifie d'être né dans la vaste Krètè et d'être le fils d'un homme riche. Beaucoup d'autres fils lui étaient nés dans ses demeures, d'une femme légitime, et y avaient été élevés. Pour moi, c'est une mère achetée et concubine qui m'a enfanté ; mais Kastôr Hylakide m'aima autant que ses enfants légitimes ; et je me glorifie d'avoir été engendré par lui qui, autrefois, était honoré comme un Dieu par les Krètois, à cause de ses domaines, de ses richesses et de ses fils illustres. Mais les Kères de la mort l'emportèrent aux demeures d'Aidès, et ses fils magnanimes partagèrent ses biens et les tirèrent au sort. Et ils m'en donnèrent une très petite part avec sa maison. Mais, par ma vertu, j'épousai une fille d'hommes très riches, car je n'étais ni insensé, ni lâche. Maintenant tout est flétri en moi, mais, cependant, tu peux juger en regardant le chaume ; et, certes, j'ai subi des maux cruels. Arès et Athènè m'avaient donné l'audace et l'intrépidité, et quand, méditant la perte des ennemis, je choisissais des hommes braves pour une embuscade, jamais, en mon coeur courageux, je n'avais la mort devant les yeux ; mais, courant aux premiers rangs, je tuais de ma lance celui des guerriers ennemis qui me le cédait en agilité. Tel j'étais dans la guerre ; mais les travaux et les soins de la famille, par lesquels on élève les chers enfants, ne me plaisaient point ; et j'aimais seulement les nefs armées d'avirons, les combats, les traits aigus et les flèches ; et ces armes cruelles qui sont horribles aux autres hommes me plaisaient, car un Dieu me les présentait toujours à l'esprit. Ainsi chaque homme se réjouit de choses différentes. En effet, avant que les fils des Akhaiens eussent mis le pied devant Troiè, j'avais neuf fois commandé des guerriers et des nefs rapides contre des peuples étrangers, et tout m'avait réussi. Je choisissais d'abord ma part légitime du butin, et je recevais ensuite beaucoup de dons ; et ma maison s'accroissait, et j'étais craint et respecté parmi les Krètois. Mais quand l'irréprochable Zeus eut décidé cette odieuse expédition qui devait rompre les genoux à tant de héros, alors les peuples nous ordonnèrent, à moi et à l'illustre Idoméneus, de conduire nos nefs à Ilios, et nous ne pûmes nous y refuser à cause des rumeurs menaçantes du peuple. Là, nous, fils des Akhaiens, nous combattîmes pendant neuf années, et, la dixième, ayant saccagé la ville de Priamos, nous revînmes avec nos nefs vers nos demeures ; mais un Dieu dispersa les Akhaiens. Mais à moi, malheureux, le sage Zeus imposa d'autres maux. Je restai un seul mois dans ma demeure, me réjouissant de mes enfants, de ma femme et de mes richesses ; et mon coeur me poussa ensuite à naviguer vers l'Aigyptiè sur mes nefs bien construites, avec de divins compagnons. Et je préparai neuf nefs, et aussitôt les équipages en furent réunis. Pendant six jours mes chers compagnons prirent de joyeux repas, car j'offris beaucoup de sacrifices aux Dieux, et, en même temps, des mets à mes hommes. Le septième jour, étant partis de la grande Krètè, nous naviguâmes aisément au souffle propice de Boréas, comme au courant d'un fleuve ; et aucune de mes nefs n'avait souffert mais, en repos et sains et saufs, nous restâmes assis et le vent et les pilotes conduisaient les nefs ; et, le cinquième jour, nous parvînmes au beau fleuve Aigyptos. Et j'arrêtai mes nefs recourbées dans le fleuve Aigyptos. Là, j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès des nefs pour les garder, et j'envoyai des éclaireurs pour aller à la découverte. Mais ceux-ci, égarés par leur audace et confiants dans leurs forces, dévastèrent aussitôt les beaux champs des hommes Aigyptiens, entraînant les femmes et les petits enfants et tuant les hommes. Et aussitôt le tumulte arriva jusqu'à la ville. Et les habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d'Eôs, et toute la plaine se remplit de piétons et de cavaliers et de l'éclat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les environna de toutes parts. Là, un grand nombre des nôtres fut tué par l'airain aigu, et les autres furent emmenés vivants pour être esclaves. Mais Zeus lui-même mit cette résolution dans mon esprit. Plût aux Dieux que j'eusse dû mourir en Aigyptiè et subir alors ma destinée, car d'autres malheurs m'attendaient. Ayant aussitôt retiré mon casque de ma tête et mon bouclier de mes épaules, et jeté ma lance, je courus aux chevaux du Roi, et j'embrassai ses genoux, et il eut pitié de moi, et il me sauva ; et, m'ayant fait monter dans son char, il m'emmena dans ses demeures. Certes, ses guerriers m'entouraient, voulant me tuer de leurs lances de frêne, car ils étaient très irrités ; mais il m'arracha à eux, craignant la colère de Zeus hospitalier qui châtie surtout les mauvaises actions. Je restai là sept ans, et j'amassai beaucoup de richesses parmi les Aigyptiens, car tous me firent des présents. Mais vers la huitième année, arriva un homme de la Phoinikiè, plein de mensonges, et qui avait déjà causé beaucoup de maux aux hommes. Et il me persuada par ses mensonges d'aller en Phoinikiè, où étaient sa demeure et ses biens. Et je restai là une année entière auprès de lui. Et quand les jours et les mois se furent écoulés, et que, l'année étant accomplie, les saisons revinrent, il me fit monter sur une nef, sous prétexte d'aller avec lui conduire un chargement en Libyè, mais pour me vendre et retirer de moi un grand prix. Et je le suivis, le soupçonnant, mais contraint. Et la nef, poussée par le souffle propice de Boréas, approchait de la Krètè, quand Zeus médita notre ruine. Et déjà nous avions laissé la Krètè, et rien n'apparaissait plus que l'Ouranos et la mer. Alors, le Kroniôn suspendit une nuée noire sur la nef creuse, et sous cette nuée toute la mer devint noire aussi. Et Zeus tonna, et il lança la foudre sur la nef, qui se renversa, frappée par la foudre de Zeus, et se remplit de fumée. Et tous les hommes furent précipités de la nef, et ils étaient emportés, comme des oiseaux de mer, par les flots, autour de la nef noire, et un Dieu leur refusa le retour. Alors Zeus me mit entre les mains le long mât de la nef à proue bleue, afin que je pusse fuir la mort ; et l'ayant embrassé, je fus la proie des vents furieux. Et je fus emporté pendant neuf jours, et, dans la dixième nuit noire, une grande lame me jeta sur la terre des Thesprôtes. Alors le héros Pheidôn, le roi des Thesprôtes, m'accueillit généreusement ; car je rencontrai d'abord son cher fils, et celui-ci me conduisit, accablé de froid et de fatigue, et, me soutenant de la main, m'emmena dans les demeures de son père. Et celui-ci me donna des vêtements, un manteau et une tunique. Là, j'entendis parler d'Odysseus. Pheidôn me dit que, lui ayant donné l'hospitalité, il l'avait traité en ami, comme il retournait dans la terre de sa patrie. Et il me montra les richesses qu'avait réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième génération. Et tous ces trésors étaient déposés dans les demeures du Roi. Et celui-ci me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour apprendre du grand Chêne la volonté de Zeus, et pour savoir comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Et Pheidôn me jura, en faisant des libations dans sa demeure, que la nef et les hommes étaient prêts qui devaient conduire Odysseus dans la chère terre de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprôtes qui allait à Doulikhios. Et il ordonna de me mener au Roi Akastos ; mais ces hommes prirent une résolution funeste pour moi, afin, sans doute, que je subisse toutes les misères. Quand la nef fut éloignée de terre, ils songèrent aussitôt à me réduire en servitude ; et, m'arrachant mon vêtement, mon manteau et ma tunique, ils jetèrent sur moi ce misérable haillon et cette tunique déchirée, tels que tu les vois. Vers le soir ils parvinrent aux champs de la riante Ithakè, et ils me lièrent aux bancs de la nef avec une corde bien tordue ; puis ils descendirent sur le rivage de la mer pour prendre leur repas. Mais les Dieux eux-mêmes détachèrent aisément mes liens. Alors, enveloppant ma tête de ce haillon, je descendis à la mer par le gouvernail, et pressant l'eau de ma poitrine et nageant des deux mains, j'abordai très loin d'eux. Et je montai sur la côte, là où croissait un bois de chênes touffus, et je me couchai contre terre, et ils me cherchaient en gémissant ; mais, ne me voyant point, ils jugèrent qu'il était mieux de ne plus me chercher ; car les Dieux m'avaient aisément caché d'eux, et ils m'ont conduit à l'étable d'un homme excellent, puisque ma destinée est de vivre encore.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:49

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Etranger très malheureux, certes, tu as fortement ému mon coeur en racontant les misères que tu as subies et tes courses errantes ; mais, en parlant d'Odysseus, je pense que tu n'as rien dit de sage, et tu ne me persuaderas point. Comment un homme tel que toi peut-il mentir aussi effrontément ? Je sais trop que penser du retour de mon maître. Certes, il est très odieux à tous les Dieux, puisqu'ils ne l'ont point dompté par la main des Troiens, ou qu'ils ne lui ont point permis, après la guerre, de mourir entre les bras de ses amis. Car tous les Akhaiens lui eussent élevé un tombeau, et une grande gloire eût été accordée à son fils dans l'avenir. Et maintenant les Harpyes l'ont déchiré sans gloire, et moi, séparé de tous, je reste auprès de mes porcs ; et je ne vais point à la ville, si ce n'est quand la sage Pènélopéia m'ordonne d'y aller, quand elle a reçu quelque nouvelle. Et, alors, tous s'empressent de m'interroger, ceux qui s'attristent de la longue absence de leur Roi et ceux qui se réjouissent de dévorer impunément ses richesses. Mais il ne m'est point agréable de demander ou de répondre depuis qu'un Aitôlien m'a trompé par ses paroles. Ayant tué un homme, il avait erré en beaucoup de pays, et il vint dans ma demeure, et je le reçus avec amitié. Il me dit qu'il avait vu, parmi les Krètois, auprès d'Idoméneus, mon maître réparant ses nefs que les tempêtes avaient brisées. Et il me dit qu'Odysseus allait revenir, soit cet été, soit cet automne, ramenant de nombreuses richesses avec ses divins compagnons. Et toi, vieillard, qui as subi tant de maux, et que la destinée a conduit vers moi, ne cherche point à me plaire par des mensonges, car je ne t'honorerai, ni ne t'aimerai pour cela, mais par respect pour Zeus hospitalier et par compassion pour toi.

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- Certes, tu as dans ta poitrine un esprit incrédule, puisqu'ayant juré par serment, je ne t'ai point persuadé. Mais faisons un pacte, et que les Dieux qui habitent l'Olympos soient témoins. Si ton Roi revient dans cette demeure, donne-moi des vêtements, un manteau et une tunique, et fais-moi conduire à Doulikhios, ainsi que je le désire ; mais si ton Roi ne revient pas comme je te le dis, ordonne à tes serviteurs de me jeter du haut d'un grand rocher, afin que, désormais, un mendiant craigne de mentir.

Et le divin porcher lui répondit :

- Etranger, je perdrais ainsi ma bonne renommée et ma vertu parmi les hommes, maintenant et à jamais, moi qui t'ai conduit dans mon étable et qui t'ai offert les dons de l'hospitalité, si je te tuais et si je t'arrachais ta chère âme. Comment supplierais-je ensuite le Kroniôn Zeus ? Mais voici l'heure du repas, et mes compagnons vont arriver promptement, afin que nous préparions un bon repas dans l'étable.

Tandis qu'ils se parlaient ainsi, les porcs et les porchers arrivèrent. Et ils enfermèrent les porcs, comme de coutume, pour la nuit, et une immense rumeur s'éleva du milieu des animaux qui allaient à l'enclos. Puis le divin porcher dit à ses compagnons :

- Amenez-moi un porc excellent, afin que je le tue pour cet hôte qui vient de loin, et nous nous en délecterons aussi, nous qui souffrons beaucoup, et qui surveillons les porcs aux dents blanches, tandis que d'autres mangent impunément le fruit de notre travail.

Ayant ainsi parlé, il fendit du bois avec l'airain tranchant. Et les porchers amenèrent un porc très gras ayant cinq ans. Et ils l'étendirent devant le foyer. Mais Eumaios n'oublia point les Immortels, car il n'avait que de bonnes pensées ; et il jeta d'abord dans le feu les soies de la tête du porc aux dents blanches, et il pria tous les Dieux, afin que le subtil Odysseus revint dans ses demeures. Puis, levant les bras, il frappa la victime d'un morceau de chêne qu'il avait réservé, et la vie abandonna le porc. Et les porchers l'égorgèrent, le brûlèrent et le coupèrent par morceaux. Et Eumaios, retirant les entrailles saignantes, qu'il recouvrit de la graisse prise au corps, les jeta dans le feu après les avoir saupoudrées de fleur de farine d'orge. Et les porchers, divisant le reste, traversèrent les viandes de broches, les firent rôtir avec soin et les retirèrent du feu. Puis ils les déposèrent sur des disques. Eumaios se leva, faisant les parts, car il avait des pensées équitables ; et il fit en tout sept parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maiè, et il distribua les autres à chacun ; mais il honora Odysseus du dos entier du porc aux dents blanches. Et le héros, le subtil Odysseus, s'en glorifia, et dit à Eumaios :

- Plaise aux Dieux, Eumaios, que tu sois toujours cher au Père Zeus, puisque, tel que je suis, tu m'as honoré de cette part excellente.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Mange heureusement, mon hôte, et délecte-toi de ces mets tels qu'ils sont. Un Dieu nous les a donnés et nous laissera en jouir, s'il le veut ; car il peut tout.

Il parla ainsi, et il offrit les prémices aux Dieux éternels. Puis, ayant fait des libations avec du vin rouge, il mit une coupe entre les mains d'Odysseus destructeur des citadelles. Et celui-ci s'assit devant le dos du porc ; et Mésaulios, que le chef des porchers avait acheté en, l'absence de son maître, et sans l'aide de sa maîtresse et du vieux Laertès, distribua les parts. Il l'avait acheté de ses propres richesses à des Taphiens.

Et tous étendirent les mains vers les mets placés devant eux. Et après qu'ils eurent assouvi le besoin de boire et de manger, Mésaulios enleva le pain, et tous, rassasiés de nourriture, allèrent à leurs lits.

Mais la nuit vint, mauvaise et noire ; et Zeus plut toute la nuit, et le grand Zéphyros soufflait chargé d'eau. Alors Odysseus parla ainsi, pour éprouver le porcher qui prenait tant de soins de lui, afin de voir si, retirant son propre manteau, il le lui donnerait, ou s'il avertirait un de ses compagnons :

- Ecoutez-moi maintenant, toi, Eumaios, et vous, ses compagnons, afin que je vous parle en me glorifiant, car le vin insensé m'y pousse, lui qui excite le plus sage à chanter, à rire, à danser, et à prononcer des paroles qu'il eût été mieux de ne pas dire ; mais dès que j'ai commencé à être bavard, je ne puis rien cacher. Plût aux Dieux que je fusse jeune et que ma force fût grande, comme au jour où nous tendîmes une embuscade sous Troiè. Les chefs étaient Odysseus et l'Atréide.Ménélaos, et je commandais avec eux, car ils m'avaient choisi eux-mêmes. Quand nous fûmes arrivés à la ville, sous la haute muraille, nous nous couchâmes avec nos armes, dans un marais, au milieu de roseaux et de broussailles épaisses. La nuit vint, mauvaise, et le souffle de Boréas était glacé. Puis la neige tomba, froide, et le givre couvrait nos boucliers. Et tous avaient leurs manteaux et leurs tuniques ; et ils dormaient tranquilles, couvrant leurs épaules de leurs boucliers. Pour moi, j'avais laissé mon manteau à mes compagnons comme un insensé ; mais je n'avais point pensé qu'il dût faire un si grand froid, et je n'avais que mon bouclier et une tunique brillante. Quand vint la dernière partie de la nuit, à l'heure où les astres s'inclinent, ayant touché du coude Odysseus, qui était auprès de moi, je lui dis ces paroles qu'il comprit aussitôt :

- Divin Laertiade, subtil Odysseus, je ne vivrai pas longtemps et ce froid me tuera, car je n'ai point de manteau et un Daimôn m'a trompé en me persuadant de ne prendre que, ma seule tunique ; et maintenant il n'y a plus aucun remède.

Je parlai ainsi, et il médita aussitôt un projet dans son esprit, aussi prompt qu'il l'était toujours pour délibérer ou pour combattre. Et il me dit à voix basse :

- Tais-toi maintenant, de peur qu'un autre parmi les Akhaiens t'entende.

Il parla ainsi, et, appuyé sur le coude, il dit :

- Ecoutez-moi, amis. Un songe divin m'a réveillé. Nous sommes loin des nefs ; mais qu'un de nous aille prévenir le prince des peuples, l'Atréide Agamemnôn, afin qu'il ordonne à un plus grand nombre de sortir des nefs et de venir ici.

Il parla ainsi, et aussitôt Thoas Andraimonide se leva, jeta son manteau pourpré et courut vers les nefs, et je me couchai joyeusement dans son manteau, jusqu'à la clarté d'dôs au thrône d'or. Plût aux Dieux que je fusse aussi jeune et que ma force fût aussi grande ! un des porchers, dans ces étables, me donnerait un manteau, par amitié et par respect pour un homme brave. Mais maintenant, je suis méprisé, à cause des misérables haillons qui me couvrent le corps.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- O vieillard, tu as raconté une histoire irréprochable, et tu n'auras point dit en vain une parole excellente. C'est pourquoi tu ne manqueras ni d'un manteau, ni d'aucune chose qui convienne à un suppliant malheureux venu de loin ; mais, au matin, tu reprendras tes haillons, car ici nous n'avons pas beaucoup de manteaux, ni de tuniques de rechange, et chaque homme n'en a qu'une. Quand le cher fils d'Odysseus sera revenu, il te donnera lui-même des vêtements, un manteau et une tunique, et il te fera conduire où ton coeur désire aller.

Ayant ainsi parlé, il se leva, approcha le feu du lit de peaux de chèvres et de brebis où Odysseus se coucha, et il jeta sur lui un grand et épais manteau de rechange et dont il se couvrait quand les mauvais temps survenaient. Et Odysseus se coucha, et, auprès de lui, les jeunes porchers s'endormirent ; mais il ne plut point à Eumaios de reposer dans son lit loin de ses porcs, et il sortit, armé. Et Odysseus se réjouissait qu'il prît tant de soin de ses biens pendant son absence. Et, d'abord, Eumaios mit une épée aiguë autour de ses robustes épaules ; puis, il se couvrit d'un épais manteau qui garantissait du vent : et il prit aussi la peau d'une grande chèvre, et il saisit une lance aiguë pour se défendre des chiens et des hommes ; et il alla dormir où dormaient ses porcs, sous une pierre creuse, à l'abri de Boréas.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:51

Homère - L'Odyssée XVI - trad. Leconte de Lisle (1867)

Au lever d'Eôs, Odysseus et le divin porcher préparèrent le repas, et ils allumèrent le feu, et ils envoyèrent les pâtres avec les troupeaux de porcs. Alors les chiens aboyeurs n'aboyèrent pas à l'approche de Tèlémakhos, mais ils remuaient la queue. Et le divin Odysseus, les ayant vus remuer la queue et ayant entendu un bruit de pas, dit à Eumaios ces paroles ailées :

- Eumaios, certes, un de tes compagnons approche, ou un homme bien connu, car les chiens n'aboient point, et ils remuent la queue, et j'entends un bruit de pas.

