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 La guerre des Gaules (César)

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Rhadamante

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:18

43. Le septième jour du siège, un vent violent s’étant élevé, ils se mirent à lancer sur les maisons, qui, selon l’usage gaulois, étaient couvertes de chaume, des balles de fronde brûlantes faites d’une argile qui pouvait rougir au feu, et des traits enflammés. Le feu prit rapidement, et la violence du vent le dispersa sur tous les points du camp. Les ennemis, poussant une immense clameur, comme si déjà ils tenaient la victoire, firent avancer leurs tours et leurs tortues et, à l’aide d’échelles, entreprirent d’escalader le rempart : Mais tels furent le courage et le sang-froid de nos soldats que, malgré la cuisante chaleur du feu qui les entourait, malgré la grêle de traits dont ils étaient accablés, bien qu’ils se rendissent compte que tous leurs bagages, tout ce qu’ils possédaient était la proie des flammes, personne ne quitta le rempart pour aller ailleurs, ni même, peut-on presque dire, ne détourna seulement la tête : tous au contraire combattirent alors avec une vigueur et une vaillance sans égales. Cette journée fut de beaucoup la plus dure pour nos troupes, mais elle eut aussi ce résultat que les ennemis eurent plus de blessés et de tués que jamais, car ils s’étaient entassés au pied même du rempart et les derniers venus barraient la retraite à ceux qui étaient devant. Comme l’incendie s’était un peu apaisé et qu’en un certain point une tour avait été poussée tout contre le rempart, les centurions de la troisième cohorte quittèrent la place qu’ils occupaient et reculèrent avec tous leurs hommes, puis, faisant des signes aux ennemis et les appelant, ils les invitaient à entrer mais pas un n’osa avancer. Alors une grêle de pierres, pleuvant de toutes parts, les mit en fuite, et la tour fut incendiée.

44. Il y avait dans cette légion deux centurions d’une grande bravoure, qui approchaient des premiers grades, Titus Pullo et Lucius Vorénus. C’était entre eux une perpétuelle rivalité à qui passerait avant l’autre, et chaque année la question de l’avancement les mettait en violent conflit. Pullo, au moment où l’on se battait avec le plus d’acharnement au rempart, s’écria : « Pourquoi hésiter, Vorénus ? quelle autre occasion attends-tu de prouver ta valeur ? c’est ce jour qui décidera entre nous. » A ces mots, il s’avance hors du retranchement, et choisissant l’endroit le plus dense de la ligne ennemie, il fonce. Vorénus ne reste pas davantage derrière le rempart, mais craignant l’opinion des troupes, il suit de près son rival. Quand il n’est plus qu’à peu de distance de l’ennemi, Pullo jette son javelot et atteint un Gaulois qui s’était détaché du gros de l’ennemi pour courir en avant ; transpercé, mourant, ses compagnons le couvrent de leurs boucliers, cependant que tous à la fois ils lancent leurs traits contre le Romain et l’empêchent d’avancer. Il a son bouclier traversé d’un javelot qui se plante dans le baudrier de l’épée : ce coup déplace le fourreau, et retarde le mouvement de sa main qui cherche à dégaîner ; tandis qu’il tâtonne, l’ennemi l’enveloppe. Son rival, Vorénus, accourt à son aide. Aussitôt, toute la multitude des ennemis se tourne contre lui et laisse là Pullo, croyant que le javelot l’a percé de part en part. Vorénus, l’épée au poing, lutte corps à corps, en tue un, écarte un peu les autres ; mais, emporté par son ardeur, il se jette dans un creux, et tombe. C’est à son tour d’être enveloppé ; mais Pullo lui porte secours, et ils rentrent tous deux au camp, sains et saufs, ayant tué beaucoup d’ennemis et s’étant couverts de gloire. La Fortune traita de telle sorte ces rivaux, qu’en dépit de leur inimitié ils se secoururent l’un l’autre et se sauvèrent mutuellement la vie, et qu’il fut impossible de décider à qui revenait le prix de la bravoure.

45. Le siège devenait chaque jour plus angoissant et plus difficile à soutenir ; d’autant plus que, beaucoup de soldats étant épuisés par leurs blessures, on en était réduit à une poignée de défenseurs ; Cicéron écrivait toujours plus de lettres à César, lui dépêchait courriers sur courriers ; plusieurs de ceux-ci, pris sur-le-champ, étaient suppliciés sous les yeux de nos soldats. Il y avait dans le camp un Nervien, du nom de Vertico, homme de bonne naissance, qui dès le début du siège avait passé à Cicéron et lui avait juré fidélité. Il décide un Gaulois, son esclave, en lui promettant la liberté et de grandes récompenses, à porter une lettre à César. L’homme l’emporte fixée à son javelot, passe au milieu de ses compatriotes sans éveiller aucun soupçon et parvient auprès de César. Par lui on apprend quels dangers courent Cicéron et sa légion.