Il avait à peine ainsi parlé, quand son cher fils s'arrêta sous le portique. Et le porcher stupéfait s'élança, et le vase dans lequel il mêlait le vin rouge tomba de ses mains ; et il courut au-devant du maître, et il baisa sa tête, ses beaux yeux et ses mains, et il versait des larmes, comme un père plein de tendresse qui revient d'une terre lointaine, dans la dixième année, et qui embrasse son fils unique, engendré dans sa vieillesse, et pour qui il a souffert bien des maux. Ainsi le porcher couvrait de baisers le divin Tèlémakhos ; et il l'embrassait comme s'il eût échappé à la mort, et il lui dit, en pleurant, ces paroles ailées :

- Tu es donc revenu, Tèlémakhos, douce lumière ! Je pensais que je ne te reverrais plus, depuis ton départ pour Pylos. Hâte-toi d'entrer, cher enfant, afin que je me délecte à te regarder, toi qui reviens de loin. Car tu ne viens pas souvent dans tes champs et vers tes pâtres ; mais tu restes loin d'eux, et il te plaît de surveiller la multitude funeste des Prétendants.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Qu'il en soit comme tu le désires, Père. C'est pour toi que je suis venu, afin de te voir de mes yeux et de t'entendre, et pour que tu me dises si ma mère est restée dans nos demeures, ou si quelqu'un l'a épousée. Certes, peut-être le lit d'Odysseus, étant abandonné, reste-t-il en proie aux araignées immondes.

Et le chef des porchers lui répondit :

- Ta mère est restée, avec un coeur patient, dans tes demeures ; elle pleure nuit et jour, accablée de chagrins.

Ayant ainsi parlé, il prit sa lance d'airain. Et Tèlémakhos entra et passa le seuil de pierre. Et son père Odysseus voulut lui céder sa place ; mais Tèlémakhos le retint et lui dit :

- Assieds-toi, ô Etranger. Je trouverai un autre siège dans cette étable, et voici un homme qui me le préparera.

Il parla ainsi, et Odysseus se rassit, et le porcher amassa des branches vertes et mit une peau par-dessus, et le cher fils d'Odysseus s'y assit. Puis le porcher plaça devant eux des plateaux de chairs rôties que ceux qui avaient mangé la veille avaient laissées. Et il entassa à la hâte du pain dans des corbeilles, et il mêla le vin rouge dans un vase grossier, et il s'assit en face du divin Odysseus. Puis, ils étendirent les mains vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils eurent assouvi la faim et la soif, Tèlémakhos dit au divin porcher :

- Dis-moi, père, d'où vient cet Etranger ? Comment des marins l'ont-ils amené à Ithakè ? Qui se glorifie-t-il d'être ? Car je ne pense pas qu'il soit venu ici à pied.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité. Il se glorifie d'être né dans la grande Krètè. Il dit qu'en errant il a parcouru de nombreuses villes des hommes, et, sans doute, un Dieu lui a fait cette destinée. Maintenant, s'étant échappé d'une nef de marins Thesprôtes, il est venu dans mon étable, et je te le confie. Fais de lui ce que tu veux. Il dit qu'il est ton suppliant.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Eumaios, certes, tu as prononcé une parole douloureuse. Comment le recevrais-je dans ma demeure ? Je suis jeune et je ne pourrais réprimer par la force de mes mains un homme qui l'outragerait le premier. L'esprit de ma mère hésite, et elle ne sait si, respectant le lit de son mari et la voix du peuple, elle restera dans sa demeure pour en prendre soin, ou si elle suivra le plus illustre d'entre les Akhaiens qui l'épousera et lui fera de nombreux présents. Mais, certes, puisque cet Etranger est venu dans ta demeure, je lui donnerai de beaux vêtements, un manteau et une tunique, une épée à double tranchant et des sandales, et je le renverrai où son coeur désire aller. Si tu y consens, garde-le dans ton étable. J'enverrai ici des vêtements et du pain, afin qu'il mange et qu'il ne soit point à charge à toi et à tes compagnons. Mais je ne le laisserai point approcher des Prétendants, car ils ont une grande insolence, de peur qu'ils l'outragent, ce qui me serait une amère douleur. Que pourrait faire l'homme le plus vigoureux contre un si grand nombre ? Ils seront toujours les plus forts.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- O ami, certes, puisqu'il m'est permis de répondre, mon coeur est déchiré de t'entendre dire que les Prétendants, malgré toi, et tel que te voilà, commettent de telles iniquités dans tes demeures. Dis-moi si tu leur cèdes volontairement, ou si les peuples, obéissant aux Dieux, te haïssent ? Accuses-tu tes frères ? Car c'est sur leur appui qu'il faut compter, quand une dissension publique s'élève. Plût aux Dieux que je fusse jeune comme toi, étant plein de courage, ou que je fusse le fils irréprochable d'Odysseus, ou lui-même, et qu'il revînt, car tout espoir n'en est point perdu ! Je voudrais qu'un ennemi me coupât la tête, si je ne partais aussitôt pour la demeure du Laertiade Odysseus, pour être leur ruine à tous ! Et si, étant seul, leur multitude me domptait, j'aimerais mieux être tué dans mes demeures que de voir ces choses honteuses : mes hôtes maltraités, mes servantes misérablement violées dans mes belles demeures, mon vin épuisé, mes vivres dévorés effrontément, et cela pour un dessein inutile qui ne s'accomplira point !

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Etranger, je te dirai la vérité. Le peuple n'est point irrité contre moi, et je n'accuse point de frères sur l'appui desquels il faut compter, quand une dissension publique s'élève. Le Kroniôn n'a donné qu'un seul fils à chaque génération de toute notre race. Arkeisios n'a engendré que le seul Laertès, et Laertès n'a engendré que le seul Odysseus, et Odysseus n'a engendré que moi dans ses demeures où il m'a laissé et où il n'a point été caressé par moi. Et, maintenant, de nombreux ennemis sont dans ma demeure. Ceux qui dominent dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos couverte de bois, et ceux qui dominent dans l'âpre Ithakè, tous recherchent ma mère et ruinent ma maison. Et ma mère ne refuse ni n'accepte ces noces odieuses ; et tous mangent mes biens, ruinent ma maison, et bientôt ils me tueront moi-même. Mais, certes, ces choses sont sur les genoux des Dieux. Va, père Eumaios, et dis à la prudente Pènélopéia que je suis sauvé et revenu de Pylos. Je resterai ici. Reviens, n'ayant parlé qu'à elle seule ; et qu'aucun des autres Akhaiens ne t'entende, car tous méditent ma perte.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:52

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- J'entends et je comprends ce que tu m'ordonnes de faire. Mais dis-moi la vérité, et si, dans ce même voyage, je porterai cette nouvelle à Laertès qui est malheureux. Auparavant, bien que gémissant sur Odysseus, il surveillait les travaux, et, quand son âme le lui ordonnait, il buvait et mangeait avec ses serviteurs dans sa maison ; mais depuis que tu es parti sur une nef pour Pylos, on dit qu'il ne boit ni ne mange et qu'il ne surveille plus les travaux, mais qu'il reste soupirant et gémissant, et que son corps se dessèche autour de ses os.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Cela est très triste ; mais cependant ne va pas à lui malgré sa douleur. Si les destinées pouvaient être choisies par les hommes, nous nous choisirions le jour du retour de mon père. Reviens donc après avoir parlé à ma mère, et ne t'éloigne pas vers Laertès et vers ses champs ; mais dis à ma mère d'envoyer promptement, et en secret, l'Intendante annoncer mon retour au Vieillard.

Il parla ainsi, excitant le porcher qui attacha ses sandales à ses pieds et partit pour la ville. Mais le porcher Eumaios ne cacha point son départ à Athènè, et celle-ci apparut, semblable à une femme belle, grande et habile aux beaux ouvrages. Et elle s'arrêta sur le seuil de l'étable, étant visible seulement à Odysseus ; et Tèlémakhos ne la vit pas, car les Dieux ne se manifestent point à tous les hommes. Et Odysseus et les chiens la virent, et les chiens n'aboyèrent point, mais ils s'enfuirent en gémissant au fond de l'étable. Alors Athènè fit un signe avec ses sourcils, et le divin Odysseus le comprit, et, sortant, il se rendit au-delà du grand mur de l'étable ; et il s'arrêta devant Athènè, qui lui dit :

- Divin Laertiade, subtil Odysseus, parle maintenant à ton fils et ne lui cache rien, afin de préparer le carnage et la mort des Prétendants et d'aller à la ville. Je ne serai pas longtemps loin de vous et j'ai hâte de combattre.

Athènè parla ainsi, et elle le frappa de sa baguette d'or. Et elle le couvrit des beaux vêtements qu'il portait auparavant, et elle le grandit et le rajeunit ; et ses joues devinrent plus brillantes, et sa barbe devint noire. Et Athènè, ayant fait cela, disparut.

Alors Odysseus rentra dans l'étable, et son cher fils resta stupéfait devant lui ; et il détourna les yeux, craignant que ce fût un Dieu, et il lui dit ces paroles ailées :

- Etranger, tu m'apparais tout autre que tu étais auparavant ; tu as d'autres vêtements et ton corps n'est plus le même. Si tu es un des Dieux qui habitent le large Ouranos, apaise-toi. Nous t'offrirons de riches sacrifices et nous te ferons des présents d'or. Epargne-nous.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- Je ne suis point un des Dieux. Pourquoi me compares-tu aux Dieux ? Je suis ton père, pour qui tu soupires et pour qui tu as subi de nombreuses douleurs et les outrages des hommes.

Ayant ainsi parlé, il embrassa son fils, et ses larmes coulèrent de ses joues sur la terre, car il les avait retenues jusque-là. Mais Tèlémakhos, ne pouvant croire que ce fût son père, lui dit de nouveau :

- Tu n'es pas mon père Odysseus, mais un Dieu qui me trompe, afin que je soupire et que je gémisse davantage. Jamais un homme mortel ne pourrait, dans son esprit, accomplir de telles choses, si un Dieu, survenant, ne le faisait, aisément, et comme il le veut, paraître jeune ou vieux. Certes, tu étais vieux, il y a peu de temps, et vêtu misérablement, et voici que tu es semblable aux Dieux qui habitent le large Ouranos.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:53

t le sage Odysseus lui répondit :

- Tèlémakhos, il n'est pas bien à toi, devant ton cher père, d'être tellement surpris et de rester stupéfait. Jamais plus un autre Odysseus ne reviendra ici. C'est moi qui suis Odysseus et qui ai souffert des maux innombrables, et qui reviens, après vingt années, dans la terre de la patrie. C'est la dévastatrice Athènaiè qui a fait ce prodige. Elle me fait apparaître tel qu'il lui plaît, car elle le peut. Tantôt elle me rend semblable à un mendiant, tantôt à un homme jeune ayant de beaux vêtements sur son corps ; car il est facile aux Dieux qui habitent le large Ouranos de glorifier un homme mortel ou de le rendre misérable.

Ayant ainsi parlé, il s'assit. Alors Tèlémakhos embrassa son brave père en versant des larmes. Et le désir de pleurer les saisit tous les deux, et ils pleuraient abondamment, comme les aigles aux cris stridents, ou les vautours aux serres recourbées, quand les pâtres leur ont enlevé leurs petits avant qu'ils pussent voler. Ainsi, sous leurs sourcils, ils versaient des larmes. Et, avant qu'ils eussent cessé de pleurer, la lumière de Hèlios fût tombée, si Tèlémakhos n'eût dit aussitôt à son père :

- Père, quels marins t'ont conduit sur leur nef dans Ithakè ? Quels sont-ils ? Car je ne pense pas que tu sois venu ici à pied.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- Mon enfant, je te dirai la vérité. Les illustres marins Phaiakiens m'ont amené, car ils ont coutume de reconduire tous les hommes qui viennent chez eux. M'ayant amené, à travers la mer, dormant sur leur nef rapide, ils m'ont déposé sur la terre d'Ithakè ; et ils m'ont donné en abondance des présents splendides, de l'airain, de l'or et de beaux vêtements. Par le conseil des Dieux toutes ces choses sont déposées dans une caverne ; et je suis venu ici, averti par Athènè, afin que nous délibérions sur le carnage de nos ennemis. Dis-moi donc le nombre des Prétendants, pour que je sache combien d'hommes braves ils sont ; et je verrai, dans mon coeur irréprochable, si nous devons les combattre seuls, ou si nous chercherons un autre appui.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- O Père, certes, j'ai appris ta grande gloire, et je sais que tu es très brave et plein de sagesse ; mais tu as dit une grande parole, et la stupeur me saisit, car deux hommes seuls ne peuvent lutter contre tant de robustes guerriers. Les Prétendants ne sont pas seulement dix, ou deux fois dix, mais ils sont beaucoup plus, et je vais te dire leur nombre, afin que tu le saches. Il y a d'abord cinquante-deux jeunes hommes choisis de Doulikhios, suivis de six serviteurs ; puis vingt-quatre de Samè ; puis vingt jeunes Akhaiens de Zakynthos ; puis les douze plus braves, qui sont d'Ithakè. Avec ceux-ci se trouvent Médôn, héraut et Aoide divin, et deux serviteurs habiles à préparer les repas. Si nous les attaquons tous ainsi réunis, vois si tu ne souffriras point amèrement et terriblement de leur violence. Mais tu peux appeler à notre aide un allié qui nous secoure d'un coeur empressé.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- Je te le dis. Ecoute-moi avec attention. Vois si Athènè et son père Zeus suffiront, et si je dois appeler un autre allié à l'aide.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ceux que tu nommes sont les meilleurs alliés. Ils sont assis dans les hautes nuées, et ils commandent aux hommes et aux Dieux immortels.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- Ils ne seront pas longtemps éloignés, dans la rude mêlée, quand la Force d'Arès décidera entre nous et les Prétendants dans nos demeures. Mais toi, dès le lever d'Eôs, retourne à la maison et parle aux Prétendants insolents. Le porcher me conduira ensuite à la ville, semblable à un vieux mendiant. S'ils m'outragent dans nos demeures, que ton cher coeur supporte avec patience mes souffrances. Même s'ils me traînaient par les pieds hors de la maison, même s'ils me frappaient de leurs armes, regarde tout patiemment. Par des paroles flatteuses, demande-leur seulement de cesser leurs outrages. Mais ils ne t'écouteront point, car leur jour fatal est proche. Quand Athènè aux nombreux conseils aura averti mon esprit, je te ferai signe de la tête, et tu me comprendras. Transporte alors dans le réduit de la chambre haute toutes les armes d'Arès qui sont dans la grande salle. Et si les Prétendants t'interrogent sur cela, dis-leur en paroles flatteuses : «Je les ai mises à l'abri de la fumée, car elles ne sont plus telles qu'elles étaient autrefois, quand Odysseus les laissa à son départ pour Troiè ; mais elles sont souillées par la grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn m'a inspiré une autre pensée meilleure, et je crains qu'excités par le vin, et une querelle s'élevant parmi vous, vous vous blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos noces futures, car le fer attire l'homme». Tu laisseras pour nous seuls deux épées, deux lances, deux boucliers, que nous puissions saisir quand nous nous jetterons sur eux. Puis, Pallas Athènaiè et le très sage Zeus leur troubleront l'esprit. Maintenant, je te dirai autre chose. Retiens ceci dans ton esprit. Si tu es de mon sang, que nul ne sache qu'Odysseus est revenu, ni Laertès, ni le porcher, ni aucun des serviteurs, ni Pènélopéia elle-même. Que seuls, toi, et moi, nous connaissions l'esprit des servantes et des serviteurs, afin de savoir quel est celui qui nous honore et qui nous respecte dans son coeur, et celui qui n'a point souci de nous et qui te méprise.

Et son illustre fils lui répondit :

- O père, certes, je pense que tu connaîtras bientôt mon courage, car je ne suis ni paresseux ni mou ; mais je pense aussi que ceci n'est pas aisé pour nous deux, et je te demande d'y songer. Tu serais longtemps à éprouver chaque serviteur en parcourant les champs, tandis que les Prétendants, tranquilles dans tes demeures, dévorent effrontément tes richesses et n'en épargnent rien. Mais tâche de reconnaître les servantes qui t'outragent et celles qui sont fidèles. Cependant, il ne faut pas éprouver les serviteurs dans les demeures. Fais-le plus tard, si tu as vraiment quelque signe de Zeus tempétueux.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, la nef bien construite qui avait porté Tèlémakhos et tous ses compagnons à Pylos était arrivée à Ithakè et entra dans le port profond. Là, ils traînèrent la nef noire à terre. Puis, les magnanimes serviteurs enlevèrent tous les agrès et portèrent aussitôt les splendides présents dans les demeures de Klytios. Puis, ils envoyèrent un messager à la demeure d'Odysseus, afin d'annoncer à la prudente Pènélopéia que Tèlémakhos était allé aux champs, après avoir ordonné de conduire la nef à la ville, et pour que l'illustre Reine, rassurée, ne versât plus de larmes. Et leur messager et le divin porcher se rencontrèrent, chargés du même message pour la noble femme. Mais quand ils furent arrivés à la demeure du divin Roi, le héraut dit, au milieu des servantes :

- Ton cher fils, ô Reine, est arrivé.

Et le porcher, s'approchant de Pènélopéia, lui répéta tout ce que son cher fils avait ordonné de lui dire. Et, après avoir accompli son message, il se hâta de rejoindre ses porcs, et il quitta les cours et la demeure.

Et les Prétendants, attristés et soucieux dans l'âme, sortirent de la demeure et s'assirent auprès du grand mur de la cour, devant les portes. Et, le premier, Eurymakhos, fils de Polybos, leur dit :

- O amis, certes, une audacieuse entreprise a été accomplie, ce voyage de Tèlémakhos, que nous diàions qu'il n'accomplirait pas. Traînons donc à la mer une solide nef noire et réunissons très promptement des rameurs qui avertiront nos compagnons de revenir à la hâte.

Il n'avait pas achevé de parler, quand Amphinomos, tourné vers la mer, vit une nef entrer dans le port profond. Et les marins, ayant serré les voiles, ne se servaient que des avirons. Alors, il se mit à rire, et il dit aux Prétendants :

- N'envoyons aucun message. Les voici entrés. Ou quelque Dieu les aura avertis, ou ils ont vu revenir l'autre nef et n'ont pu l'atteindre.

Il parla ainsi, et tous, se levant, coururent au rivage de la mer. Et aussitôt les marins traînèrent la nef noire à terre, et les magnanimes serviteurs enlevèrent tous les agrès. Puis ils se rendirent tous à l'agora ; et ils ne laissèrent s'asseoir ni les jeunes, ni les vieux. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, leur dit :

- O amis, les Dieux ont préservé cet homme de tout mal. Tous les jours, de nombreuses sentinelles étaient assises sur les hauts rochers battus des vents. Même à la chute de Hèlios, jamais nous n'avons dormi à terre ; mais, naviguant sur la nef rapide, nous attendions la divine Eôs, épiant Tèlémakhos afin de le tuer au passage. Mais quelque Dieu l'a reconduit dans sa demeure. Délibérons donc ici sur sa mort. Il ne faut pas que Tèlémakhos nous échappe, car je ne pense pas que, lui vivant, nous accomplissions notre dessein. Il est, en effet, plein de sagesse et d'intelligence, et, déjà, les peuples ne nous sont pas favorables. Hâtons-nous avant qu'il réunisse les Akhaiens à l'agora, car je ne pense pas qu'il tarde à le faire. Il excitera leur colère, et il dira, se levant au milieu de tous, que nous avons médité de le tuer, mais que nous ne l'avons point rencontré. Et, l'ayant entendu, ils n'approuveront point ce mauvais dessein. Craignons qu'ils méditent notre malheur, qu'ils nous chassent dans nos demeures, et que nous soyons contraints de fuir chez des peuples étrangers. Prévenons Tèlémakhos en le tuant loin de la ville, dans les champs, ou dans le chemin. Nous prendrons sa vie et ses richesses que nous partagerons également entre nous, et nous donnerons cette demeure à sa mère, quel que soit celui qui l'épousera. Si mes paroles ne vous plaisent pas, si vous voulez qu'il vive et conserve ses biens paternels, ne consumons pas, assemblés ici, ses chères richesses ; mais que chacun de nous, retiré dans sa demeure, recherche Pènélopéia à l'aide de présents, et celui-là l'épousera qui lui fera le plus de présents et qui l'obtiendra par le sort.

Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et, alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur parla. C'était le chef des Prétendants venus de Doulikhios herbue et fertile en blé, et il plaisait plus que les autres à Pènélopéia par ses paroles et ses pensées. Et il leur parla avec prudence, et il leur dit :

- O amis, je ne veux point tuer Tèlémakhos. Il est terrible de tuer la race des Rois. Mais interrogeons d'abord les desseins des Dieux. Si les lois du grand Zeus nous approuvent, je tuerai moi-même Tèlémakhos et j'exciterai les autres à m'imiter ; mais si les Dieux nous en détournent, je vous engagerai à ne rien entreprendre.

Amphinomos parla ainsi, et ce qu'il avait dit leur plut. Et, aussitôt, ils se levèrent et entrèrent dans la demeure d'Odysseus, et ils s'assirent sur des thrônes polis. Et, alors, la prudente Pènélopéia résolut de paraître devant les Prétendants très injurieux. En effet, elle avait appris la mort destinée à son fils dans les demeures. Le héraut Médôn, qui savait leurs desseins, les lui avait dits. Et elle se hâta de descendre dans la grande salle avec ses femmes. Et quand la noble femme se fut rendue auprès des Prétendants, elle s'arrêta sur le seuil de la belle salle, avec un beau voile sur les joues. Et elle réprimanda Antinoos et lui dit :

- Antinoos, injurieux et mauvais, on dit que tu l'emportes sur tes égaux en âge, parmi le peuple d'Ithakè, par ta sagesse et par tes paroles. Mais tu n'es point ce qu'on dit. Insensé ! Pourquoi médites-tu le meurtre et la mort de Tèlémakhos ? Tu ne te soucies point des prières des suppliants ; mais Zeus n'est-il pas leur témoin ? C'est une pensée impie que de méditer la mort d'autrui. Ne sais-tu pas que ton père s'est réfugié ici, fuyant le peuple qui était très irrité contre lui ? Avec des pirates Taphiens, il avait pillé les Thesprôtes qui étaient nos amis, et le peuple voulait le tuer, lui déchirer le coeur et dévorer ses nombreuses richesses. Mais Odysseus les en empêcha et les retint. Et voici que, maintenant, tu ruines honteusement sa maison, tu recherches sa femme, tu veux tuer son fils et tu m'accables moi-même de douleurs ! Je t'ordonne de t'arrêter et de faire que les autres s'arrêtent.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:53

Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit :

- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, reprends courage et n'aie point ces inquiétudes dans ton esprit. L'homme n'existe point et n'existera jamais qui, moi vivant et les yeux ouverts, portera la main sur ton fils Tèlémakhos. Je le dis, en effet, et ma parole s'accomplirait : aussitôt son sang noir ruissellerait autour de ma lance. Souvent, le destructeur de citadelles Odysseus, me faisant asseoir sur ses genoux, m'a offert de ses mains de la chair rôtie et du vin rouge. C'est pourquoi Tèlémakhos m'est le plus cher de tous les hommes. Je l'invite à ne point craindre la mort de la part des Prétendants mais on ne peut l'éviter de la part d'un Dieu.

Il parla ainsi, la rassurant, et il méditait la mort de Tèlémakhos. Et Pènélopéia remonta dans la haute chambre splendide, où elle pleura son cher mari Odysseus, jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eut répandu le doux sommeil sur ses paupières.

Et, vers le soir, le divin porcher revint auprès d'Odysseus et de son fils. Et ceux-ci, sacrifiant un porc d'un an, préparaient le repas dans l'étable. Mais Athènè s'approchant du Laertiade Odysseus, et le frappant de sa baguette, l'avait de nouveau rendu vieux. Et elle lui avait couvert le corps de haillons, de peur que le porcher, le reconnaissant, allât l'annoncer à la prudente Pènélopéia qui oublierait peut-être sa prudence.

Et, le premier, Tèlémakhos lui dit :

- Tu es revenu, divin Eumaios ! Que dit-on dans la ville ? Les Prétendants insolents sont-ils de retour de leur embuscade, ou sont-ils encore à m'épier au passage ?

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Je ne me suis point inquiété de cela en traversant la ville, car mon coeur m'a ordonné de revenir très promptement ici, après avoir porté mon message ; mais j'ai rencontré un héraut rapide envoyé par tes compagnons, et qui a, le premier, parlé à ta mère. Mais je sais ceci, et mes yeux l'ont vu : Etant hors de la ville, sur la colline de Herméias, j'ai vu une nef rapide entrer dans le port. Elle portait beaucoup d'hommes, et elle était chargée de boucliers et de lances à deux pointes. Je pense que c'étaient les Prétendants eux-mêmes, mais je n'en sais rien.

Il parla ainsi, et la Force sacrée de Tèlémakhos se mit à rire en regardant son père à l'insu du porcher. Et, après avoir terminé leur travail, ils préparèrent le repas, et ils mangèrent, et aucun, dans son âme, ne fut privé d'une part égale. Et, quand ils eurent assouvi la soif et la faim, ils se couchèrent et s'endormirent.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:55

Homère - L'Odyssée XVII - trad. Leconte de Lisle (1867)

Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, attacha de belles sandales à ses pieds, saisit une lance solide qui convenait à ses mains, et, prêt à partir pour la ville, il dit au porcher :

- Père, je vais à la ville, afin que ma mère me voie, car je ne pense pas qu'elle cesse, avant de me revoir, de pleurer et de gémir. Et je t'ordonne ceci. Mène à la ville ce malheureux Etranger afin qu'il y mendie sa nourriture. Celui qui voudra lui donner à manger et à boire le fera. Je ne puis, accablé moi-même de douleurs, supporter tous les hommes. Si cet Etranger s'en irrite, ceci sera plus cruel pour lui ; mais, certes, j'aime à parler sincèrement.

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- O ami, je ne désire point être retenu ici. Il vaut mieux mendier sa nourriture à la ville qu'aux champs. Me donnera qui voudra. Je ne veux point rester davantage dans tes étables afin d'obéir à tous les ordres d'un chef. Va donc, et celui-ci me conduira, comme tu le lui ordonnes, dès que je me serai réchauffé au feu et que la chaleur sera venue : car, n'ayant que ces haillons, je crains que le froid du matin me saisisse, et on dit que la ville est loin d'ici.

Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de l'étable et marcha rapidement en méditant la perte des Prétendants. Puis, étant arrivé aux demeures bien peuplées, il appuya sa lance contre une haute colonne, et il entra, passant le seuil de pierre. Et, aussitôt, la nourrice Eurykléia, qui étendait des peaux sur les thrônes bien travaillés, le vit la première. Et elle s'élança, fondant en larmes. Et les autres servantes du patient Odysseus se rassemblèrent autour de lui, et elles l'entouraient de leurs bras, baisant sa tête et ses épaules. Et la sage Pènélopéia sortit à la hâte de la chambre nuptiale, semblable à Artémis ou à Aphroditè d'or. Et, en pleurant, elle jeta ses bras autour de son cher fils, et elle baisa sa tête et ses beaux yeux, et elle lui dit, en gémissant, ces paroles ailées :

- Tu es donc revenu, Tèlémakhos, douce lumière ! Je pensais ne plus te revoir depuis que tu es allé sur une nef à Pylos, en secret et contre mon gré, afin de t'informer de ton cher père. Mais dis-moi promptement ce que tu as appris.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ma mère, n'excite point mes larmes et ne remue point mon coeur dans ma poitrine, à moi qui viens d'échapper à la mort. Mais baigne ton corps, prends des vêtements frais, monte avec tes servantes dans les chambres hautes et voue à tous les Dieux de complètes hécatombes que tu sacrifieras si Zeus m'accorde de me venger. Pour moi, je vais à l'agora, où je vais chercher un hôte qui m'a suivi quand je suis revenu. Je l'ai envoyé en avant avec mes divins compagnons, et j'ai ordonné à Peiraios de l'emmener dans sa demeure, de prendre soin de lui et de l'honorer jusqu'à ce que je vinsse.

Il parla ainsi, et sa parole ne fut pas vaine. Et Pénèlopéia baigna son corps, prit des vêtements frais, monta avec ses servantes dans les chambres hautes et voua à tous les Dieux de complètes hécatombes qu'elle devait leur sacrifier si Zeus accordait à son fils de se venger.

Tèlémakhos sortit ensuite de sa demeure, tenant sa lance. Et deux chiens aux pieds rapides le suivaient, et Athènè répandit sur lui une grâce divine. Tous les peuples l'admiraient au passage ; et les Prétendants insolents s'empressèrent autour de lui, le félicitant à l'envi. mais, au fond de leur âme, méditant son malheur. Et il se dégagea de leur multitude et il alla s'asseoir là où étaient Mentôr, Antiphos et Halithersès, qui étaient d'anciens amis de son père. Il s'assit là, et ils l'interrogèrent sur chaque chose. Et Peiraios illustre par sa lance vint à eux, conduisant son hôte à l'agora, à travers la ville. Et Tèlémakhos ne tarda pas à se tourner du côté de l'Etranger. Mais Peiraios dit le premier :

- Tèlémakhos, envoie promptement des servantes à ma demeure, afin que je te remette les présents que t'a faits Ménélaos.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Peiraios, nous ne savons comment tourneront les choses. Si les Prétendants insolents me tuent en secret dans mes demeures et se partagent mes biens paternels, je veux que tu possèdes ces présents, et j'aime mieux que tu en jouisses qu'eux. Si je leur envoie la Kèr et la mort, alors tu me les rapporteras, joyeux, dans mes demeures, et je m'en réjouirai.

Ayant ainsi parlé, il conduisit vers sa demeure son hôte malheureux. Et dès qu'ils furent arrivés ils déposèrent leurs manteaux sur des sièges et sur des thrônes, et ils se baignèrent dans des baignoires polies. Et, après que les servantes les eurent baignés et parfumés d'huile, elles les couvrirent de tuniques et de riches manteaux, et ils s'assirent sur des thrônes. Une servante leur versa de l'eau, d'une belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, pour se laver les mains, et elle dressa devant eux une table polie que la vénérable Intendante, pleine de bienveillance pour tous, couvrit de pain qu'elle avait apporté et de nombreux mets. Et Pènélopéia s'assit en face d'eux, à l'entrée de la salle, et, se penchant de son siège, elle filait des laines fines. Puis, ils étendirent les mains vers les mets placés devant eux; et, après qu'ils eurent assouvi la soif et la faim, la prudente Pènélopéia leur dit la première :

- Tèlémakhos, je remonterai dans ma chambre nuptiale et je me coucherai sur le lit plein de mes soupirs et arrosé de mes larmes depuis le jour où Odysseus est allé à Ilios avec les Atréides, et tu ne veux pas, avant l'entrée des Prétendants insolents dans cette demeure, me dire tout ce que tu as appris sur le retour de ton père !

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ma mère, je vais te dire la vérité. Nous sommes allés à Pylos, auprès du prince des peuples Nestôr. Et celui-ci m'a reçu dans ses hautes demeures, et il m'a comblé de soins, comme un père accueille son fils récemment arrivé après une longue absence. C'est ainsi que lui et ses illustres fils m'ont accueilli. Mais il m'a dit qu'aucun des hommes terrestres ne lui avait rien appris du malheureux Odysseus mort ou vivant. Et il m'a envoyé avec un char et des chevaux vers l'Atréide Ménélaos, illustre par sa lance. Et là j'ai vu l'Argienne Hélénè, pour qui tant d'Argiens et de Troiens ont souffert par la volonté des Dieux. Et le brave Ménélaos m'a demandé aussitôt pourquoi je venais dans la divine Lakédaimôn ; et je lui ai dit la vérité, et, alors, il m'a répondu ainsi :

- O Dieux ! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un brave ! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste ses faons nouveau-nés et qui tettent, tandis qu'elle va paître sur les hauteurs ou dans les vallées herbues ; et voici que le lion, rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux Prétendants, tel qu'il était dans Lesbos bien bâtie, quand, se levant pour lutter contre le Philomèléide, il le terrassa rudement ! Tous les Akhaiens s'en réjouirent. La vie des Prétendants serait brève et leurs noces seraient amères. Mais les choses que tu me demandes en me suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes et je ne te cacherai rien. Il m'a dit qu'il avait vu Odysseus subissant de cruelles douleurs dans l'île et dans les demeures de la nymphe Kalypsô, qui le retient de force. Et il ne pouvait regagner la terre de sa patrie. Il n'avait plus, en effet, de nefs armées d'avirons, ni de compagnons pour le reconduire sur le large dos de la mer. - C'est ainsi que m'a parlé l'Atréide Ménélaos, illustre par sa lance. Puis, je suis parti, et les Immortels m'ont envoyé un vent propice et m'ont ramené promptement dans la terre de la patrie.

Il parla ainsi, et l'âme de Pènélopéia fut émue dans sa poitrine. Et le divin Théoklyménos leur dit :

- O vénérable femme du Laertiade Odysseus, certes, Tèlémakhos ne sait pas tout. Ecoute donc mes paroles. Je te prédirai des choses vraies et je ne te cacherai rien. Que Zeus, le premier des Dieux, le sache ! et cette table hospitalière, et la maison du brave Odysseus où je suis venu ! Certes, Odysseus est déjà dans la terre de la patrie. Caché ou errant, il s'informe des choses funestes qui se passent et il prépare la perte des Prétendants. Tel est le signe que j'ai vu sur la nef et que j'ai révélé à Tèlémakhos.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Plaise aux Dieux, Etranger, que tes paroles s'accomplissent ! Tu connaîtras alors mon amitié, et je te ferai de nombreux présents, et chacun te dira un homme heureux.

Et c'est ainsi qu'ils se parlaient. Et les Prétendants, devant la demeure d'Odysseus, sur le beau pavé, là où ils avaient coutume d'être insolents, se réjouissaient en lançant les disques et les traits. Mais quand le temps de prendre le repas fut venu, et quand les troupeaux arrivèrent de tous côtés des champs avec ceux qui les amenaient ordinairement, alors Médôn, qui leur plaisait le plus parmi les hérauts et qui mangeait avec eux, leur dit :

- Jeunes hommes, puisque vous avez charmé votre âme par ces jeux, entrez dans la demeure, afin que nous préparions le repas. Il est bon de prendre son repas quand le temps en est venu.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:56

Il parla ainsi, et tous se levèrent et entrèrent dans la maison. Et quand ils furent entrés, ils déposèrent leurs manteaux sur les sièges et sur les thrônes. Puis, ils égorgèrent les grandes brebis et les chèvres grasses. Et ils égorgèrent aussi les porcs gras et une génisse indomptée, et ils préparèrent le repas.

Pendant ce temps, Odysseus et le divin porcher se disposaient à se rendre des champs à la ville, et le chef des porchers, le premier, parla ainsi :

- Etranger, allons ! puisque tu désires aller aujourd'hui à la ville, comme mon maître l'a ordonné. Certes, j'aurais voulu te faire gardien des étables ; mais je respecte mon maître et je crains qu'il s'irrite, et les menaces des maîtres sont à redouter. Allons donc maintenant. Le jour s'incline-déjà, et le froid est plus vif vers le soir.

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- J'entends et je comprends, et je ferai avec intelligence ce que tu ordonnes. Allons, et conduis-moi, et donne-moi un bâton, afin que je m'appuie, puisque tu dis que le chemin est difficile.

Ayant ainsi parlé, il jeta sur ses épaules sa misérable besace pleine de trous et fermée par une courroie tordue. Et Eumaios lui donna un bâton à son goût, et ils partirent, laissant les chiens et les porchers garder les étables. Et Eumaios conduisait ainsi vers la ville son Roi semblable à un vieux et misérable mendiant, appuyé sur un bâton et couvert de haillons.

En avançant sur la route difficile, ils approchèrent de la ville et de la fontaine aux belles eaux courantes où venaient puiser les citoyens. Ithakos, Nèritos et Polyktôr l'avaient construite, et, tout autour, il y avait un bois sacré de peupliers rafraîchis par l'eau qui coulait en cercle régulier. Et l'eau glacée tombait aussi de la cime d'une roche, et, au-dessous, il y avait un autel des Nymphes où sacrifiaient tous les voyageurs.

Ce fut là que Mélanthios, fils de Dolios, les rencontra tous deux. Il conduisait les meilleures chèvres de ses troupeaux pour les repas des Prétendants, et deux bergers le suivaient. Alors, ayant vu Odysseus et Eumaios, il les insulta grossièrement et honteusement, et il remua l'âme d'Odysseus :

- Voici qu'un misérable conduit un autre misérable, et c'est ainsi qu'un Dieu réunit les semblables ! Ignoble porcher, où mènes-tu ce mendiant vorace, vile calamité des repas, qui usera ses épaules en s'appuyant à toutes les portes, demandant des restes et non des épées et des bassins. Si tu me le donnais, j'en ferais le gardien de mes étables, qu'il nettoierait. Il porterait le fourrage aux chevaux, et buvant au moins du petit lait, il engraisserait. Mais, sans doute, il ne sait faire que le mal, et il ne veut point travailler, et il aime mieux, parmi le peuple, mendier pour repaître son ventre insatiable. Je te dis ceci, et ma parole s'accomplira : s'il entre dans les demeures du divin Odysseus, les escabeaux des hommes voleront autour de sa tête par la demeure, le frapperont et lui meurtriront les flancs.

Ayant ainsi parlé, l'insensé se rua et frappa Odysseus à la cuisse, mais sans pouvoir l'ébranler sur le chemin. Et Odysseus resta immobile, délibérant s'il lui arracherait l'âme d'un coup de bâton, ou si, le soulevant de terre, il lui écraserait la tête contre le sol. Mais il se contint dans son âme. Et le porcher, ayant vu cela, s'indigna, et il dit en levant les mains :

- Nymphes Krèniades, filles de Zeus, si jamais Odysseus a brûlé pour vous les cuisses grasses et odorantes des agneaux et des chevreaux, accomplissez mon voeu. Que ce héros revienne et qu'une divinité le conduise ! Certes, alors, ô Mélanthios, il troublerait les joies que tu goûtes en errant sans cesse, plein d'insolence, par la ville, tandis que de mauvais bergers perdent les troupeaux.