46. César, ayant reçu la lettre vers la onzième heure du jour, envoie sur-le-champ un courrier chez les Bellovaques, auprès du questeur Marcus Crassus, dont les quartiers d’hiver étaient éloignés de vingt-cinq milles : la légion doit partir au milieu de la nuit et venir en hâte le rejoindre. Crassus sort de son camp avec le messager. Un autre est envoyé au légat Caïus Fabius : il doit conduire sa légion dans le pays des Atrébates, par où César savait qu’il lui fallait passer. Il écrit à Titus Labiénus de venir avec sa légion à la frontière des Nerviens, s’il peut le faire sans rien compromettre. Le reste de l’armée étant un peu plus éloigné, il ne croit pas devoir l’attendre ; comme cavalerie, il réunit environ quatre cents hommes qu’il tire des quartiers les plus voisins.

47. Ayant appris vers la troisième heure par les éclaireurs que Crassus arrivait, il avance ce jour-là de vingt milles. Il donne à Crassus le commandement de Samarobriva, et lui attribue Ia légion qu’il amenait, car César laissait là les bagages de l’armée, les otages fournis par les cités, les archives, et tout le blé qu’il y avait fait rassembler comme provision d’hiver. Fabius, suivant l’ordre reçu, le rejoint sur la route avec sa légion, sans grand retard. Labiénus connaissait la mort de Sabinus et le massacre des cohortes ; les Trévires avaient porté contre lui toutes leurs forces ; il craignit les conséquences d’un départ qui ressemblerait à une fuite : il ne pourrait soutenir l’assaut des ennemis, étant donné surtout que la récente victoire les avait, il ne l’ignorait pas, transportés d’orgueil. Il répond donc à César par une lettre où il lui représente tout le danger qu’il courait à faire sortir sa légion ; il lui raconte en détail ce qui s’est passé chez les Eburons ; il lui fait connaître que toutes les forces des Trévires, cavalerie et infanterie, ont pris position à trois milles de son camp.

48. César approuva ses vues, et bien que réduit à deux légions après avoir compté sur trois, il n’en continuait pas moins de penser qu’une action rapide était le seul moyen de sauver l’armée. Il gagne donc à marches forcées le pays des Nerviens. Là, il apprend par des prisonniers ce qui se passe au camp de Cicéron et combien la situation est critique. Il décide alors un cavalier gaulois, en lui promettant de grandes récompenses, à porter une lettre à Cicéron. Il l’écrit en grec pour que, si elle est interceptées l’ennemi ne connaisse pas nos plans. Dans le cas où il ne pourrait arriver jusqu’à Cicéron, il devra attacher la lettre à la courroie de sa tragule et la lancer à l’intérieur des fortifications. Dans sa lettre, il annonce qu’il s’est mis en route avec des légions et sera bientôt là ; il presse le légat de ne pas laisser fléchir son courage. Le Gaulois, n’osant pas approcher, lance son javelot, selon les instructions qu’il avait reçues. Le hasard fit que le trait allât se planter dans une tour, où il reste deux jours sans que les nôtres le remarquent : le troisième jour, un soldat l’aperçoit, l’arrache et le porte à Cicéron. Celui-ci, après avoir pris connaissance du message, en donne lecture devant les troupes, chez qui il excite la joie la plus vive. A ce moment, on apercevait au loin des fumées d’incendie : cela ne permit plus de douter de l’approche des légions.

49. Les Gaulois, mis au courant par leurs éclaireurs, lèvent le siège et marchent au-devant de César avec toutes leurs forces. Elles étaient d’environ soixante mille hommes. Cicéron, grâce à ce même Vertico dont il a été question plus haut, trouve un Gaulois qui se charge de porter une lettre à César ; il lui recommande d’aller avec précaution et diligence. Dans sa lettre, il explique que l’ennemi l’a quitté et a tourné toutes ses forces contre César. Le message est remis vers minuit : César en fait part à son armée et l’exhorte au combat. Le lendemain, au point du jour, il lève le camp, et il avait parcouru environ quatre milles quand il aperçoit les masses ennemies de l’autre côté d’une vallée où coulait un cours d’eau. C’était s’exposer à de grands périls que d’engager le combat sur un terrain défavorable avec une telle infériorité numérique ; de plus, puisqu’il savait Cicéron délivré du siège, il pouvait sans inquiétude ralentir son action : il fit donc halte ; il établit un camp fortifié en choisissant la meilleure position possible et, bien que ce camp fût déjà par lui-même de petites dimensions, puisqu’il était pour une troupe de sept mille hommes à peine, et, qui plus est, dépourvue de bagages, néanmoins il le resserre tant qu’il peut, en diminuant la largeur des rues, afin d’inspirer à l’ennemi le plus parfait mépris. En même temps, il envoie de tous côtés des éclaireurs rechercher par quel chemin il pourra franchir la vallée le plus commodément.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:18