Et le chevrier Mélanthios lui répondit :

- O dieux ! Que dit ce chien rusé ? Mais bientôt je le conduirai moi-même, sur une nef noire, loin d'Ithakè, et un grand prix m'en reviendra. Plût aux Dieux qu'Apollôn à l'arc d'argent tuât aujourd'hui Tèlémakhos dans ses demeures, ou qu'il fût tué par les Prétendants, aussi vrai qu'Odysseus, au loin, a perdu le jour du retour !

Ayant ainsi parlé, il les laissa marcher en silence, et, les devançant, il parvint rapidement aux demeures du Roi. Et il y entra aussitôt, et il s'assit parmi les Prétendants, auprès d'Eurymakhos qui l'aimait beaucoup. Et on lui offrit sa part des viandes, et la vénérable Intendante lui apporta du pain à manger.

Alors, Odysseus et le divin porcher, étant arrivés, s'arrêtèrent ; et le son de la kithare creuse vint jusqu'à eux, car Phèmios commençait à chanter au milieu des Prétendants. Et Odysseus, ayant prit la main du porcher, lui dit :

- Eumaios, certes, voici les belles demeures d'Odysseus. Elles sont faciles à reconnaître au milieu de toutes les autres, tant elles en sont différentes. La cour est ornée de murs et de pieux, et les portes à deux battants sont solides. Aucun homme ne pourrait les forcer. Je comprends que beaucoup d'hommes prennent là leur repas, car l'odeur s'en élève, et la kithare résonne, elle dont les Dieux ont fait le charme des repas.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Tu as tout compris aisément, car tu es très intelligent ; mais délibérons sur ce qu'il faut faire. Ou tu entreras le premier dans les riches demeures, au milieu des Prétendants, et je resterai ici ; ou, si tu veux rester, j'irai devant. Mais ne tarde pas dehors, de peur qu'on te frappe et qu'on te chasse. Je t'engage à te décider.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- Je sais, je comprends, et je ferai avec intelligence ce que tu dis. Va devant, et je resterai ici. J'ai l'habitude des blessures, et mon âme est patiente sous les coups, car j'ai subi bien des maux sur la mer et dans la guerre. Advienne que pourra. Il ne m'est point possible de cacher la faim cruelle qui ronge mon ventre et qui fait souffrir tant de maux aux hommes, et qui pousse sur la mer indomptée les nefs à bancs de rameurs pour apporter le malheur aux ennemis.

Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva la tête et dressa les oreilles. C'était Argos, le chien du malheureux Odysseus qui l'avait nourri lui-même autrefois, et qui n'en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes hommes l'avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; et, maintenant, en l'absence de son maître, il gisait, délaissé, sur l'amas de fumier de mulets et de boeufs qui était devant les portes, et y restait jusqu'à ce que les serviteurs d'Odysseus l'eussent emporté pour engraisser son grand verger. Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine. Et, aussitôt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la queue et dressa les oreilles ; mais il ne put pas aller au-devant de son maître, qui, l'ayant vu, essuya une larme, en se cachant aisément d'Eumaios. Et, aussitôt, il demanda à celui-ci :

- Eumaios, voici une chose prodigieuse. Ce chien gisant sur ce fumier a un beau corps. Je ne sais si, avec cette beauté, il a été rapide à la course, ou si c'est un de ces chiens que les hommes nourrissent à leur table et que les Rois élèvent à cause de leur beauté.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- C'est le chien d'un homme mort au loin. S'il était encore, par les formes et les qualités, tel qu'Odysseus le laissa en allant à Troiè, tu admirerais sa rapidité et sa force. Aucune bête fauve qu'il avait aperçue ne lui échappait dans les profondeurs des bois, et il était doué d'un flair excellent. Maintenant les maux l'accablent. Son maître est mort loin de sa patrie, et les servantes négligentes ne le soignent point. Les serviteurs, auxquels leurs maîtres ne commandent plus, ne veulent plus agir avec justice, car le retentissant Zeus ôte à l'homme la moitié de sa vertu, quand il le soumet à la servitude.

Ayant ainsi parlé, il entra dans la riche demeure, qu'il traversa pour se rendre au milieu des illustres Prétendants. Et, aussitôt, la Kèr de la noire mort saisit Argos comme il venait de revoir Odysseus après la vingtième année.

Et le divin Tèlémakhos vit, le premier, Eumaios traverser la demeure, et il lui fit signe pour l'appeler promptement à lui. Et le porcher, ayant regardé, prit le siège vide du Découpeur qui servait alors les viandes abondantes aux Prétendants, et qui les découpait pour les convives. Et Eumaios, portant ce siège devant la table de Tèlémakhos, s'y assit. Et un héraut lui offrit une part des mets et du pain pris dans une corbeille.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:56

Et, après lui, Odysseus entra dans la demeure, semblable à un misérable et vieux mendiant, appuyé sur un bâton et couvert de vêtements en haillons. Et il s'assit sur le seuil de frêne, en dedans des portes, et il s'adossa contre le montant de cyprès qu'un ouvrier avait autrefois habilement poli et dressé avec le cordeau. Alors, Tèlémakhos, ayant appelé le porcher, prit un pain entier dans la belle corbeille, et des viandes, autant que ses mains purent en prendre, et dit :

- Porte ceci, et donne-le à l'Etranger, et ordonne lui de demander à chacun des Prétendants. La honte n'est pas bonne à l'indigent.

Il parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendu, s'approcha d'Odysseus et lui dit ces paroles ailées :

- Tèlémakhos, ô Etranger, te donne ceci, et il t'ordonne de demander à chacun des Prétendants. Il dit que la honte n'est pas bonne à l'indigent.

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- Roi Zeus ! accorde-moi que Tèlémakhos soit heureux entre tous les hommes, et que tout ce qu'il désire s'accomplisse !

Il parla ainsi, et, prenant la nourriture des deux mains, il la posa à ses pieds sur sa besace trouée, et il mangea pendant que le divin Aoide chantait dans les demeures. Mais le divin Aoide se tut, et les Prétendants élevèrent un grand tumulte, et Athènè, s'approchant du Laertiade Odysseus, l'excita à demander aux Prétendants, afin de reconnaître ceux qui étaient justes et ceux qui étaient iniques. Mais aucun d'eux ne devait être sauvé de la mort. Et Odysseus se hâta de prier chacun d'eux en commençant par la droite et en tendant les deux mains, comme ont coutume les mendiants. Et ils lui donnaient, ayant pitié de lui, et ils s'étonnaient, et ils se demandaient qui il était et d'où il venait. Alors, le chevrier Mélanthios leur dit :

- Ecoutez-moi, Prétendants de l'illustre Reine, je parlerai de cet Etranger que j'ai déjà vu. C'est assurément le porcher qui l'a conduit ici ; mais je ne sais où il est né.

Il parla ainsi, et Antinoos réprimanda le porcher par ces paroles :

- O porcher, pourquoi as-tu conduit cet homme à la ville ? N'avons-nous pas assez de vagabonds et de mendiants, calamité des repas ? Trouves-tu qu'il ne suffit pas de ceux qui sont réunis ici pour dévorer les biens de ton maître, que tu aies encore appelé celui-ci ?

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Antinoos, tu ne dis pas de bonnes paroles, bien que tu sois illustre. Quel homme peut appeler un étranger, afin qu'il vienne de loin, s'il n'est de ceux qui sont habiles, un divinateur, un médecin, un ouvrier qui taille le bois, ou un grand Aoide qui charme en chantant ? Ceux-là sont illustres parmi les hommes sur la terre immense. Mais personne n'appelle un mendiant, s'il ne désire se nuire à soi-même. Tu es le plus dur des Prétendants pour les serviteurs d'Odysseus, et surtout pour moi ; mais je n'en ai nul souci, tant que la sage Pènélopéia et le divin Tèlémakhos vivront dans leurs demeures.

Et le prudent Tèlémakhos lui dit :

- Tais-toi, et ne lui réponds point tant de paroles. Antinoos a coutume de chercher querelle par des paroles injurieuses et d'exciter tous les autres.

Il parla ainsi, et il dit ensuite à Antinoos ces paroles ailées :

- Antinoos, tu prends soin de moi comme un père de son fils, toi qui ordonnes impérieusement à un étranger de sortir de ma demeure ! mais qu'un Dieu n'accomplisse point cet ordre. Donne à cet homme je ne t'en blâmerai point. Je te l'ordonne même. Tu n'offenseras ainsi ni ma mère, ni aucun des serviteurs qui sont dans la demeure du divin Odysseus. Mais telle n'est point la pensée que tu as dans ta poitrine, et tu aimes mieux manger davantage toi-même que de donner à un autre.

Et Antinoos lui répondit :

- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'as-tu dit ? Si tous les Prétendants lui donnaient autant que moi, il serait retenu loin de cette demeure pendant trois mois au moins.

Il parla ainsi, saisissant et montrant l'escabeau sur lequel il appuyait ses pieds brillants sous la table. Mais tous les autres donnèrent à Odysseus et emplirent sa besace de viandes et de pain. Et déjà Odysseus s'en retournait pour goûter les dons des Akhaiens, mais il s'arrêta auprès d'Antinoos et lui dit :

- Donne-moi, ami, car tu ne parais pas le dernier des Akhaiens mais plutôt le premier d'entre eux, et tu es semblable à un roi. Il t'appartient de me donner plus abondamment que les autres, et je te louerai sur la terre immense. En effet, moi aussi, autrefois, j'ai habité une demeure parmi les hommes ; j'ai été riche et heureux, et j'ai souvent donné aux étrangers, quels qu'ils fussent et quelle que fût leur misère. Je possédais de nombreux serviteurs et tout ce qui fait vivre heureux et fait dire qu'on est riche ; mais Zeus Kroniôn a tout détruit, car telle a été sa volonté. Il m'envoya avec des pirates vagabonds dans l'Aigyptiè lointaine, afin que j'y périsse. Le cinquième jour j'arrêtai mes nefs à deux rangs d'avirons dans le fleuve Aigyptos. Alors j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès des nefs pour les garder, et j'envoyai des éclaireurs pour aller à la découverte. Mais ceux-ci, égarés par leur audace et confiants dans leurs forces, dévastèrent aussitôt les beaux champs des hommes Aigyptiens, entraînant les femmes et les petits enfants et tuant les hommes. Et aussitôt le tumulte arriva jusqu'à la ville, et les habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d'Eôs, et toute la plaine se remplit de piétons et de cavaliers et de l'éclat de l'airain. Et le Foudroyant Zeus mit mes compagnons en fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les environna de toutes parts. Là, un grand nombre des nôtres fut tué par l'airain aigu, et les autres furent emmenés vivants pour être esclaves. Et les Aigyptiens me donnèrent à Dmètôr laside, qui commandait à Kypros, et il m'y emmena, et de là je suis venu ici, après avoir beaucoup souffert.

Et Antinoos lui répondit :

- Quel Dieu a conduit ici cette peste, cette calamité des repas ? Tiens-toi au milieu de la salle, loin de ma table, si tu ne veux voir bientôt une Aigyptiè et une Kypros amères, aussi sûrement que tu es un audacieux et impudent mendiant. Tu t'arrêtes devant chacun, et ils te donnent inconsidérément, rien ne les empêchant de donner ce qui ne leur appartient pas, car ils ont tout en abondance.

Et le subtil Odysseus dit en s'en retournant :

- O Dieux ! Tu n'as pas les pensées qui conviennent à ta beauté ; et à celui qui te le demanderait dans ta propre demeure tu ne donnerais pas même du sel, toi qui, assis maintenant à une table étrangère, ne peux supporter la pensée de me donner un peu de pain, quand tout abonde ici.

Il parla ainsi, et Antinoos fut grandement irrité dans son coeur, et, le regardant d'un oeil sombre, il lui dit ces paroles ailées :

- Je ne pense pas que tu sortes sain et sauf de cette demeure, puisque tu as prononcé cet outrage.

Ayant ainsi parlé, il saisit son escabeau et en frappa l'épaule droite d'Odysseus à l'extrémité du dos. Mais Odysseus resta ferme comme une pierre, et le trait d'Antinoos ne l'ébranla pas. Il secoua la tête en silence, en méditant la mort du Prétendant. Puis, il retourna s'asseoir sur le seuil, posa à terre sa besace pleine et dit aux Prétendants :

- Ecoutez-moi, Prétendants de l'illustre Reine, afin que je dise ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Il n'y a ni douleur, ni honte, quand un homme est frappé, combattant pour ses biens, soit des boeufs, soit de grasses brebis ; mais Antinoos m'a frappé parce que mon ventre est rongé par la faim cruelle qui cause tant de maux aux hommes. Donc, s'il est des Dieux et des Erinnyes pour les mendiants, Antinoos, avant ses noces, rencontrera la mort.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:56

Et Antinoos, le fils d'Eupeithès, lui dit :

- Mange en silence, Etranger, ou sors, de peur que, parlant comme tu le fais, les jeunes hommes te traînent, à travers la demeure, par les pieds ou par les bras, et te mettent en pièces.

Il parla ainsi, mais tous les autres le blâmèrent rudement, et un des jeunes hommes insolents lui dit :

- Antinoos, tu as mal fait de frapper ce malheureux vagabond. Insensé ! si c'était un des Dieux Ouraniens ? Car les Dieux, qui prennent toutes les formes, errent souvent par les villes, semblables à des étrangers errants, afin de reconnaître la justice ou l'iniquité des hommes.

Les Prétendants parlèrent ainsi, mais leurs paroles ne touchèrent point Antinoos. Et une grande douleur s'éleva dans le coeur de Tèlémakhos à cause du coup qui avait été porté. Cependant, il ne versa point de larmes, mais il secoua la tête en silence, en méditant la mort du Prétendant. Et la prudente Pènélopéia, ayant appris qu'un Etranger avait été frappé dans la demeure, dit à ses servantes :

- Puisse Apollôn illustre par son arc frapper ainsi Antinoos !

Et Eurynomè l'Intendante lui répondit :

- Si nous pouvions accomplir nos propres voeux, aucun de ceux-ci ne verrait le retour du beau matin.

Et la prudente Pènélopéia lui dit :

- Nourrice, tous me sont ennemis, car ils méditent le mal ; mais Antinoos, plus que tous, est pour moi semblable à la noire Kèr. Un malheureux Etranger mendie dans la demeure, demandant à chacun, car la nécessité le presse, et tous lui donnent ; mais Antinoos le frappe d'un escabeau à l'épaule droite !

Elle parla ainsi au milieu de ses servantes. Et le divin Odysseus acheva son repas, et Pènélopéia fit appeler le divin porcher et lui dit :

- Va, divin Eumaios, et ordonne à l'Etranger de venir, afin que je le salue et l'interroge. Peut-être qu'il a entendu parler du malheureux Odysseus, ou qu'il l'a vu de ses yeux, car il semble lui-même avoir beaucoup erré.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Plût aux Dieux, Reine, que tous les Akhaiens fissent silence et qu'il charmât ton cher coeur de ses paroles ! Je l'ai retenu dans l'étable pendant trois nuits et trois jours, car il était d'abord venu vers moi après s'être enfui d'une nef. Et il n'a point achevé de dire toute sa destinée malheureuse. De même qu'on révère un Aoide instruit par les Dieux à chanter des paroles douces aux hommes, et qu'on ne veut jamais cesser de l'écouter quand il chante, de même celui-ci m'a charmé dans mes demeures. Il dit qu'il est un hôte paternel d'Odysseus et qu'il habitait la Krètè où commande la race de Minôs. Après avoir subi beaucoup de maux, errant çà et là, il est venu ici. Il dit qu'il a entendu parler d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes, et qu'il vit encore, et qu'il rapporte de nombreuses richesses dans sa demeure.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Va ! Appelle-le, afin qu'il parle devant moi. Les Prétendants se réjouissent, assis les uns devant les portes, les autres dans la demeure, car leur esprit est joyeux. Leurs richesses restent intactes dans leurs maisons, leur pain et leur vin doux, dont se nourrissent leurs serviteurs seulement. Mais, tous les jours, dans notre demeure, ils tuent nos boeufs, nos brebis et nos chèvres grasses, et ils les mangent, et ils boivent notre vin rouge impunément, et ils ont déjà consumé beaucoup de richesses. Il n'y a point ici d'homme tel qu'Odysseus pour chasser cette ruine hors de la de meure. Mais si Odysseus revenait et abordait la terre de la patrie, bientôt, avec son fils, il aurait réprimé les insolences de ces hommes.

Elle parla ainsi, et Tèlémakhos éternua très fortement, et toute la maison en retentit. Et Pènélopéia se mit à rire, et, aussitôt, elle dit à Eumaios ces paroles ailées :

- Va ! Appelle cet Etranger devant moi. Ne vois-tu pas que mon fils a éternué comme j'achevais de parler ? Que la mort de tous les Prétendants s'accomplisse ainsi, et que nul d'entre eux n'évite la Kèr et la mort ! Mais je te dirai ceci ; retiens-le dans ton esprit : si je reconnais que cet Etranger me dit la vérité, je lui donnerai de beaux vêtements, un manteau et une tunique.

Elle parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendue, s'approcha d'Odysseus et lui dit ces paroles ailées :

- Père Etranger, la sage Pènélopéia, la mère de Tèlémakhos, t'appelle. Son âme lui ordonne de t'interroger sur son mari, bien qu'elle subisse beaucoup de douleurs. Si elle reconnaît que tu lui as dit la vérité, elle te donnera un manteau et une tunique dont tu as grand besoin ; et tu demanderas ton pain parmi le peuple, et tu satisferas ta faim, et chacun te donnera s'il le veut.

Et le patient et divin Odysseus lui répondit :

- Eumaios, je dirai bientôt toute la vérité à la fille d'Ikarios, la très sage Pènélopéia. Je sais toute la destinée d'Odysseus, et nous avons subi les mêmes maux. Mais je crains la multitude des Prétendants insolents. Leur orgueil et leur violence sont montés jusqu'à l'Ouranos de fer. Voici qu'un d'entre eux, comme je traversais innocemment la salle, m'ayant frappé, m'a fait un grand mal. Et Tèlémakhos n'y a point pris garde, ni aucun autre. Donc, maintenant, engage Pènélopéia, malgré sa hâte, à attendre dans ses demeures jusqu'à la chute de Hèlios. Alors, tandis que je serai assis auprès du foyer, elle m'interrogera sur le jour du retour de son mari. Je n'ai que des vêtements en haillons ; tu le sais, puisque c'est toi que j'ai supplié le premier.

Il parla ainsi, et le porcher le quitta après l'avoir entendu. Et, dès qu'il parut sur le seuil, Pènélopéia lui dit :

- Tu ne l'amènes pas, Eumaios ? Pourquoi refuse-t-il ? Craint-il quelque outrage, ou a-t-il honte ? La honte n'est pas bonne à l'indigent.

Et le porcher Eumaios lui répondit :

- Il parle comme il convient et comme chacun pense. Il veut éviter l'insolence des Prétendants orgueilleux. Mais il te prie d'attendre jusqu'au coucher de Hèlios. Il te sera ainsi plus facile, ô Reine, de parler seule à cet Etranger et de l'écouter.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Cet Etranger, quel qu'il soit, ne semble point sans prudence ; et, en effet, aucun des plus injurieux parmi les hommes mortels n'a médité plus d'iniquités que ceux-ci.

Elle parla ainsi, et le divin porcher retourna dans l'assemblée des Prétendants, après avoir tout dit. Et, penchant la tête vers Tèlémakhos, afin que les autres ne l'entendissent pas, il dit ces paroles ailées :

- O ami, je pars, afin d'aller garder tes porcs et veiller sur tes richesses et les miennes. Ce qui est ici te regarde. Mais conserve-toi et songe dans ton âme à te préserver. De nombreux Akhaiens ont de mauvais desseins, mais que Zeus les perde avant qu'ils nous nuisent !