50. Ce jour-là il y eut de petits engagements de cavalerie près de l’eau, mais les deux armées restèrent sur leurs positions : les Gaulois attendaient des forces plus nombreuses, qui n’avaient pas encore rejoint, et César voulait livrer bataille en deçà du vallon, devant son camp, s’il réussissait, en simulant la peur, à attirer l’ennemi sur son terrain ; au cas où il n’y parviendrait pas, il désirait bien connaître les chemins pour pouvoir traverser le vallon et passer la ravière avec moins de danger. Au lever du jour, la cavalerie ennemie approche de notre position et engage le combat avec nos cavaliers. César ordonne à ceux-ci de céder par tactique et de rentrer dans le camp : en même temps, on exhaussera partout le rempart, on bouchera les portes, et on agira en tout cela avec une extrême précipitation, comme si l’on avait peur.

51. Attirés par toutes ces feintes, les ennemis traversent la vallée et se mettent en ligne avec le désavantage de la position ; mais nous allons jusqu’à évacuer le rempart ; alors ils approchent encore, lancent de toutes parts des traits à l’intérieur du retranchement, et font publier tout autour du camp par des hérauts que tout Gaulois ou Romain qui voudra passer de leur côté avant la troisième heure pourra le faire sans crainte ; après, il ne sera plus temps. Et tel fut le mépris que nous leur inspirâmes que, croyant ne pas pouvoir enfoncer nos portes que nous avions barricadées, pour donner le change, d’un simple rang de mottes de gazon, les uns entreprenaient de faire brèche à la main dans la palissade, et d’autres de combler les fossés. A ce moment, César fait une sortie par toutes les portes et lance sa cavalerie : les ennemis sont rapidement mis en déroute, et dans de telles conditions que pas un d’eux ne tint tête ; beaucoup sont tués, aucun ne garde ses armes.

52. César, jugeant dangereux de s’engager plus avant à leur poursuite, à cause des bois et des marais, et voyant d’ailleurs qu’il n’était plus possible de leur faire le moindre mal, rejoint Cicéron le jour même, sans avoir subi aucune perte. Les tours, les tortues, les retranchements construits par l’ennemi provoquent son étonnement ; une revue de la légion lui permet de constater qu’il n’y a pas un soldat sur dix qui soit sans blessure ; tout cela lui montre quels dangers on a courus et quelle valeur on a déployée. Il donne à Cicéron, aux soldats, les éloges qu’ils méritent ; il félicite individuellement les centurions et les tribuns qui, au témoignage de Cicéron, s’étaient particulièrement distingués. Des prisonniers lui donnent des détails sur ce qui est arrivé à Sabinus et à Cotta. Le lendemain, il assemble les troupes, leur explique le drame, les réconforte et les rassure : « Ce malheur, qui est dû aux fautes et à la légèreté d’un légat, doit d’autant moins les troubler que, par la protection des dieux immortels et grâce à leur propre vaillance, l’affront est vengé la joie de l’ennemi a été courte, et leur tristesse ne doit pas durer plus longtemps. »

53. Cependant la nouvelle de la victoire de César parvient à Labiénus, par les Rèmes, avec une rapidité incroyable : le camp de Cicéron se trouvant à environ soixante milles, et César, étant arrivé après la neuvième heure du jour, avant minuit une clameur s’élevait aux portes du camp : c’étaient les Rèmes qui annonçaient la victoire à Labiénus et le congratulait. La même nouvelle parvient aux Trévires, et Indutiomaros, qui avait résolu d’attaquer le camp de Labiénus le lendemain, s’enfuit pendant la nuit et ramène toutes ses troupes chez les Trévires. César renvoie Fabius dans ses quartiers d’hiver avec sa légion ; quant à lui, il décide d’hiverner autour de Samarobriva avec trois légions en trois camps, et la gravité des troubles qui avaient éclaté en Gaule le détermina à rester lui-même à l’armée pendant tout l’hiver. En effet, depuis que s’était répandu le bruit de cet échec où Sabinus avait trouvé la mort, presque toutes les cités de Gaule parlaient de guerre, elles envoyaient de tous côtés des courriers et des ambassades, s’informant de ce que méditaient les autres et d’où partirait le soulèvement ; des réunions se tenaient la nuit dans des lieux déserts. De tout l’hiver, César n’eut pour ainsi dire pas un moment de répit : sans cesse il recevait quelque avis sur les projets des Gaulois, sur la révolte qu’ils préparaient. Il apprit notamment de Lucius Roscius, qu’il avait mis à la tête de la treizième légion, que des forces gauloises importantes, appartenant aux cités qu’on nomme Armoricaines, s’étaient réunies pour l’attaquer et étaient venues jusqu’à huit milles de son camp, mais qu’à l’annonce de la victoire de César elles s’étaient retirées avec tant de hâte que leur retraite ressemblait à une fuite.

54. César appela auprès de lui les chefs de chaque cité et tantôt par la crainte, en leur signifiant qu’il savait tout, tantôt par la persuasion, il réussit à maintenir dans le devoir une grande partie de la Gaule. Cependant les Sénons, un des peuples gaulois les plus puissants et qui jouit parmi les autres d’une grande autorité, voulurent mettre à mort, par décision de leur assemblée, Cavarinos, que César leur avait donné pour roi, dont le frère Moritasgos régnait quand César arriva en Gaule, et dont les ancêtres avaient été rois ; comme il s’était douté de leurs intentions et avait pris la fuite, ils le poursuivirent jusqu’à la frontière, le détrônèrent et le bannirent ; puis ils envoyèrent des députés à César pour justifier leur conduite, et comme celui-ci avait ordonné que tout le sénat vînt le trouver, ils n’obéirent point. L’impression fut si forte sur ces esprits barbares, quand on sut qu’il s’était trouvé quelques audacieux pour nous déclarer la guerre, il en résulta un tel changement dans les dispositions de tous les peuples, que sauf les Héduens et les Rèmes, à qui César témoigna toujours une particulière estime, les uns à cause de leur vieille et fidèle amitié pour Rome, les autres en raison de leurs services récents dans la guerre gauloise, il n’y eut guère de cité qui ne nous donnât lieu de la soupçonner. Est-ce bien étonnant ? je ne sais ; car outre maint autre motif, une nation qu’on plaçait, pour sa valeur guerrière, plus haut que toutes, ne se voyait pas sans un vif chagrin déchue de cette réputation au point d’être soumise à la souveraineté de Rome.

55. Les Trévires, avec Indutiomaros, firent plus de tout l’hiver, ils ne cessèrent d’intriguer au-delà du Rhin, envoyant des ambassades, essayant de gagner les cités, promettant de l’argent, racontant que la plus grande partie de notre armée avait été détruite, qu’il en restait bien moins de la moitié. Et pourtant, aucun peuple germain ne se laissa persuader de passer le Rhin : « Ils en avaient fait deux fois l’expérience, avec la guerre d’Arioviste et avec l’émigration des Tencthères : ils n’étaient pas disposés à tenter encore la fortune. » Déchu de cet espoir, Indutiomaros ne s’en mit pas moins à rassembler des troupes, à les exercer, à se fournir de chevaux chez les voisins, à attirer par de grandes promesses les exilés et les condamnés de la Gaule entière. Et tel était le crédit que ces initiatives lui avaient déjà acquis en Gaule, que de toutes parts accouraient à lui des ambassades sollicitant, à titre public ou privé, la faveur de son amitié.

56. Lorsqu’il vit qu’on venait à lui avec cet empressement, et que d’un côté, les Sénons et les Carnutes étaient poussés à la révolte par le souvenir de leurs crimes, que de l’autre les Nerviens et les Atuatuques se préparaient à la guerre, qu’enfin les volontaires ne manqueraient pas de venir en foule quand il aurait commencé d’avancer hors de son pays, il convoque l’assemblée armée. C’est là, selon l’usage des Gaulois, l’acte initial de la guerre une loi, la même chez tous, veut que tous ceux qui ont l’âge d’homme y viennent en armes ; celui qui arrive le dernier est livré, en présence de la multitude, aux plus cruels supplices. Dans cette assemblée, il déclare Cingétorix ennemi public et confisque ses biens : c’était le chef du parti adverse, et son gendre ; nous avons dit plus haut qu’il s’était donné à César et lui était resté fidèles. Après cela, Indutiomaros fait connaître à l’assemblée qu’il est appelé par les Sénons et les Carnutes et par beaucoup d’autres cités de la Gaule il se propose d’y aller en traversant le pays des Rèmes, dont il dévastera les terres, et, auparavant, il attaquera le camp de Labiénus. Il donne des ordres en conséquénce.