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Il en sera ainsi, Père. Mais pars avant la nuit. Reviens demain, au matin, et amène les belles victimes. C'est aux Immortels et à moi de nous inquiéter de tout le reste.

Il parla ainsi, et le porcher s'assit de nouveau sur le siège poli, et là il contenta son âme en buvant et en mangeant ; puis, se hâtant de retourner vers ses porcs, il laissa les cours et la demeure pleines de convives qui se charmaient par la danse et le chant, car déjà le soir était venu.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 03:58

Homère - L'Odyssée XVIII - trad. Leconte de Lisle (1867)

Et il vint un mendiant qui errait par la ville et qui mendiait dans Ithakè. Et il était renommé par son ventre insatiable, car il mangeait et buvait sans cesse ; mais il n'avait ni force, ni courage, bien qu'il fût beau et grand. Il se nommait Arnaios, et c'était le nom que sa mère vénérable lui avait donné à sa naissance ; mais les jeunes hommes le nommaient tous Iros, parce qu'il faisait volontiers les messages, quand quelqu'un le lui ordonnait. Et dès qu'il fut arrivé, il voulut chasser Odysseus de sa demeure, et, en l'injuriant, il lui dit ces paroles ailées :

- Sors du portique, Vieillard, de peur d'être traîné aussitôt par les pieds. Ne comprends-tu pas que tous me font signe et m'ordonnent de te traîner dehors ? Cependant, j'ai pitié de toi. Lève-toi donc, de peur qu'il y ait de la discorde entre nous et que nous en venions aux mains.

Et le subtil Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit :

- Malheureux ! Je ne te fais aucun mal, je ne te dis rien, et je ne t'envie pas à cause des nombreux dons que tu pourras recevoir. Ce seuil nous servira à tous deux. Il ne faut pas que tu sois envieux d'un étranger, car tu me sembles un vagabond comme moi, et ce sont les Dieux qui distribuent les richesses. Ne me provoque donc pas aux coups et n'éveille pas ma colère, de peur que je souille de sang ta poitrine et tes lèvres, bien que je sois vieux. Demain je n'en serai que plus tranquille, et je ne pense pas que tu reviennes après cela dans la demeure du Laertiade Odysseus.

Et le mendiant Iros, irrité, lui dit :

- O Dieux ! comme ce mendiant parle avec facilité, semblable à une vieille enfumée ! Mais je vais le maltraiter en le frappant des deux mains, et je ferai tomber toutes ses dents de ses mâchoires, comme celles d'un sanglier mangeur de moissons ! Maintenant, ceins-toi, et que tous ceux-ci nous voient combattre. Mais comment lutteras-tu contre un homme jeune ?

Ainsi, devant les hautes portes, sur le seuil poli, ils se querellaient de toute leur âme. Et la Force sacrée d'Antinoos les entendit, et, se mettant à rire, il dit aux Prétendants :

- O amis ! jamais rien de tel n'est arrivé. Quel plaisir un Dieu nous envoie dans cette demeure ! L'Etranger et Iros se querellent et vont en venir aux coups. Mettons-les promptement aux mains.

Il parla ainsi, et tous se levèrent en riant, et ils se réunirent autour des mendiants en haillons, et Antinoos, fils d'Eupeithès, leur dit :

- Ecoutez-moi, illustres Prétendants, afin que je parle. Des poitrines de chèvres sont sur le feu, pour le repas, et pleines de sang et de graisse. Celui qui sera vainqueur et le plus fort choisira la part qu'il voudra. Il assistera toujours à nos repas, et nous ne laisserons aucun autre mendiant demander parmi nous.

Ainsi parla Antinoos, et ses paroles plurent à tous. Mais le subtil Odysseus parla ainsi, plein de ruse :

- O amis, il n'est pas juste qu'un vieillard flétri par la douleur lutte contre un homme jeune ; mais la faim, mauvaise conseillère, me pousse à me faire couvrir de plaies. Cependant, jurez tous par un grand serment qu'aucun de vous, pour venir en aide à Iros, ne me frappera de sa forte main, afin que je sois dompté.

Il parla ainsi, et tous jurèrent comme il l'avait demandé. Et la Force sacrée de Tèlémakhos lui dit :

- Etranger, si ton coeur et ton âme courageuse t'invitent à chasser cet homme, ne crains aucun des Akhaiens. Celui qui te frapperait aurait à combattre contre plusieurs, car je t'ai donné l'hospitalité, et deux rois prudents, Eurymakhos et Antinoos, m'approuvent.

Il parla ainsi, et tous l'approuvèrent. Et Odysseus ceignit ses parties viriles avec ses haillons, et il montra ses cuisses belles et grandes, et ses larges épaules, et sa poitrine et ses bras robustes. Et Athènè, s'approchant de lui, augmenta les membres du prince des peuples. Et tous les Prétendants furent très surpris, et ils se dirent les uns aux autres :

- Certes, bientôt Iros ne sera plus Iros, et il aura ce qu'il a cherché. Quelles cuisses montre ce Vieillard en retirant ses haillons !

Ils parlèrent ainsi, et l'âme de Iros fut troublée ; mais les serviteurs, après l'avoir ceint de force, le conduisirent, et toute sa chair tremblait sur ses os. Et Antinoos le réprimanda et lui dit :

- Puisses-tu n'être jamais né, n'étant qu'un fanfaron, puisque tu trembles, plein de crainte, devant un vieillard flétri par la misère ! Mais je te dis ceci, et ma parole s'accomplira : si celui-ci est vainqueur et le plus fort, je t'enverrai sur la terre ferme, jeté dans une nef noire, chez le Roi Ekhétos, le plus féroce de tous les hommes, qui te coupera le nez et les oreilles avec l'airain tranchant, qui t'arrachera les parties viriles et les donnera, sanglantes, à dévorer aux chiens.

Il parla ainsi, et une plus grande terreur fit trembler la chair d'Iros. Et on le conduisit au milieu, et tous deux levèrent leurs bras. Alors, le patient et divin Odysseus délibéra s'il le frapperait de façon à lui arracher l'âme d'un seul coup, ou s'il ne ferait que l'étendre contre terre. Et il jugea que ceci était le meilleur, de ne le frapper que légèrement de peur que les Akhaiens le reconnussent.

Tous deux ayant levé les bras, Iros le frappa à l'épaule droite ; mais Odysseus le frappa au cou, sous l'oreille, et brisa ses os, et un sang noir emplit sa bouche, et il tomba dans la poussière en criant, et ses dents furent arrachées, et il battit la terre de ses pieds. Les Prétendants insolents, les bras levés, mouraient de rire. Mais Odysseus le traîna par un pied, à travers le portique, jusque dans la cour et jusqu'aux portes, et il l'adossa contre le mur de la cour, lui mit un bâton à la main, et lui adressa ces paroles ailées :

- Maintenant, reste là, et chasse les chiens et les porcs, et ne te crois plus le maître des étrangers et des mendiants, misérable ! de peur d'un mal pire.

Il parla ainsi, et, jetant sur son épaule sa pauvre besace pleine de trous suspendue à une courroie tordue, il revint s'asseoir sur le seuil. Et tous les Prétendants rentrèrent en riant, et ils lui dirent :

- Que Zeus et les autres Dieux immortels, Etranger, t'accordent ce que tu désires le plus et ce qui est cher à ton coeur ! car tu empêches cet insatiable de mendier. Nous l'enverrons bientôt sur la terre ferme, chez le Roi Ekhétos, le plus féroce de tous les hommes.

Ils parlaient ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de leur voeu. Et Antinoos plaça devant lui une large poitrine de chèvre pleine de sang et de graisse. Et Amphinomos prit dans une corbeille deux pains qu'il lui apporta, et, l'honorant d'une coupe d'or, il lui dit :

- Salut, Père Etranger. Que la richesse que tu possédais te soit rendue, car, maintenant, tu es accablé de beaucoup de maux.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:00

t le subtil Odysseus lui répondit :

- Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton père, car j'ai appris par la renommée que Nisos était à Doulikhios un homme honnête et riche. On dit que tu es né de lui, et tu sembles un homme sage. Je te dis ceci ; écoute et comprends-moi. Rien n'est plus misérable que l'homme parmi tout ce qui respire ou rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les Dieux lui conservent la force et que ses genoux se meuvent ; mais quand les Dieux heureux lui ont envoyé les maux, il ne veut pas les subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres, semblable aux jours changeants qu'amène le Père des hommes et des Dieux. Moi aussi, autrefois, j'étais heureux parmi les guerriers, et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans ma violence, me fiant à l'aide de mon père et de mes frères. C'est pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en silence les dons des Dieux. Je vois les Prétendants, pleins de pensées iniques, consumant les richesses et outrageant la femme d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de la terre de la patrie. Qu'un Daimôn te ramène dans ta demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la chère terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage, que tout se décidera entre les Prétendants et lui, quand il reviendra dans ses demeures.

Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et remit la coupe entre les mains du Prince des peuples. Et celui-ci, le coeur déchiré et secouant la tête, allait à travers la salle, car, en effet, son âme prévoyait des malheurs. Mais cependant il ne devait pas éviter la Kèr, et Athènè l'empêcha de partir, afin qu'il fût tué par les mains et par la lance de Tèlémakhos. Et il alla s'asseoir de nouveau sur le thrône d'où il s'était levé.

Alors, la Déesse Athènè aux yeux clairs mit dans l'esprit de la fille d'Ikarios, de la prudente Pènélopéia, d'apparaître aux Prétendants, afin que leur coeur fût transporté, et qu'elle-même fût plus honorée encore par son mari et par son fils. Pènélopéia se mit donc à rire légèrement, et elle dit :

- Eurynomè, voici que mon âme m'excite maintenant à apparaître aux Prétendants odieux. Je dirai à mon fils une parole qui lui sera très utile. Je lui conseillerai de ne point se mêler aux Prétendants insolents qui lui parlent avec amitié et méditent sa mort.

Et Eurynomè l'intendante lui répondit :

- Mon enfant, ce que tu dis est sage ; fais-le. Donne ce conseil à ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonné de larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les Dieux qu'il devint.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Eurynomè, ne me parle point, tandis que je gémis, de laver et de parfumer mon corps. Les Dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi ma splendeur, du jour où Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Mais ordonne à Autonoè et à Hippodamia de venir, afin de m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au milieu des hommes, car j'en aurais honte.

Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin d'avertir les servantes et qu'elles vinssent à la hâte.

Et, alors, la Déesse Athènè aux yeux clairs eut une autre pensée, et elle répandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle-ci s'endormit, penchée en arrière, et sa force l'abandonna sur le lit de repos. Et, alors, la noble Déesse lui fit des dons immortels, afin qu'elle fût admirée des Akhaiens. Elle purifia son visage avec de l'ambroisie, de même que Kythéréia à la belle couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des Kharites. Elle la fit paraître plus grande, plus majestueuse, et elle la rendit plus blanche que l'ivoire récemment travaillé. Cela fait, la noble Déesse s'éloigna, et les deux servantes aux bras blancs, ayant été appelées, arrivèrent de la maison, et le doux sommeil quitta Pènélopéia. Et elle pressa ses joues avec ses mains, et elle s'écria :

- Certes, malgré mes peines, le doux sommeil m'a enveloppée. Puisse la chaste Artémis m'envoyer une mort aussi douce ! Je ne consumerais plus ma vie à gémir dans mon coeur, regrettant mon cher mari qui avait toutes les vertus et qui était le plus illustre des Akhaiens.

Ayant ainsi parlé, elle descendit des chambres splendides. Et elle n'était point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la divine femme arriva auprès des Prétendants, elle s'arrêta sur le seuil de la salle richement ornée, ayant un beau voile sur les joues. Et les servantes prudentes se tenaient à ses côtés. Et les genoux des Prétendants furent rompus, et leur coeur fut transporté par l'amour, et ils désiraient ardemment dormir avec elle dans leurs lits. Mais elle dit à son fils Tèlémakhos :

- Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses ; mais, aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été ainsi outragé ? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans nos demeures souffre un tel outrage ? La honte et l'opprobre seront pour toi parmi les hommes.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter ; mais je comprends et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le combat de l'Etranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le désir des Prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force. Plaise au Père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les Prétendants, domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces soient rompues ; de même qu'Iros est assis devant les portes extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses forces sont rompues.

Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia :

- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux Prétendants viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et l'intelligence.

Et la sage Pènélopéia lui répondit :

- Eurymakhos, certes, les Immortels m'ont enlevé ma vertu et ma beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et qu'Odysseus est parti avec eux ; mais s'il revenait et gouvernait ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle. Maintenant je suis affligée, tant un Daimôn ennemi m'a envoyé de maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la main droite et il me dit :

- O femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc, je ne sais si un Dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des Prétendants. Ceux qui voulaient épouser une noble femme fille, d'un homme riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas impunément les biens d'autrui.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:00

t le subtil Odysseus lui répondit :

- Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton père, car j'ai appris par la renommée que Nisos était à Doulikhios un homme honnête et riche. On dit que tu es né de lui, et tu sembles un homme sage. Je te dis ceci ; écoute et comprends-moi. Rien n'est plus misérable que l'homme parmi tout ce qui respire ou rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les Dieux lui conservent la force et que ses genoux se meuvent ; mais quand les Dieux heureux lui ont envoyé les maux, il ne veut pas les subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres, semblable aux jours changeants qu'amène le Père des hommes et des Dieux. Moi aussi, autrefois, j'étais heureux parmi les guerriers, et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans ma violence, me fiant à l'aide de mon père et de mes frères. C'est pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en silence les dons des Dieux. Je vois les Prétendants, pleins de pensées iniques, consumant les richesses et outrageant la femme d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de la terre de la patrie. Qu'un Daimôn te ramène dans ta demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la chère terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage, que tout se décidera entre les Prétendants et lui, quand il reviendra dans ses demeures.

Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et remit la coupe entre les mains du Prince des peuples. Et celui-ci, le coeur déchiré et secouant la tête, allait à travers la salle, car, en effet, son âme prévoyait des malheurs. Mais cependant il ne devait pas éviter la Kèr, et Athènè l'empêcha de partir, afin qu'il fût tué par les mains et par la lance de Tèlémakhos. Et il alla s'asseoir de nouveau sur le thrône d'où il s'était levé.

Alors, la Déesse Athènè aux yeux clairs mit dans l'esprit de la fille d'Ikarios, de la prudente Pènélopéia, d'apparaître aux Prétendants, afin que leur coeur fût transporté, et qu'elle-même fût plus honorée encore par son mari et par son fils. Pènélopéia se mit donc à rire légèrement, et elle dit :

- Eurynomè, voici que mon âme m'excite maintenant à apparaître aux Prétendants odieux. Je dirai à mon fils une parole qui lui sera très utile. Je lui conseillerai de ne point se mêler aux Prétendants insolents qui lui parlent avec amitié et méditent sa mort.

Et Eurynomè l'intendante lui répondit :

- Mon enfant, ce que tu dis est sage ; fais-le. Donne ce conseil à ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonné de larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les Dieux qu'il devint.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Eurynomè, ne me parle point, tandis que je gémis, de laver et de parfumer mon corps. Les Dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi ma splendeur, du jour où Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Mais ordonne à Autonoè et à Hippodamia de venir, afin de m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au milieu des hommes, car j'en aurais honte.

Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin d'avertir les servantes et qu'elles vinssent à la hâte.

Et, alors, la Déesse Athènè aux yeux clairs eut une autre pensée, et elle répandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle-ci s'endormit, penchée en arrière, et sa force l'abandonna sur le lit de repos. Et, alors, la noble Déesse lui fit des dons immortels, afin qu'elle fût admirée des Akhaiens. Elle purifia son visage avec de l'ambroisie, de même que Kythéréia à la belle couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des Kharites. Elle la fit paraître plus grande, plus majestueuse, et elle la rendit plus blanche que l'ivoire récemment travaillé. Cela fait, la noble Déesse s'éloigna, et les deux servantes aux bras blancs, ayant été appelées, arrivèrent de la maison, et le doux sommeil quitta Pènélopéia. Et elle pressa ses joues avec ses mains, et elle s'écria :

- Certes, malgré mes peines, le doux sommeil m'a enveloppée. Puisse la chaste Artémis m'envoyer une mort aussi douce ! Je ne consumerais plus ma vie à gémir dans mon coeur, regrettant mon cher mari qui avait toutes les vertus et qui était le plus illustre des Akhaiens.

Ayant ainsi parlé, elle descendit des chambres splendides. Et elle n'était point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la divine femme arriva auprès des Prétendants, elle s'arrêta sur le seuil de la salle richement ornée, ayant un beau voile sur les joues. Et les servantes prudentes se tenaient à ses côtés. Et les genoux des Prétendants furent rompus, et leur coeur fut transporté par l'amour, et ils désiraient ardemment dormir avec elle dans leurs lits. Mais elle dit à son fils Tèlémakhos :

- Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses ; mais, aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été ainsi outragé ? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans nos demeures souffre un tel outrage ? La honte et l'opprobre seront pour toi parmi les hommes.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter ; mais je comprends et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le combat de l'Etranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le désir des Prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force. Plaise au Père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les Prétendants, domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces soient rompues ; de même qu'Iros est assis devant les portes extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses forces sont rompues.

Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia :

- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux Prétendants viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et l'intelligence.

Et la sage Pènélopéia lui répondit :

- Eurymakhos, certes, les Immortels m'ont enlevé ma vertu et ma beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et qu'Odysseus est parti avec eux ; mais s'il revenait et gouvernait ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle. Maintenant je suis affligée, tant un Daimôn ennemi m'a envoyé de maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la main droite et il me dit :

- O femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc, je ne sais si un Dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des Prétendants. Ceux qui voulaient épouser une noble femme fille, d'un homme riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas impunément les biens d'autrui.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:00

t le subtil Odysseus lui répondit :

- Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton père, car j'ai appris par la renommée que Nisos était à Doulikhios un homme honnête et riche. On dit que tu es né de lui, et tu sembles un homme sage. Je te dis ceci ; écoute et comprends-moi. Rien n'est plus misérable que l'homme parmi tout ce qui respire ou rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les Dieux lui conservent la force et que ses genoux se meuvent ; mais quand les Dieux heureux lui ont envoyé les maux, il ne veut pas les subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres, semblable aux jours changeants qu'amène le Père des hommes et des Dieux. Moi aussi, autrefois, j'étais heureux parmi les guerriers, et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans ma violence, me fiant à l'aide de mon père et de mes frères. C'est pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en silence les dons des Dieux. Je vois les Prétendants, pleins de pensées iniques, consumant les richesses et outrageant la femme d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de la terre de la patrie. Qu'un Daimôn te ramène dans ta demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la chère terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage, que tout se décidera entre les Prétendants et lui, quand il reviendra dans ses demeures.

Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et remit la coupe entre les mains du Prince des peuples. Et celui-ci, le coeur déchiré et secouant la tête, allait à travers la salle, car, en effet, son âme prévoyait des malheurs. Mais cependant il ne devait pas éviter la Kèr, et Athènè l'empêcha de partir, afin qu'il fût tué par les mains et par la lance de Tèlémakhos. Et il alla s'asseoir de nouveau sur le thrône d'où il s'était levé.