57. Labiénus, qui occupait un camp très bien situé et non moins bien fortifiée, ne craignait rien pour lui et sa légion ; mais il veillait à ne pas laisser échapper l’occasion d’une action heureuse. Aussi, ayant appris par Cingétorix et par ses proches ce qu’Indutiomaros avait dit dans l’assemblée, il envoie des messagers aux cités voisines et appelle de toutes parts des cavaliers, qu’il convoque à jour fixe. Cependant, presque journellement, Indutiomaros avec toute sa cavalerie venait rôder aux abords du camp, tantôt pour reconnaître la position, tantôt pour entrer en pourparlers ou pour nous effrayer ; la plupart du temps, ils jetaient tous des traits à l’intérieur de nos lignes. Labiénus retenait ses troupes derrière le retranchement et par tous les moyens possibles tâchait de fortifier chez l’ennemi l’idée que nous avions peur.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:18

58. Tandis qu’Indutiomaros montrait à s’approcher de notre camp une audace chaque jour plus méprisante, Labiénus y introduisit, en une, nuit, les cavaliers des cités voisines qu’il avait fait appeler et il sut si bien faire interdire toute sortie par les postes de garde qu’il n’y eut pas moyen que la chose fût ébruitée et connue des Trévires. Cependant Indutiomaros, comme il faisait chaque jour, vient aux abords du camp et y passe la plus grande partie de la journée ; ses cavaliers lancent des traits et provoquent nos hommes au combat en termes fort outrageants. N’ayant reçu aucune réponse, quand ils en ont assez, à l’approche du soir, ils s’en vont, dans le plus complet désordre. Tout à coup Labiénus fait sortir par deux portes toute sa cavalerie ; il prescrit qu’une fois l’ennemi surpris et mis en déroute - ce qu’il prévoyait, et qui arriva - chacun ne pense qu’à joindre le seul Indutiomaros, et s’abstienne de frapper personne avant de l’avoir vu mort : il ne voulait pas qu’en s’attardant à poursuivre les autres on lui laissât le temps d’échapper ; il promet de grandes récompenses à ceux qui l’auront tué ; il envoie les cohortes en soutien de la cavalerie. La Fortune vient justifier ses prévisions : tous s’attachant à la poursuite d’un seul, Indutiomaros est pris au moment même où il passait à gué une rivière, on le tue et sa tête est rapportée au camp ; en revenant, les cavaliers pourchassent et massacrent qui ils peuvent. A la nouvelle de l’événement, toutes les forces des Eburons et des Nerviens qui s’étaient concentrées se dispersent, et César put voir, après cela, la Gaule relativement tranquille.
LIVRE SIXIÈME
53 av. J.-C.

1. César, qui avait maintes raisons de s’attendre à un plus sérieux soulèvement de la Gaule, charge ses légats Marcus Silanus, Caïus Antistius Réginus et Titus Sextius de lever des troupes ; en même temps, il demande à Cnéus Pompée, proconsul, puisque dans l’intérêt de l’État, il restait revêtu de l’imperium, devant Rome, de mobiliser et de lui envoyer les recrues de Gaule Cisalpine auxquelles il avait fait prêter serment pendant son consulats ; il jugeait en effet très important, et même pour l’avenir, au point de vue de l’opinion gauloise, de montrer que les ressources de l’Italie lui permettaient, en cas de revers, non seulement d’y remédier promptement, mais encore d’être mieux pourvu de troupes qu’auparavant. Pompée, par patriotisme et par amitié, fit droit à sa demande, et ses légats ayant procédé avec rapidité aux opérations de recrutement, avant que l’hiver fût achevé trois légions avaient été mises sur pied et amenées en Gaule, ce qui lui donnait deux fois plus de cohortes qu’il rien avait péri avec Quintus Titurius par un accroissement aussi prompt et aussi considérable de ses forces, il fit voir ce que pouvaient l’organisation et les ressources du peuple Romain.

2. Indutiomaros ayant été tué, comme nous l’avons dit, les Trévires donnent le pouvoir à des membres de sa famille. Ceux-ci continuent de solliciter les Germains du voisinage et de leur promettre de l’argent. Ne pouvant décider les peuples les plus proches, ils s’adressent à de plus éloignés. Un certain nombre consentent : on se lie par serment, les subsides sont garantis au moyen d’otages ; on fait entrer Ambiorix dans la ligue. Informé de ces intrigues, et comme il ne voyait de tous côtés que préparatifs de guerre - les Nerviens, les Atuatuques, les Ménapes en armes avec tous les Germains cisrhénans, les Sénons s’abstenant de répondre à sa convocation et se concertant avec les Carnutes et les cités voisines, les Trévires ne cessant de députer aux Germains pour tâcher de les gagner -, César pensa qu’il devait entrer en campagne plus tôt qu’à l’ordinaire.