Alors, la Déesse Athènè aux yeux clairs mit dans l'esprit de la fille d'Ikarios, de la prudente Pènélopéia, d'apparaître aux Prétendants, afin que leur coeur fût transporté, et qu'elle-même fût plus honorée encore par son mari et par son fils. Pènélopéia se mit donc à rire légèrement, et elle dit :

- Eurynomè, voici que mon âme m'excite maintenant à apparaître aux Prétendants odieux. Je dirai à mon fils une parole qui lui sera très utile. Je lui conseillerai de ne point se mêler aux Prétendants insolents qui lui parlent avec amitié et méditent sa mort.

Et Eurynomè l'intendante lui répondit :

- Mon enfant, ce que tu dis est sage ; fais-le. Donne ce conseil à ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonné de larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les Dieux qu'il devint.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Eurynomè, ne me parle point, tandis que je gémis, de laver et de parfumer mon corps. Les Dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi ma splendeur, du jour où Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Mais ordonne à Autonoè et à Hippodamia de venir, afin de m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au milieu des hommes, car j'en aurais honte.

Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin d'avertir les servantes et qu'elles vinssent à la hâte.

Et, alors, la Déesse Athènè aux yeux clairs eut une autre pensée, et elle répandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle-ci s'endormit, penchée en arrière, et sa force l'abandonna sur le lit de repos. Et, alors, la noble Déesse lui fit des dons immortels, afin qu'elle fût admirée des Akhaiens. Elle purifia son visage avec de l'ambroisie, de même que Kythéréia à la belle couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des Kharites. Elle la fit paraître plus grande, plus majestueuse, et elle la rendit plus blanche que l'ivoire récemment travaillé. Cela fait, la noble Déesse s'éloigna, et les deux servantes aux bras blancs, ayant été appelées, arrivèrent de la maison, et le doux sommeil quitta Pènélopéia. Et elle pressa ses joues avec ses mains, et elle s'écria :

- Certes, malgré mes peines, le doux sommeil m'a enveloppée. Puisse la chaste Artémis m'envoyer une mort aussi douce ! Je ne consumerais plus ma vie à gémir dans mon coeur, regrettant mon cher mari qui avait toutes les vertus et qui était le plus illustre des Akhaiens.

Ayant ainsi parlé, elle descendit des chambres splendides. Et elle n'était point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la divine femme arriva auprès des Prétendants, elle s'arrêta sur le seuil de la salle richement ornée, ayant un beau voile sur les joues. Et les servantes prudentes se tenaient à ses côtés. Et les genoux des Prétendants furent rompus, et leur coeur fut transporté par l'amour, et ils désiraient ardemment dormir avec elle dans leurs lits. Mais elle dit à son fils Tèlémakhos :

- Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses ; mais, aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été ainsi outragé ? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans nos demeures souffre un tel outrage ? La honte et l'opprobre seront pour toi parmi les hommes.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter ; mais je comprends et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le combat de l'Etranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le désir des Prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force. Plaise au Père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les Prétendants, domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces soient rompues ; de même qu'Iros est assis devant les portes extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses forces sont rompues.

Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia :

- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux Prétendants viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et l'intelligence.

Et la sage Pènélopéia lui répondit :

- Eurymakhos, certes, les Immortels m'ont enlevé ma vertu et ma beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et qu'Odysseus est parti avec eux ; mais s'il revenait et gouvernait ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle. Maintenant je suis affligée, tant un Daimôn ennemi m'a envoyé de maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la main droite et il me dit :

- O femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc, je ne sais si un Dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des Prétendants. Ceux qui voulaient épouser une noble femme fille, d'un homme riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas impunément les biens d'autrui.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:02

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus se réjouit parce qu'elle attirait leurs présents et charmait leur âme par de douces paroles, tandis qu'elle avait d'autres pensées.

Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit :

- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, accepte les présents que chacun des Akhaiens voudra apporter ici. Il n'est pas convenable de refuser des présents, et nous ne retournerons point à nos travaux et nous ne ferons aucune autre chose avant que tu aies épousé celui des Akhaiens que tu préféreras.

Antinoos parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et chacun envoya un héraut pour apporter les présents. Et celui d'Antinoos apporta un trèsbeau péplos aux couleurs variées et orné de douze anneaux d'or où s'attachaient autant d'agrafes recourbées. Et celui d'Eurymakhos apporta un riche collier d'or et d'ambre étincelant, et semblable à Hèlios. Et les deux serviteurs d'Eurydamas des boucles d'oreilles merveilleuses et bien travaillées et resplendissantes de grâce. Et le serviteur de Peisandros Polyktoride apporta un collier, très riche ornement. Et les hérauts apportèrent aux autres Akhaiens d'aussi beaux présents. Et la noble femme remonta dans les chambres hautes, tandis que les servantes portaient ces présents magnifiques.

Mais les Prétendants restèrent jusqu'à ce que le soir fût venu, se charmant par la danse et le chant. Et le soir sombre survint tandis qu'ils se charmaient ainsi. Aussitôt, ils dressèrent trois lampes dans les demeures, afin d'en être éclairés, et ils disposèrent, autour, du bois depuis fort longtemps desséché et récemment fendu à l'aide de l'airain. Puis ils enduisirent les torches. Et les servantes du subtil Odysseus les allumaient tour à tour ; mais le patient et divin Odysseus leur dit :

- Servantes du Roi Odysseus depuis longtemps absent, rentrez dans la demeure où est la Reine vénérable. Réjouissez-la, assises dans la demeure ; tournez les fuseaux et préparez les laines. Seul j'allumerai ces torches pour les éclairer tous. Et, même s'ils voulaient attendre la brillante Eôs, ils ne me lasseraient point, car je suis plein de patience.

Il parla ainsi, et les servantes se mirent à rire, se regardant les unes les autres. Et Mélanthô aux belles joues lui répondit injurieusement. Dolios l'avait engendrée, et Pènélopéia l'avait nourrie et élevée comme sa fille et entourée de délices ; mais elle ne prenait point part à la douleur de Pènélopéia, et elle s'était unie d'amour à Eurymakhos, et elle l'aimait ; et elle adressa ces paroles injurieuses à Odysseus :

- Misérable Etranger, tu es privé d'intelligence, puisque tu ne veux pas aller dormir dans la demeure de quelque ouvrier, ou dans quelque bouge, et puisque tu dis ici de vaines paroles au milieu de nombreux héros et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est toujours tel, et tu ne prononces que de vaines paroles. Peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le vagabond Iros ? Mais crains qu'un plus fort qu'Iros se lève bientôt, qui t'accablera de ses mains robustes et qui te chassera d'ici souillé de sang.

Et le subtil Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui répondit :

- Chienne ! je vais répéter à Tèlémakhos ce que tu oses dire, afin qu'ici même il te coupe en morceaux !

Il parla ainsi, et il épouvanta les servantes ; et elles s'enfuirent à travers la demeure, tremblantes de terreur et croyant qu'il disait vrai. Et il alluma les torches, se tenant debout et les surveillant toutes ; mais il méditait dans son esprit d'autres desseins qui devaient s'accomplir. Et Athènè ne permit pas que les Prétendants insolents cessassent de l'outrager, afin que la colère entrât plus avant dans le coeur du Laertiade Odysseus. Alors, Eurymakhos, fils de Polybos, commença de railler Odysseus, excitant le rire de ses compagnons :

- Ecoutez-moi, Prétendants de l'illustre Reine, afin que je dise ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Cet homme n'est pas venu dans la demeure d'Odysseus sans qu'un Dieu l'ait voulu. La splendeur des torches me semble sortir de son corps et de sa tête, où il n'y a plus absolument de cheveux.

Il parla ainsi, et il dit au destructeur de citadelles Odysseus :

- Etranger, si tu veux servir pour un salaire, je t'emmènerai à l'extrémité de mes champs. Ton salaire sera suffisant. Tu répareras les haies et tu planteras les arbres. Je te donnerai une nourriture abondante, des vêtements et des sandales. Mais tu ne sais faire que le mal ; tu ne veux point travailler, et tu aimes mieux mendier parmi le peuple afin de satisfaire ton ventre insatiable.

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- Eurymakhos, plût aux Dieux que nous pussions lutter en travaillant, au printemps, quand les jours sont longs, promenant, tous deux à jeun, la faux recourbée dans un pré, et jusqu'au soir, tant qu'il y aura de l'herbe à couper ! Plût aux Dieux que j'eusse à conduire deux grands boeufs gras, rassasiés de fourrage, et de force égale, dans un vaste champ de quatre arpents ! Tu verrais alors si je saurais tracer un profond sillon et faire obéir la glèbe à la charrue. Si le Kroniôn excitait une guerre, aujourd'hui même, et si j'avais un bouclier, deux lances, et un casque d'airain autour des tempes, tu me verrais alors mêlé aux premiers combattants et tu ne m'outragerais plus en me raillant parce que j'ai faim. Mais tu m'outrages dans ton insolence, et ton esprit est cruel, et tu te crois grand et brave parce que tu es mêlé à un petit nombre de lâches. Mais si Odysseus revenait et abordait la terre de la patrie, aussitôt ces larges portes seraient trop étroites pour ta fuite, tandis que tu te sauverais hors du portique. Il parla ainsi, et Eurymakhos fut très irrité dans son coeur, et, le regardant d'un oeil sombre, il dit ces paroles ailées :

- Ah ! misérable, certes je vais t'accabler de maux, puisque tu prononces de telles paroles au milieu de nombreux héros, et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est toujours tel, et c'est pour cela que tu prononces de vaines paroles. Peut-être es-tu fier parce que tu as vaincu le mendiant Iros ?

Comme il parlait ainsi, il saisit un escabeau ; mais Odysseus s'assit aux genoux d'Amphinomos de Doulikhios pour échapper à Eurymakhos, qui atteignit à la main droite l'enfant qui portait à boire, et l'urne tomba en résonnant, et lui-même, gémissant, se renversa dans la poussière. Et les Prétendants, en tumulte dans les demeures sombres, se disaient les uns aux autres :

- Plût aux Dieux que cet Etranger errant eût péri ailleurs et ne fût point venu nous apporter tant de trouble ! Voici que nous nous querellons pour un mendiant, et que la joie de nos repas est détruite parce que le mal l'emporte !

Et la Force sacrée de Tèlémakhos leur dit :

- Malheureux, vous devenez insensés. Ne mangez ni ne buvez davantage, car quelque Dieu vous excite. Allez dormir, rassasiés, dans vos demeures, quand votre coeur vous l'ordonnera, car je ne contrains personne.

Il parla ainsi, et tous se mordirent les lèvres, admirant Tèlémakhos parce qu'il avait parlé avec audace.

Alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur dit :

- O amis, qu'aucun ne réponde par des paroles irritées à cette juste réprimande. Ne frappez ni cet Etranger, ni aucun des serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus. Allons ! que le Verseur de vin distribue les coupes, afin que nous fassions des libations et que nous allions dormir dans nos demeures. Laissons cet Etranger-ici, aux soins de Tèlémakhos qui l'a reçu dans sa chère demeure.

Il parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et le héros Moulios, héraut de Doulikhios et serviteur d'Amphinomos, mêla le vin dans le kratère et le distribua comme il convenait. Et tous firent des libations aux Dieux heureux et burent le vin doux. Et, après avoir fait des libations et bu autant que leur âme le désirait, ils se hâtèrent d'aller dormir, chacun dans sa demeure.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:03

Homère - L'Odyssée XIX - trad. Leconte de Lisle (1867)

Mais le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort des Prétendants. Et, aussitôt, il dit à Tèlémakhos ces paroles ailées :

- Tèlémakhos, il faut transporter toutes les armes guerrières hors de la salle, et, quand les Prétendants te les demanderont, les tromper par ces douces paroles : - Je les ai mises à l'abri de la fumée, car elles ne sont pas telles qu'elles étaient autrefois, quand Odysseus les laissa à son départ pour Troiè ; mais elles sont souillées par la grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn m'a inspiré une autre pensée meilleure, et je crains qu'excités par le vin, et une querelle s'élevant parmi vous, vous vous blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos noces futures, car le fer attire l'homme.

Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père et, ayant appelé la nourrice Eurykléia, il lui dit :

- Nourrice, enferme les femmes dans les demeures, jusqu'à ce que j'aie transporté dans la chambre nuptiale les belles armes de mon père, qui ont été négligées et que la fumée a souillées pendant l'absence de mon père, car j'étais encore enfant. Maintenant, je veux les transporter là où la vapeur du feu n'ira pas.

Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit :

- Plaise aux Dieux, mon enfant, que tu aies toujours la prudence de prendre soin de la maison et de conserver toutes tes richesses ! Mais qui t'accompa gnera en portant une lumière, puisque tu ne veux pas que les servantes t'éclairent ?

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit :

- Ce sera cet Etranger. Je ne le laisserai pas sans rien faire, puisqu'il a mangé à ma table, bien qu'il vienne de loin.

Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine. Et Eurykléia ferma les portes des grandes demeures. Puis, Odysseus et son illustre fils se hâtèrent de transporter les casques, les boucliers bombés et les lances aiguës. Et Pallas Athènè portant devant eux une lanterne d'or, les éclairait vivement ; et, alors, Tèlémakhos dit aussitôt à son père :

- O Père, certes, je vois de mes yeux un grand prodige ! Voici que les murs de la demeure, et ses belles poutres, et ses solives de sapin, et ses hautes colonnes, brillent comme un feu ardent. Certes, un des Dieux qui habitent le large Ouranos est entré ici.

Et le subtil Odysseus lui répondit :

- Tais-toi, et retiens ton esprit, et ne m'interroge pas. Telle est la coutume des Dieux qui habitent l'Olympos. Toi, va dormir. Je resterai ici, afin d'éprouver les servantes et ta mère. Dans sa douleur elle va m'interroger sur beaucoup de choses.

Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la salle, et il monta, éclairé par les torches flambantes, dans la chambre où il avait coutume de dormir. Là, il s'endormit, en attendant le matin ; et le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort des Prétendants.

Et la prudente Pènélopéia, semblable à Artémis ou à Aphroditè d'or, sortit de sa chambre nuptiale. Et les servantes placèrent pour elle, devant le feu, le thrône où elle s'asseyait. Il était d'ivoire et d'argent, et travaillé au tour. Et c'était l'ouvrier Ikmalios qui l'avait fait autrefois, ainsi qu'un escabeau pour appuyer les pieds de la Reine, et qui était recouvert d'une grande peau. Ce fut là que s'assit la prudente Pènélopéia.

Alors, les femmes aux bras blancs vinrent de la demeure, et elles emportèrent les pains nombreux, et les tables, et les coupes dans lesquelles les Prétendants insolents avaient bu. Et elles jetèrent à terre le feu des torches, et elles amassèrent, par-dessus, du bois qui devait les éclairer et les chauffer. Et, alors, Mélanthô injuria de nouveau Odysseus :

- Etranger, te voilà encore qui erres dans la demeure, épiant les femmes ! Sors d'ici, misérable, après t'être rassasié, ou je te frapperai de ce tison !

Et le sage Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui dit :

- Malheureuse ! pourquoi m'outrager avec fureur ? Est-ce parce que je suis vêtu de haillons et que je mendie parmi le peuple, comme la nécessité m'y contraint ? Tels sont les mendiants et les vagabonds. Et moi aussi, autrefois, j'étais heureux, et j'habitais une riche demeure, et je donnais aux vagabonds, quels qu'ils fussent et quels que fussent leurs besoins. Et j'avais de nombreux serviteurs et tout ce qui rend heureux et fait appeler un homme riche ; mais le Kroniôn Zeus m'a tout enlevé, le voulant ainsi. C'est pourquoi, femme, crains de perdre un jour la beauté dont tu es ornée parmi les servantes ; crains que ta maîtresse irritée te punisse, ou qu'Odysseus revienne, car tout espoir n'est pas perdu. Mais s'il a péri, et s'il ne doit plus revenir, son fils Tèlémakhos le remplace par la volonté d'Apollôn, et rien de ce que font les femmes dans les demeures ne lui échappera, car rien n'est plus au-dessus de son âge.

Il parla ainsi, et la prudente Pènélopéia, l'ayant entendu, réprimanda sa servante et lui dit :

- Chienne audacieuse, tu ne peux me cacher ton insolence effrontée que tu payeras de ta tête, car tu sais bien, m'ayant entendue toi-même, que je veux, étant très affligée, interroger cet Etranger sur mon mari.

Elle parla ainsi, et elle dit à l'Intendante Eurynomè :

- Eurynomè, approche un siège et recouvre-le d'une peau afin que cet Etranger, s'étant assis, m'écoute et me réponde, car je veux l'interroger.

Elle parla ainsi, et Eurynomè approcha à la hâte un siège poli qu'elle recouvrit d'une peau, et le patient et divin Odysseus s'y assit, et la prudente Pènélopéia lui dit :

- Etranger, je t'interrogerai d'abord sur toi-même. Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où sont ta ville et tes parents ?

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:04

Et le sage Odysseus lui répondit :

- O femme, aucune des mortelles qui sont sur la terre immense ne te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue jusqu'au large Ouranos, telle que la gloire d'un roi irréprochable qui, vénérant les Dieux, commande à de nombreux et braves guerriers et répand la justice. Et par lui la terre noire produit l'orge et le blé, et les arbres sont lourds de fruits, et les troupeaux multiplient, et la mer donne des poissons, et, sous ses lois équitables, les peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant, dans ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race et ma patrie. N'emplis pas ainsi mon âme de nouvelles douleurs en me faisant souvenir, car je suis très affligé, et je ne veux pas pleurer et gémir dans une maison étrangère, car il est honteux de pleurer toujours. Peut-être qu'une de tes servantes m'outragerait, ou que tu t'irriterais toi-même, disant que je pleure ainsi ayant l'esprit troublé par le vin.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Etranger, certes, les Dieux m'ont ravi ma vertu et ma beauté du jour où les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux, mon mari Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait plus grande et plus belle. Mais, maintenant, je gémis, tant un Daimôn funeste m'a accablée de maux. Voici que ceux qui dominent dans les Iles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos couverte de bois, et ceux qui habitent l'âpre Ithakè elle-même, tous me recherchent malgré moi et ruinent ma maison. Et je ne prends plus soin des étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui agissent en public ; mais je regrette Odysseus et je gémis dans mon cher coeur. Et les Prétendants hâtent mes noces, et je médite des ruses. Et, d'abord, un Dieu m'inspira de tisser dans mes demeures une grande toile, large et fine, et je leur dis aussitôt :

- Jeunes hommes, mes Prétendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de hâter mes noces, jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la Moire mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des femmes akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été enseveli sans linceul. Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé ; et alors, pendant le jour, je tissais la grande toile, et pendant la nuit, ayant allumé des torches, je la défaisais. Ainsi, pendant trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens ; mais quand vint la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent, après le cours des mois et des jours nombreux, alors avertis par mes chiennes de servantes, ils me surprirent et me menacèrent, et, contre ma volonté, je fus contrainte d'achever ma toile. Et, maintenant, je ne puis plus éviter mes noces, ne trouvant plus aucune ruse. Et mes parents m'exhortent à me marier, et mon fils supporte avec peine que ceux-ci dévorent ses biens, auxquels il tient ; car c'est aujourd'hui un homme, et il peut prendre soin de sa maison, et Zeus lui a donné la gloire. Mais toi, Etranger, dis-moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chêne et du rocher des histoires antiques.