3. Donc, avant que l’hiver fût achevé, il rassembla les quatre légions les plus proches et, à l’improviste, marcha sur le pays des Nerviens ; sans leur laisser le temps de se rassembler ou de fuir, enlevant beaucoup de bétail, faisant un grand nombre de prisonniers - butin qu’il abandonna aux soldats, - dévastant leurs campagnes, il les força à se soumettre et à lui fournir des otages. L’affaire fut vivement terminée ; après quoi, il fit demi-tour, et ramena les légions dans leurs quartiers d’hiver. Aux premiers jours du printemps, il convoqua, selon la règle qu’il avait établie, l’assemblée de la Gaule ; tous y vinrent sauf les Sénons, les Carnutes et les Trévires ; il interpréta cette abstention comme le début de la révolte ouverte, et, pour faire voir qu’il subordonnait tout à sa répression, il transporte l’assemblée à Lutèce, ville des Parisiil. Ce peuple était limitrophe des Sénons, et jadis il s’était uni à eux en un seul État ; mais il paraissait être resté étranger au complot. César annonce sa résolution du haut de son tribunal et le même jour il part avec ses légions pour le pays des Sénons, qu’il gagne à marches forcées.

4. A la nouvelle de son approche, Acco, qui était l’instigateur de la révolte, ordonne que les populations se rassemblent dans les places fortes. La mesure était en cours d’exécution quand on annonce que les Romains sont là. Les Sénons ne peuvent faire autrement que de renoncer à leur projet et d’envoyer des députés à César pour tâcher de le fléchir ; les Héduens, qui étaient depuis longtemps leurs protecteurs, les introduisent. Volontiers César, à la prière des Héduens, leur pardonne et accepte leurs excuses, car il estimait que la saison d’été n’était pas faite pour mener des enquêtes, mais devait être réservée à la guerre qui était tout près d’éclater. Il exige cent otages, et en confie la garde aux Héduens. Les Carnutes lui envoient aussi chez les Sénons députés et otages ; ils font plaider leur cause par les Rèmes, dont ils étaient les clients, et obtiennent semblable réponse. César va achever la session de l’assemblée ; il commande aux cités de lui fournir des cavaliers.

5. Ayant pacifié cette partie de la Gaule, il se donne tout entier à la guerre des Trévires et d’Ambiorix. Il invite Cavarinos à l’accompagner avec la cavalerie des Sénons, de crainte que son caractère violent ou la haine qu’il s’était attirée ne fissent naître des troubles. Ces affaires réglées, comme il tenait pour assuré qu’Ambiorix ne livrerait pas bataille, il cherchait à deviner quel autre parti il pourrait prendre. Près du pays des Eburons, derrière une ligne continue de marécages et de forêts, vivaient les Ménapes, le seul peuple de la Gaule qui n’eût jamais envoyé d’ambassade à César pour traiter de la paix. Il savait qu’Ambiorix était uni à eux par des liens d’hospitalité ; il savait également que par l’entremise des Trévires il avait fait alliance avec les Germains. César pensait qu’avant de l’attaquer il fallait lui enlever ces appuis ; sinon il était à craindre que, se voyant perdu, il n’allât se cacher chez les Ménapes ou se joindre aux Transrhénans. Il adopte donc ce plan ; il envoie les bagages de toute l’armée à Labiénus, chez les Trévires, et fait partir pour son camp deux légions ; quant à lui, avec cinq légions sans bagages, il se dirige vers le territoire des Ménapes. Ceux-ci, sans rassembler de troupes, confiants dans la protection que leur offrait le pays, se réfugient dans les forêts et les marécages, et y transportent leurs biens.

6. César partage ses troupes avec son légat Caïus Fabius et son questeur Marcus Crassus, fait jeter rapidement des ponts et pénètre dans le pays en trois endroits : il incendie fermes et villages, prend beaucoup de bétail et fait de nombreux prisonniers. Les Ménapes se voient contraints de lui envoyer des députés pour demander la paix. Il reçoit leurs otages et déclare qu’il les tiendra pour ennemis s’ils reçoivent sur leur territoire Ambiorix ou ses représentants. Ayant ainsi réglé l’affaire, il laisse chez les Ménapes, pour les surveiller, Commios l’Atrébate avec de la cavalerie, et il marche contre les Trévires.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:19