Et le sage Odysseus lui répondit :

- O femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne cesseras-tu point de m'interroger sur mes parents ? Je te répondrai donc, bien que tu renouvelles ainsi mes maux innombrables ; mais c'est là la destinée d'un homme depuis longtemps absent de la patrie, tel que moi qui ai erré parmi les villes des hommes, étant accablé de maux. Je te dirai cependant ce que tu me demandes. La Krètè est une terre qui s'élève au milieu de la sombre mer, belle et fertile, où habitent d'innombrables hommes et où il y a quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents, et on y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des Kydônes, trois tribus de Dôriens et les divins Pélasges. Sur eux tous domine la grande ville de Knôssos, où régna Minôs qui s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus, et qui fut le père du magnanime Deukaliôn mon père. Et Deukaliôn nous engendra, moi et le roi Idoméneus. Et Idoméneus alla, sur ses nefs à proues recourbées, à Ilios, avec les Atréides. Mon nom illustre est Aithôn, et j'étais le plus jeune. Idoméneus était l'aîné et le plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris les dons hospitaliers. En effet, comme il allait à Ilios, la violence du vent l'avait poussé en Krètè, loin du promontoire Maléien, dans Amnisos où est la caverne des Ilithyies ; et, dans ce port difficile, à peine évita-t-il la tempête. Arrivé à la ville, il demanda Idoméneus, qu'il appelait son hôte cher et vénérable. Mais Eôs avait reparu pour la dixième ou onzième fois depuis que, sur ses nefs à proue recourbée, Idoméneus était parti pour Ilios. Alors, je conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reçus avec amitié, et je le comblai de soins à l'aide des richesses que je possédais et je lui donnai, ainsi qu'à ses compagnons, de la farine, du vin rouge, et des boeufs à tuer, jusqu'à ce que leur âme fût rassasiée. Et les divins Akhaiens restèrent là douze jours, car le grand et tempétueux Boréas soufflait et les arrêtait, excité par quelque Daimôn. Mais le vent tomba le treizième jour, et ils partirent.

Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables à la vérité ; et Pènélopéia, en l'écoutant, pleurait, et ses larmes ruisselaient sur son visage, comme la neige ruisselle sur les hautes montagnes, après que Zéphyros l'a amoncelée et que l'Euros la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi les belles joues de Pènélopéia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait son mari. Et Odysseus était plein de compassion en voyant pleurer sa femme ; mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient immobiles sous ses paupières, et il arrêtait ses larmes par prudence. Et après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, Pènélopéia, lui répondant, dit de nouveau :

- Maintenant, Etranger, je pense que je vais t'éprouver, et je verrai si, comme tu le dis, tu as reçu dans tes demeures mon mari et ses divins compagnons. Dis-moi quels étaient les vêtements qui le couvraient, quel il était lui-même, et quels étaient les compagnons qui le suivaient.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :

- O femme, il est bien difficile, après tant de temps, de te répondre, car voici la vingtième année qu'Odysseus est venu dans ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je me souviens dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double manteau de laine pourprée qu'attachait une agrafe d'or à deux tuyaux, et ornée, par-dessus, d'un chien qui tenait sous ses pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient, s'étonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait étouffer le faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds, voulait s'enfuir. Et je vis aussi sur le corps d'Odysseus une tunique splendide. Fine comme une pelure d'oignon, cette tunique brillait comme Hèlios. Et, certes, toutes les femmes l'admiraient. Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit : je ne sais si Odysseus portait ces vêtements dans sa demeure, ou si quelqu'un de ses compagnons les lui avait donnés comme il montait sur sa nef rapide, ou bien quelqu'un d'entre ses hôtes, car Odysseus était aimé de beaucoup d'hommes, et peu d'Akhaiens étaient semblables à lui. Je lui donnai une épée d'airain, un double et grand manteau pourpré et une tunique longue, et je le conduisis avec respect sur sa nef à bancs de rameurs. Un héraut, un peu plus âgé que lui, le suivait, et je te dirai quel il était. Il avait les épaules hautes, la peau brune et les cheveux crépus, et il se nommait Eurybatès, et Odysseus l'honorait entre tous ses compagnons, parce qu'il était plein de sagesse.

Il parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Pènélopéia, car elle reconnut ces signes certains que lui décrivait Odysseus. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, elle dit de nouveau :

- Maintenant, ô mon hôte, auparavant misérable, tu seras aimé et honoré dans mes demeures. J'ai moi-même donné à Odysseus ces vêtements que tu décris et qui étaient pliés dans ma chambre nuptiale, et j'y ai attaché cette agrafe brillante. Mais je ne le verrai plus de retour dans la chère terre de la patrie ! C'est par une mauvaise destinée qu'Odysseus, montant dans sa nef creuse, est parti pour cette Troiè fatale qu'on ne devrait plus nommer.

Et le sage Odysseus lui répondit :

- O femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne flétris point ton beau visage et ne te consume point dans ton coeur à pleurer. Cependant, je ne te blâme en rien. Quelle femme pleurerait un jeune mari dont elle a conçu des enfants, après s'être unie d'amour à lui, plus que tu dois pleurer Odysseus qu'on dit semblable aux Dieux ? Mais cesse de gémir et écoute-moi. Je te dirai la vérité et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler du retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes où il a paru vivant, et il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amassées parmi beaucoup de peuples ; mais il a perdu ses chers compagnons et sa nef creuse, dans la noire mer, en quittant Thrinakiè. Zeus et Hèlios étaient irrités, parce que ses compagnons avaient tué les boeufs de Hèlios ; et ils ont tous péri dans la mer tumultueuse. Mais la mer a jeté Odysseus, attaché à la carène de sa nef, sur la côte des Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et ils l'ont honoré comme un Dieu, et ils lui ont fait de nombreux présents, et ils ont voulu le ramener sain et sauf dans sa demeure. Odysseus serait donc déjà revenu depuis longtemps, mais il lui a semblé plus utile d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres ; car il sait un plus grand nombre de ruses que tous les hommes mortels, et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi me parla Pheidôn, le roi des Thesprôtes. Et il me jura, en faisant des libations dans sa demeure, que la nef et les hommes étaient prêts qui devaient reconduire Odysseus dans la chère terre de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprôtes qui allait à Doulikhios fertile en blé. Et il me montra les richesses qu'avait réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième génération. Et il me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour apprendre du grand Chêne la volonté de Zeus, et pour savoir comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est sauvé, et il viendra bientôt, et, désormais, il ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un grand serment : Qu'ils le sachent, Zeus, le meilleur et le plus grand des Dieux, et la demeure du brave Odysseus où je suis arrivé ! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra avant la fin de cette année, avant la fin de ce mois, dans quelques jours.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:06

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Plaise aux Dieux, Etranger, que tes paroles s'accomplissent ! Je te prouverais aussitôt mon amitié par de nombreux présents et chacun te dirait heureux ; mais je sens dans mon coeur que jamais Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui qui te renverra. Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus parmi les hommes, si jamais il en a existé, qui congédient les étrangers après les avoir accueillis et honorés. Maintenant, servantes, baignez notre hôte, et préparez son lit avec des manteaux et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en attendant Eôs au thrône d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez-le, afin qu'assis dans la demeure, il prenne son repas auprès de Tèlémakhos. Il arrivera malheur à celui d'entre eux qui l'outragera. Et qu'il ne soit soumis à aucun travail, quel que soit celui qui s'en irrite. Comment, ô Etranger, reconnaîtrais-tu que je l'emporte sur les autres femmes par l'intelligence et par la sagesse, si, manquant de vêtements, tu t'asseyais en haillons au repas dans les demeures ? La vie des hommes est brève. Celui qui est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le chargent d'imprécations tant qu'il est vivant, et ils le maudissent quand il est mort ; mais celui qui est irréprochable et qui a fait de bonnes actions, les étrangers répandent au loin sa gloire, et tous les hommes le louent.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :

- O femme vénérable du Laertiade Odysseus, les beaux vêtements et les couvertures splendides me sont odieux, depuis que, sur ma nef aux longs avirons, j'ai quitté les montagnes neigeuses de la Krètè. Je me coucherai, comme je l'ai déjà fait pendant tant de nuits sans sommeil, sur une misérable couche, attendant la belle et divine Eôs. Les bains de pieds non plus ne me plaisent point, et aucune servante ne me touchera les pieds, à moins qu'il n'y en ait une, vieille et prudente, parmi elles, et qui ait autant souffert que moi. Je n'empêche point celle-ci de me laver les pieds.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Cher hôte, aucun homme n'est plus sage que toi de tous les étrangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce que tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme âgée et très prudente qui nourrit et qui éleva autrefois le malheureux Odysseus, et qui l'avait reçu dans ses bras quand sa mère l'eut enfanté. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit faible. Viens, lève-toi, prudente Eurykléia ; lave les pieds de cet Etranger qui a l'âge de ton maître. Peut-être que les pieds et les mains d'Odysseus ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite dans le malheur.

Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles lamentables :

- Hélas ! je suis sans force pour te venir en aide, ô mon enfant ! Assurément Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses à Zeus qui se réjouit de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu le suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de te laisser élever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le jour du retour ! Peut-être aussi que d'autres femmes l'outragent, quand il entre dans les illustres demeures où parviennent les étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point qu'elles te lavent ; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia, m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de toi, car mon coeur est ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire : de tous les malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus que toi à Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :

- O vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux de leurs yeux disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as parlé avec sagesse.

Il parla ainsi, et la vieille femme prit un bassin splendide dans lequel on lavait les pieds, et elle y versa beaucoup d'eau froide, puis de l'eau chaude. Et Odysseus s'assit devant le foyer, en se tournant vivement du côté de l'ombre, car il craignit aussitôt, dans son esprit, qu'en le touchant elle reconnût sa cicatrice et que tout fût découvert. Eurykléia, s'approchant de son roi, lava ses pieds, et aussitôt elle reconnut la cicatrice de la blessure qu'un sanglier lui avait faite autrefois de ses blanches dents sur le Parnèsos, quand il était allé chez Autolykos et ses fils. Autolykos était l'illustre père de sa mère, et il surpassait tous les hommes pour faire du butin et de faux serments. Un Dieu lui avait fait ce don, Herméias, pour qui il brûlait des chairs d'agneaux et de chevreaux et qui l'accompagnait toujours. Et Autolykos étant venu chez le riche peuple d'Ithakè, il trouva le fils nouveau-né de sa fille. Et Eurykléia, après le repas, posa l'enfant sur les chers genoux d'Autolykos et lui dit :

- Autolykos, donne toi-même un nom au cher fils de ta fille, puisque tu l'as appelé par tant de voeux.

Et Autolykos lui répondit :

- Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais dire. Je suis venu ici très irrité contre un grand nombre d'hommes et de femmes sur la face de la terre nourricière. Que son nom soit donc Odysseus. Quand il sera parvenu à la puberté, qu'il vienne sur le Parnèsos, dans la grande demeure de son aïeul maternel où sont mes richesses, et je lui en ferai de nombreux présents, et je le renverrai plein de joie. Et, à cause de ces paroles, Odysseus y alla, afin de recevoir de nombreux présents. Et Autolykos et les fils d'Autolykos le saluèrent des mains et le reçurent avec de douces paroles. Amphithéè, la mère de sa mère, l'embrassa, baisant sa tête et ses deux beaux yeux. Et Autolykos ordonna à ses fils illustres de préparer le repas. Aussitôt, ceux-ci obéirent et amenèrent un taureau de cinq ans qu'ils écorchèrent. Puis, le préparant, ils le coupèrent en morceaux qu'ils embrochèrent, firent rôtir avec soin et distribuèrent. Et tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, ils mangèrent, et nul dans son âme ne manqua d'une part égale. Quand Hèlios tomba et que les ténèbres survinrent, ils se couchèrent et s'endormirent, mais quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, les fils d'Autolykos et leurs chiens partirent pour la chasse, et le divin Odysseus alla avec eux. Et ils gravirent le haut Parnèsos couvert de bois, et ils pénétrèrent bientôt dans les gorges battues des vents. Hèlios, à peine sorti du cours profond d'Okéanos, frappait les campagnes, quand les chasseurs parvinrent dans une vallée. Et les chiens les précédaient, flairant une piste ; et derrière eux venaient les fils d'Autolykos, et, avec eux, après les chiens, le divin Odysseus marchait agitant une longue lance. Là, dans le bois épais, était couché un grand sanglier. Et la violence humide des vents ne pénétrait point ce hallier, et le splendide Hèlios ne le perçait point de ses rayons, et la pluie n'y tombait point, tant il était épais ; et le sanglier était couché là, sous un monceau de feuilles. Et le bruit des hommes et des chiens parvint jusqu'à lui, et, quand les chasseurs arrivèrent, il sortit du hallier à leur rencontre, les soies hérissées sur le cou et le feu dans les yeux, et il s'arrêta près des chasseurs. Alors, le premier, Odysseus, levant sa longue lance, de sa forte main, se rua, désirant le percer ; mais le sanglier, le prévenant, le blessa au genou d'un coup oblique de ses défenses et enleva profondément les chairs, mais sans arriver jusqu'à l'os. Et Odysseus le frappa à l'épaule droite, et la pointe de la lance brillante le traversa de part en part, et il tomba étendu dans la poussière, et son âme s'envola. Aussitôt les chers fils d'Autolykos, s'empressant autour de la blessure de l'irréprochable et divin Odysseus, la bandèrent avec soin et arrêtèrent le sang noir par une incantation ; puis, ils rentrèrent aux demeures de leur cher père. Et Autolykos et les fils d'Autolykos, ayant guéri Odysseus et lui ayant fait de riches présents, le renvoyèrent plein de joie dans sa chère Ithakè. Là, son père et sa mère vénérable se réjouirent de son retour et l'interrogèrent sur chaque chose et sur cette blessure qu'il avait reçue. Et il leur raconta qu'un sanglier l'avait blessé de ses défenses blanches, à la chasse, où il était allé sur le Parnèsos avec les fils d'Autolykos.

Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette cicatrice, la reconnut et laissa retomber le pied dans le bassin d'airain qui résonna et se renversa, et toute l'eau fut répandue à terre. Et la joie et la douleur envahirent à la fois l'âme d'Eurykléia, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa voix fut entrecoupée ; et, saisissant le menton d'Odysseus, elle lui dit :

- Certes, tu es Odysseus mon cher enfant ! Je ne t'ai point reconnu avant d'avoir touché tout mon maître.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:06

Elle parla ainsi, et elle fit signe des yeux à Pènélopéia pour lui faire entendre que son cher mari était dans la demeure ; mais, du lieu où elle était, Pènélopéia ne put la voir ni la comprendre, car Athènè avait détourné son esprit. Alors, Odysseus, serrant de la main droite la gorge d'Eurykléia, et l'attirant à lui de l'autre main, lui dit :

- Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri toi-même de ta mamelle ? Maintenant, voici qu'ayant subi bien des maux, j'arrive après vingt ans dans la terre de la patrie. Mais, puisque tu m'as reconnu, et qu'un Dieu te l'a inspiré, tais-toi, et que personne ne t'entende, car je te le dis, et ma parole s'accomplira : Si un Dieu tue par mes mains les Prétendants insolents, je ne t'épargnerai même pas, bien que tu sois ma nourrice, quand je tuerai les autres servantes dans mes demeures.

Et la prudente Eurykléia lui répondit :

- Mon enfant, quelle parole s'échappe d'entre tes dents ? Tu sais que mon âme est constante et ferme. Je me tairai comme la pierre ou le fer. Mais je te dirai autre chose ; garde mes paroles dans ton esprit : Si un Dieu dompte par tes mains les Prétendants insolents, je t'indiquerai dans les demeures les femmes qui te méprisent et celles qui sont innocentes.

Et le sage Odysseus lui répondit :

- Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu ? Il n'en est pas besoin. J'en jugerai moi-même et je les reconnaîtrai. Garde le silence et remets le reste aux Dieux.

Il parla ainsi, et la vieille femme traversa la salle pour rapporter un autre bain de pieds, car toute l'eau s'était répandue. Puis, ayant lavé et parfumé Odysseus, elle approcha son siège du feu, afin qu'il se chauffât, et elle cacha la cicatrice sous les haillons. Et la sage Pènélopéia dit de nouveau :

- Etranger, je t'interrogerai encore quelques instants ; car l'heure du sommeil est douce, et le sommeil lui-même est doux pour le malheureux. Pour moi, un Dieu m'a envoyé une grande affliction. Le jour, du moins, je surveille en pleurant les travaux des servantes de cette maison et je charme ainsi ma douleur ; mais quand la nuit vient et quand le sommeil saisit tous les hommes, je me couche sur mon lit, et, autour de mon coeur impénétrable, les pensées amères irritent mes peines. Ainsi que la fille de Pandaros, la verte Aèdôn, chante, au retour du printemps, sous les feuilles épaisses des arbres, d'où elle répand sa voix sonore, pleurant son cher fils Itylos qu'engendra le roi Zéthoios, et qu'elle tua autrefois, dans sa démence, avec l'airain ; ainsi mon âme est agitée çà et là, hésitant si je dois rester auprès de mon fils, garder avec soin mes richesses, mes servantes et ma haute demeure, et respecter le lit de mon mari et la voix du peuple, ou si je dois me marier, parmi les Akhaiens qui me recherchent dans mes demeures, à celui qui est le plus noble et qui m'offrira le plus de présents. Tant que mon fils est resté enfant et sans raison, je n'ai pu ni me marier, ni abandonner la demeure de mon mari ; mais voici qu'il est grand et parvenu à la puberté, et il me supplie de quitter ces demeures, irrité qu'il est à cause de ses biens que dévorent les Akhaiens. Mais écoute, et interprète-moi ce songe. Vingt oies, sortant de l'eau, mangent du blé dans ma demeure, et je les regarde, joyeuse. Et voici qu'un grand aigle au bec recourbé, descendu d'une haute montagne, tombe sur leurs cous et les tue. Et elles restent toutes amassées dans les demeures, tandis que l'aigle s'élève dans l'aithèr divin. Et je pleure et je gémis dans mon songe : et les Akhaiennes aux beaux cheveux se réunissent autour de moi qui gémis amèrement parce que l'aigle a tué mes oies. Mais voici qu'il redescend sur le faîte de la demeure, et il me dit avec une voix d'homme :

- Rassure-toi, fille de l'illustre Ikarios ; ceci n'est point un songe, mais une chose heureuse qui s'accomplira. Les oies sont les Prétendants, et moi, qui semble un aigle, je suis ton mari qui suis revenu pour infliger une mort honteuse à tous les Prétendants. Il parle ainsi, et le sommeil me quitte, et, les cherchant des yeux, je vois mes oies qui mangent le blé dans le bassin comme auparavant.

Et le sage Odysseus lui répondit :

- O femme, personne ne pourrait expliquer ce songe autrement ; et certes, Odysseus lui-même t'a dit comment il s'accomplira. La perte des Prétendants est manifeste, et aucun d'entre eux n'évitera les Kères et la mort.

Et la sage Pènélopéia lui répondit :

- Etranger, certes, les songes sont difficiles à expliquer, et tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui sortent de l'ivoire bien travaillé trompent par de vaines paroles qui ne s'accomplissent pas ; mais ceux qui sortent par la porte de corne polie disent la vérité aux hommes qui les voient. Je ne pense pas que celui-ci sorte de là et soit heureux pour moi et mon fils. Voici venir le jour honteux qui m'emmènera de la demeure d'Odysseus, car je vais proposer une épreuve. Odysseus avait dans ses demeures des haches qu'il rangeait en ordre comme des mâts de nefs, et, debout, il les traversait de loin d'une flèche. Je vais proposer cette épreuve aux Prétendants. Celui qui, de ses mains, tendra le plus facilement l'arc et qui lancera une flèche à travers les douze anneaux des haches, celui-là je le suivrai loin de cette demeure si belle, qui a vu ma jeunesse, qui est pleine d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes songes !