7. Pendant cette campagne de César, les Trévires ayant rassemblé d’importantes forces d’infanterie et de cavalerie, s’apprêtaient à attaquer Labiénus qui, avec une seule légion, avait passé l’hiver dans leur pays ; déjà ils n’étaient plus qu’à deux journées de son camp, lorsqu’ils apprennent qu’il a reçu deux autres légions envoyées par César. Ils s’établissent alors à quinze milles de distance et décident d’attendre là le renfort des Germains. Labiénus, instruit de leurs intentions, pensa que leur imprudence lui fournirait quelque heureuse occasion de livrer bataille laissant cinq cohortes à la garde des bagages, il marche à la rencontre des ennemis avec vingt-cinq cohortes et une nombreuse cavalerie, et se retranche à mille pas de leur camp. Il y avait entre eux et Labiénus une rivière difficile à franchir, bordée de rives abruptes. Il n’avait pas, quant à lui, l’intention de la traverser, et il ne pensait pas que l’ennemi voulût le faire. Celui-ci espérait chaque jour davantage voir arriver les Germains. Labiénus parle dans le conseil de façon à être entendu des soldats : « Puisqu’on dit que les Germains approchent, il ne veut pas hasarder le sort de l’armée et le sien, et le lendemain, au lever du jour, il s’en ira. » Ces propos ne tardent pas à être rapportés à l’ennemi, car sur tant de cavaliers gaulois plus d’un était naturellement porté à favoriser la cause gauloise. Labiénus convoque pendant la nuit les tribuns et les centurions des premières cohortes il leur expose son dessein et, pour mieux faire croire à l’ennemi qu’il a peur, il ordonne de lever le camp plus bruyamment et plus confusément que ne font à leur ordinaire les armées de Rome. Par ce moyen, il donne à son départ l’allure d’une fuite. L’ennemi en est également informé avant le jour, vu la proximité des deux camps, il est au courant par ses éclaireurs.

8. A peine l’arrière-garde avait-elle dépassé les retranchements que, s’excitant les uns les autres à ne pas laisser échapper de leurs mains une proie désirée - « Il était trop long, disaient-ils, du moment que les Romains avaient peur, d’attendre l’appui des Germains ; leur honneur ne souffrait point qu’avec de telles forces ils n’eussent pas l’audace d’attaquer une troupe si peu nombreuse et, qui plus est, en fuite, embarrassée de ses bagages » -, les Gaulois n’hésitent pas à passer la rivière et à engager le combat dans une position défavorable. Labiénus avait prévu la chose et, pour les attirer tous en deçà du cours d’eau, il continuait sa feinte et avançait lentement. Puis, après avoir envoyé les bagages un peu en avant et les avoir fait placer sur un tertre, il adresse aux troupes ces paroles : « Voici, soldats, l’occasion souhaitée : vous tenez l’ennemi sur un terrain où ses mouvements ne sont pas libres et où nous le dominons ; montrez sous nos ordres la même bravoure que le général en chef vous a vu si souvent déployer, et faites comme s’il était là, s’il voyait ce qui se passe. » Aussitôt il fait tourner les enseignes contre l’ennemi et former le front de bataille ; il envoie quelques escadrons garder les bagages et place le reste de la cavalerie aux ailes. Promptement les nôtres poussent la clameur de l’attaques et lancent le javelot. Quand les ennemis, étonnés, virent marcher contre eux ceux qu’ils croyaient en fuite, ils ne purent soutenir le choc et, mis en déroute à la première attaque, ils gagnèrent les forêts voisines. Labiénus lança la cavalerie à leur poursuite, en tua un grand nombre, fit une multitude de prisonniers et, peu de jours après, reçut la soumission de la cité. Quant aux Germains, qui arrivaient en renfort, lorsqu’ils apprirent la déroute des Trévires, ils rentrèrent dans leur pays. Les parents d’Indutiomaros, auteurs de la sédition, s’exilèrent et partirent avec eux. Cingétorix, qui, nous l’avons dit, était resté depuis le début dans le devoir, fut investi de l’autorité civile et militaire.

9. César, quand il fut venu du pays des Ménapes dans celui des Trévires, résolut, pour deux motifs, de passer le Rhin : d’abord parce que les Germains avaient envoyé des secours aux Trévires contre lui, et en second lieu pour qu’Ambiorix ne pût trouver chez eux un refuge. Ayant décidé cette expédition, il entreprend de construire un pont un peu en amont de l’endroit où il avait fait précédemment passer son armée. Le système de construction était connu, on l’avait déjà pratiqué ; les soldats travaillent avec ardeur, et en peu de jours l’ouvrage est achevé. Laissant une forte garde au pont, chez les Trévires, pour éviter qu’une révolte n’éclate soudain de ce côté, il passe le fleuve avec le reste des légions et la cavalerie. Les Ubiens, qui avaient précédemment donné des otages et fait leur soumission, lui envoient des députés pour se justifier ils déclarent que les secours envoyés aux Trévires ne venaient pas de leur cité, que ce n’est point par eux que la foi jurée a été violée ; ils supplient César de les épargner, de ne pas confondre, dans son ressentiment contre les Germains en général, les innocents avec les coupables ; s’il veut plus d’otages, on lui en donnera. César fait une enquête et découvre que ce sont les Suèves qui ont envoyé les renforts ; il accepte les explications des Ubiens, et s’enquiert soigneusement des voies d’accès chez les Suèves.