Et le sage Odysseus lui répondit :

- O femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne retarde pas davantage cette épreuve dans tes demeures. Le prudent Odysseus reviendra avant qu'ils aient tendu le nerf, tiré l'arc poli et envoyé la flèche à travers le fer.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :

- Si tu voulais, Etranger, assis à côté de moi, me charmer dans mes demeures, le sommeil ne se répandrait pas sur mes paupières ; mais les hommes ne peuvent rester sans sommeil, et les Immortels, sur la terre féconde, ont fait la part de toute chose aux mortels. Certes, je remonterai donc dans la haute chambre, et je me coucherai sur mon lit plein d'affliction et arrosé de mes larmes depuis le jour où Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu'on ne devrait plus nommer. Je me coucherai là ; et toi, couche dans cette salle, sur la terre ou sur le lit qu'on te fera.

Ayant ainsi parlé, elle monta dans sa haute chambre splendide, mais non pas seule, car deux servantes la suivaient. Et quand elle eut monté avec les servantes dans la haute chambre, elle pleura Odysseus, son cher mari, jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu le doux sommeil sur ses paupières.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:07

Homère - L'Odyssée XX - trad. Leconte de Lisle (1867)

Et le divin Odysseus se coucha dans le vestibule, et il étendit une peau de boeuf encore saignante, et, par-dessus, les nombreuses peaux de brebis que les Akhaiens avaient sacrifiées ; et Eurykléia jeta un manteau sur lui, quand il se fut couché. C'est là qu'Odysseus était couché, méditant dans son esprit la mort des Prétendants, et plein de vigilance.

Et les femmes qui s'étaient depuis longtemps livrées aux Prétendants sortirent de la maison, riant entre elles et songeant à la joie. Alors, le coeur d'Odysseus s'agita dans sa poitrine, et il délibérait dans son âme, si, se jetant sur elles, il les tuerait toutes, ou s'il les laisserait pour la dernière fois s'unir aux Prétendants insolents. Et son coeur aboyait dans sa poitrine, comme une chienne qui tourne autour de ses petits aboie contre un inconnu et désire le combattre. Ainsi son coeur aboyait dans sa poitrine contre ces outrages ; et, se frappant la poitrine, il réprima son coeur par ces paroles :

- Souffre encore, ô mon coeur ! Tu as subi des maux pires le jour où le Kyklôps indomptable par sa force mangea mes braves compagnons. Tu le supportas courageusement, jusqu'à ce que ma prudence t'eût retiré de la caverne où tu pensais mourir.

Il parla ainsi, apaisant son cher coeur dans sa poitrine, et son coeur s'apaisa et patienta. Mais Odysseus se retournait çà et là. De même qu'un homme tourne et retourne, sur un grand feu ardent, un ventre plein de graisse et de sang, de même il s'agitait d'un côté et de l'autre, songeant comment, seul contre une multitude, il mettrait la main sur les Prétendants insolents. Et voici qu'Athènè, étant descendue de l'Ouranos, s'approcha de lui, semblable à une femme, et, se tenant près de sa tête, lui dit ces paroles :

- Pourquoi veilles-tu, ô le plus malheureux de tous les hommes ? Cette demeure est la tienne, ta femme est ici, et ton fils aussi, lui que chacun désirerait pour fils.

Et le sage Odysseus lui répondit :

- Certes, Déesse, tu as parlé très sagement, mais je songe dans mon âme comment je mettrai la main sur les Prétendants insolents, car je suis seul, et ils se réunissent ici en grand nombre. Et j'ai une autre pensée plus grande dans mon esprit. Serai-je tué par la volonté de Zeus et par la tienne ? Echapperai-je ? Je voudrais le savoir de toi.

Et la Déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit :

- Insensé ! Tout homme a confiance dans le plus faible de ses compagnons, qui n'est qu'un mortel, et de peu de sagesse. Mais moi, je suis Déesse, et je t'ai protégé dans tous tes travaux, et je te le dis hautement : Quand même cinquante armées d'hommes parlant des langues diverses nous entoureraient pour te tuer avec l'épée, tu n'en ravirais pas moins leurs boeufs et leurs grasses brebis. Dors donc. Il est cruel de veiller toute la nuit. Bientôt tu échapperas à tous tes maux.

Elle parla ainsi et répandit le sommeil sur ses paupières. Puis, la noble Déesse remonta dans l'Olympos, dès que le sommeil eut saisi Odysseus, enveloppant ses membres et apaisant les peines de son coeur. Et sa femme se réveilla ; et elle pleurait, assise sur son lit moelleux. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes, la noble femme supplia d'abord la vénérable Déesse Artémis, fille de Zeus :

- Artémis, vénérable Déesse, fille de Zeus, plût aux Dieux que tu m'arrachasses l'âme, à l'instant même, avec tes flèches, ou que les tempêtes pussent m'emporter par les routes sombres et me jeter dans les courants du rapide Okéanos ! Ainsi, les tempêtes emportèrent autrefois les filles de Pandaros. Les Dieux avaient fait mourir leurs parents et elles étaient restées orphelines dans leurs demeures, et la divine Aphroditè les nourrissait de fromage, de miel doux et de vin parfumé. Hèrè les doua, plus que toutes les autres femmes, de beauté et de prudence, et la chaste Artémis d'une haute taille, et Athènè leur enseigna à faire de beaux ouvrages. Alors, la divine Aphroditè monta dans le haut Olympos, afin de demander, pour ces vierges, d'heureuses noces à Zeus qui se réjouit de la foudre et qui connaît les bonnes et les mauvaises destinées des hommes mortels. Et, pendant ce temps, les Harpyes enlevèrent ces vierges et les donnèrent aux odieuses Erinnyes pour les servir. Que les Olympiens me perdent ainsi ! Qu'Artémis aux beaux cheveux me frappe, afin que je revoie au moins Odysseus sous la terre odieuse, plutôt que réjouir l'âme d'un homme indigne ! On peut supporter son mal, quand, après avoir pleuré tout le jour, le coeur gémissant, on dort la nuit ; car le sommeil, ayant fermé leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les maux. Mais l'insomnie cruelle m'a envoyé un Daimôn qui a couché cette nuit auprès de moi, semblable à ce qu'était Odysseus quand il partit pour l'armée. Et mon coeur était consolé, pensant que ce n'était point un songe, mais la vérité.

Elle parla ainsi, et, aussitôt, Eôs au thrône d'or apparut. Et le divin Odysseus entendit la voix de Pènélopéia qui pleurait. Et il pensa et il lui vint à l'esprit que, placée au-dessus de sa tête, elle l'avait reconnu. C'est pourquoi, ramassant le manteau et les toisons sur lesquelles il était couché, il les plaça sur le thrône dans la salle ; et, jetant dehors la peau de boeuf, il leva les mains et supplia Zeus :

- Père Zeus ! si, par la volonté des Dieux, tu m'as ramené dans ma patrie, à travers la terre et la mer, et après m'avoir accablé de tant de maux, fais qu'un de ceux qui s'éveillent dans cette demeure dise une parole heureuse, et, qu'au dehors, un de tes signes m'apparaisse.

Il parla ainsi en priant, et le très sage Zeus l'entendit, et, aussitôt, il tonna du haut de l'Olympos éclatant et par-dessus les nuées, et le divin Odysseus s'en réjouit. Et, aussitôt, une femme occupée à moudre éleva la voix dans la maison. Car il y avait non loin de là douze meules du prince des peuples, et autant de servantes les tournaient, préparant l'huile et la farine, moelle des hommes. Et elles s'étaient endormies, après avoir moulu le grain, et l'une d'elles n'avait pas fini, et c'était la plus faible de toutes. Elle arrêta sa meule et dit une parole heureuse pour le roi :

- Père Zeus, qui commandes aux Dieux et aux hommes, certes, tu as tonné fortement du haut de l'Ouranos étoilé où il n'y a pas un nuage. C'est un de tes signes à quelqu'un. Accomplis donc mon souhait, à moi, malheureuse : Que les Prétendants, en ce jour et pour la dernière fois, prennent le repas désirable dans la demeure d'Odysseus ! Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre leur farine ; qu'ils prennent aujourd'hui leur dernier repas !

Elle parla ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de cette parole heureuse et du tonnerre de Zeus, et il se dit qu'il allait punir les coupables. Et les autres servantes se rassemblaient dans les belles demeures d'Odysseus, et elles allumèrent un grand feu dans le foyer. Et le divin Tèlémakhos se leva de son lit et se couvrit de ses vêtements. Il suspendit une épée à ses épaules et il attacha de belles sandales à ses pieds brillants ; puis, il saisit une forte lance à pointe d'airain, et, s'arrêtant, comme il passait le seuil, il dit à Eurykléia :

- Chère nourrice, comment avez-vous honoré l'Etranger dans la demeure ? Lui avez-vous donné un lit et de la nourriture, ou gît-il négligé ? Car ma mère est souvent ainsi, bien que prudente ; elle honore inconsidérément le moindre des hommes et renvoie le plus méritant sans honneurs.

Et la prudente Eurykléia lui répondit :

- N'accuse point ta mère innocente, mon enfant. L'Etranger s'est assis et il a bu du vin autant qu'il l'a voulu ; mais il a refusé de manger davantage quand ta mère l'invitait elle-même. Elle a ordonné aux servantes de préparer son lit ; mais lui, comme un homme plein de soucis et malheureux, a refusé de dormir dans un lit, sous des couvertures ; et il s'est couché, dans le vestibule, sur une peau de boeuf encore saignante et sur des peaux de brebis ; et nous avons jeté un manteau par-dessus.

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MessageSujet: Re: Le retour à Ithaque   29/6/2007, 04:07

Elle parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la demeure, tenant sa lance à la main. Et deux chiens rapides le suivaient. Et il se hâta vers l'agora des Akhaiens aux belles knèmides. Et Eurykléia, fille d'Ops Peisènoride, la plus noble des femmes, dit aux servantes :

- Allons ! hâtez-vous ! Balayez la salle, arrosez-la, jetez des tapis pourprés sur les beaux thrônes, épongez les tables, purifiez les kratères et les coupes rondes ; et qu'une partie d'entre vous aille puiser de l'eau à la fontaine et revienne aussitôt. Les Prétendants ne tarderont pas à arriver, et ils viendront dès le matin, car c'est une fête pour tous.

Elle parla ainsi, et les servantes, l'ayant entendue, lui obéirent. Et les unes allèrent à la fontaine aux eaux noires, et les autres travaillaient avec ardeur dans la maison. Puis, les Prétendants insolents entrèrent ; et ils se mirent à fendre du bois. Et les servantes revinrent de la fontaine, et, après elles, le porcher qui amenait trois de ses meilleurs porcs. Et il les laissa manger dans l'enceinte des haies. Puis il adressa à Odysseus ces douces paroles :

- Etranger, les Akhaiens te traitent-ils mieux, ou t'outragent-ils comme auparavant ?

Et le prudent Odysseus lui répondit :

- Puissent les Dieux, Eumaios, châtier leur insolence, car ils commettent des actions outrageantes et honteuses dans une demeure étrangère, et ils n'ont plus la moindre pudeur.

Et, comme ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios s'approcha d'eux, conduisant, pour le repas des Prétendants, les meilleures chèvres de tous ses troupeaux, et deux bergers le suivaient. Et il attacha les chèvres sous le portique sonore, et il dit à Odysseus, en l'injuriant de nouveau :

- Etranger, es-tu encore ici à importuner les hommes en leur demandant avec insistance ? Ne passeras-tu point les portes ? Je ne pense pas que nous nous séparions avant que tu aies éprouvé nos mains, car tu demandes à satiété, et il y a d'autres repas parmi les Akhaiens.

Il parla ainsi, et le prudent Odysseus ne répondit nen, et il resta muet, mais secouant la tête et méditant sa vengeance. Puis, arriva Philoitios, chef des bergers, conduisant aux Prétendants une génisse stérile et des chèvres grasses. Des bateliers, de ceux qui faisaient passer les hommes, l'avaient amené. Il attacha les animaux sous le portique sonore, et, s'approchant du porcher, il lui dit :

- Porcher, quel est cet Etranger nouvellement venu dans notre demeure ? D'où est-il ? Quelle est sa race et quelle est sa patrie ? Le malheureux ! certes, il est semblable à un roi : mais les Dieux accablent les hommes qui errent sans cesse, et ils destinent les rois eux-mêmes au malheur.

Il parla ainsi, et, tendant la main droite à Odysseus, il lui dit ces paroles ailées :

- Salut, Père Etranger ! Que la richesse t'arrive bientôt, car maintenant, tu es accablé de maux ! Père Zeus, aucun des Dieux n'est plus cruel que toi, car tu n'as point pitié des hommes que tu as engendrés toi-même pour être accablés de misères et d'amères douleurs ! La sueur me coule, et mes yeux se remplissent de larmes en voyant cet Etranger, car je me souviens d'Odysseus, et je pense qu'il erre peut-être parmi les hommes, couvert de semblables haillons, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais, s'il est mort et s'il est dans les demeures d'Aidès, je gémirai toujours au souvenir de l'irréprochable Odysseus qui m'envoya, tout jeune, garder ses boeufs chez le peuple des Képhalléniens. Et maintenant ils sont innombrables, et aucun autre ne possède une telle race de boeufs aux larges fronts. Et les Prétendants m'ordonnent de les leur amener pour qu'ils les mangent ; et ils ne s'inquiètent point du fils d'Odysseus dans cette demeure, et ils ne respectent ni ne craignent les Dieux, et ils désirent avec ardeur partager les biens d'un roi absent depuis longtemps. Cependant, mon coeur hésite dans ma chère poitrine. Ce serait une mauvaise action, Tèlémakhos étant vivant, de m'en aller chez un autre peuple, auprès d'hommes étrangers, avec mes boeufs ; et, d'autre part, il est dur de rester ici, gardant mes boeufs pour des étrangers et subissant mille maux. Déjà, depuis longtemps, je me serais enfui vers quelque roi éloigné, car, ici, rien n'est tolérable ; mais je pense que ce malheureux reviendra peut-être et dispersera les Prétendants dans ses demeures.

Et le prudent Odysseus lui répondit :

- Bouvier, tu ne ressembles ni à un méchant homme, ni à un insensé, et je reconnais que ton esprit est plein de prudence. C'est pourquoi je te le jure par un grand serment : que Zeus, le premier des Dieux, le sache ! Et cette table hospitalière, et cette demeure du brave Odysseus où je suis venu ! Toi présent, Odysseus reviendra ici, et tu le verras de tes yeux, si tu le veux, tuer les Prétendants qui oppriment ici.

- Etranger, puisse le Kroniôn accomplir tes paroles ! Tu sauras alors à qui appartiendront ma force et mes mains.

Et Eumaios suppliait en même temps tous les Dieux de ramener le très sage Odysseus dans ses demeures.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, les Prétendants préparaient le meurtre et la mort de Tèlémakhos. Mais, en ce moment, un aigle vola à leur gauche, tenant une colombe tremblante.

Alors Amphinomos leur dit :

- O amis, notre dessein de tuer Tèlémakhos ne s'accomplira pas. Ne songeons plus qu'au repas.

Ainsi parla Amphinomos, et sa parole leur plut. Puis, entrant dans la demeure du divin Odysseus, ils déposèrent leurs manteaux sur les sièges et sur les thrônes, ils sacrifièrent les grandes brebis, les chèvres grasses, les porcs et la génisse indomptée. Et ils distribuèrent les entrailles rôties. Puis ils mêlèrent le vin dans les kratères ; et le Porcher distribuait les coupes, et Philoitios, le chef des bouviers, distribuait le pain dans de belles corbeilles, et Mélanthios versait le vin. Et ils étendirent les mains vers les mets placés devant eux. Mais Tèlémakhos rit asseoir Odysseus, qui méditait des ruses, auprès du seuil de pierre, dans la salle, sur un siège grossier, et il plaça devant lui, sur une petite table, une part des entrailles. Puis, il versa du vin dans une coupe d'or, et il lui dit :

- Assieds-toi là, parmi les hommes, et bois du vin. J'écarterai moi-même, loin de toi, les outrages de tous les Prétendants, car cette demeure n'est pas publique ; c'est la maison d'Odysseus, et il l'a construite pour moi. Et vous, Prétendants, retenez vos injures et vos mains, de peur que la discorde se manifeste ici.

Il parla ainsi, et tous, mordant leurs lèvres, admiraient Tèlémakhos et comme il avait parlé avec audace. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, leur dit :

- Nous avons entendu, Akhaiens, les paroles sévères de Tèlémakhos, car il nous a rudement menacés. Certes, le Kroniôn Zeus ne l'a point permis ; mais, sans cela, nous l'aurions déjà fait taire dans cette demeure, bien qu'il soit un habile agorète.

Ainsi parla Antinoos, et Tèlémakhos ne s'en inquiéta point. Et les hérauts conduisirent à travers la ville l'hécatombe sacrée, et les Akhaiens chevelus se réunirent dans le bois épais de l'Archer Apollôn.

Et, après avoir rôti les chairs supérieures, les Prétendants distribuèrent les parts et prirent leur repas illustre ; et, comme l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, les serviteurs apportèrent à celui-ci une part égale à celles de tous les autres convives ; mais Athènè ne voulut pas que les Prétendants cessassent leurs outrages, afin qu'une plus grande colère entrât dans le coeur du Laertiade Odysseus. Et il y avait parmi les Prétendants un homme très inique. Il se nommait Ktèsippos, et il avait sa demeure dans Samè. Confiant dans les richesses de son père, il recherchait la femme d'Odysseus absent depuis longtemps. Et il dit aux Prétendants insolents :

- Ecoutez-moi, illustres Prétendants. Déjà cet Etranger a reçu une part égale à la nôtre, comme il convient, car il ne serait ni bon, ni juste de priver les hôtes de Tèlémakhos, quels que soient, ceux qui entrent dans sa demeure. Mais moi aussi, je lui ferai un présent hospitalier, afin que lui-même donne un salaire aux baigneurs ou aux autres serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus.

Ayant ainsi parlé, il saisit dans une corbeille un pied de boeuf qu'il lança d'une main vigoureuse ; mais Odysseus l'évita en baissant la tête, et il sourit sardoniquement dans son âme ; et le pied de boeuf frappa le mur bien construit. Alors Tèlémakhos réprimanda ainsi Ktèsippos :

- Ktèsippos, certes, il vaut beaucoup mieux pour toi que tu n'aies point frappé mon hôte, et qu'il ait lui-même évité ton trait, car, certes, je t'eusse frappé de ma lance aiguë au milieu du corps, et, au lieu de tes noces, ton père eût fait ton sépulcre. C'est pourquoi qu'aucun de vous ne montre son insolence dans ma demeure, car je comprends et je sais quelles sont les bonnes et les mauvaises actions, et je ne suis plus un enfant. J'ai longtemps souffert et regardé ces violences, tandis que mes brebis étaient égorgées, et que mon vin était épuisé, et que mon pain était mangé car il est difficile à un seul de s'opposer à plusieurs mais ne m'outragez pas davantage. Si vous avez le désir de me tuer avec l'airain, je le veux bien, et il vaut mieux que je meure que de voir vos honteuses actions, mes hôtes chassés et mes servantes indignement violées dans mes belles demeures.

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