10. Sur ces entrefaites, peu de jours après, il apprend par les Ubiens que les Suèves concentrent toutes leurs forces et font tenir aux peuples qui sont sous leur dépendance l’ordre d’envoyer des renforts d’infanterie et de cavalerie. A cette nouvelle, il fait des provisions de blé, choisit une bonne position pour y établir son camp, ordonne aux Ubiens de quitter la campagne et de s’enfermer dans les villes avec le bétail et tout ce qu’ils possèdent il espérait que ces hommes barbares et inexpérimentés, quand ils se verraient près de manquer de vivres, pourraient être amenés à livrer bataille dans des conditions désavantageuses ; il donne mission aux Ubiens d’envoyer de nombreux éclaireurs dans le pays des Suèves et de s’enquérir de ce qui s’y passe. L’ordre est exécuté, et au bout de peu de jours il reçoit le rapport suivant : « Quand les Suèves ont eu des informations sûres au sujet de l’armée romaine, tous, avec toutes leurs troupes et celles de leurs alliés, qu’ils avaient rassemblées, ils se sont retirés très loin, vers l’extrémité de leur territoire ; il y a là une forêt immense, qu’on appelle Bacenis ; elle s’étend profondément vers l’intérieur et forme entre les Suèves et les Chérusques comme un mur naturel qui s’oppose à leurs incursions et à leurs ravages réciproques : c’est à l’entrée de cette forêt que les Suèves ont résolu d’attendre les Romains.

11. Parvenus à cet en droit du récit, il ne nous semble pas hors de propos de décrire les moeurs des Gaulois et des Germains et d’exposer les différences qui distinguent ces deux nations. En Gaule, non seulement toutes les cités, tous les cantons et fractions de cantons, mais même, peut-on dire, toutes les familles sont divisées en partis rivaux ; à la tête de ces partis sont les hommes à qui l’on accorde le plus de crédit ; c’est à ceux-là qu’il appartient de juger en dernier ressort pour toutes les affaires à régler, pour toutes les décisions à prendre. Il y a là une institution très ancienne qui semble avoir pour but d’assurer à tout homme du peuple une protection contre plus puissant que lui : car le chef de faction défend ses gens contre les entreprises de violence ou de ruse, et s’il lui arrive d’agir autrement, il perd tout crédit. Le même système régit la Gaule considérée dans son ensemble tous les peuples y sont groupés en deux grands partis.

12. Quand César arriva en Gaule, un de ces partis avait à sa tête les Héduens, et l’autre les Séquanes. Ces derniers qui, réduits à leurs seules forces, étaient les plus faibles, car les Héduens jouissaient depuis longtemps d’une très grande influence et leur clientèle était considérable, s’étaient adjoint Arioviste et ses Germains, et se les étaient attachés au prix de grands sacrifices et de grandes promesses. Après plusieurs combats heureux, et où toute la noblesse héduenne avait péri, leur prépondérance était devenue telle qu’une grande partie des clients des Héduens passèrent de leur côté, qu’ils se firent donner comme otages les fils des chefs héduens, exigèrent de cette cité l’engagement solennel de ne rien entreprendre contre eux et s’attribuèrent une partie de son territoire contiguë au leur, qu’ils avaient conquise ; qu’enfin ils eurent la suprématie sur la Gaule entière. Réduit à cette extrémité, Diviciacos était allé à Rome demander secours au Sénat, et était revenu sans avoir réussi. L’arrivée de César avait changé la face des choses les Héduens s’étaient vu restituer leurs otages, avaient recouvré leurs anciens clients, en avaient acquis de nouveaux grâce à César, car ceux qui étaient entrés dans leur amitié constataient qu’ils étaient plus heureux et plus équitablement gouvernés ; enfin ils avaient de toute façon grandi en puissance et en dignité, et les Séquanes avaient perdu leur hégémonie. Les Rèmes avaient pris leur place ; et comme on croyait que ceux-ci étaient également en faveur auprès de César, les peuples à qui de vieilles inimitiés rendaient absolument impossible l’union avec les Héduens se rangeaient dans la clientèle des Rèmes. Ceux-ci les protégeaient avec zèle, et ainsi réussissaient à conserver une autorité qui était pour eux chose nouvelle et qui leur était venue d’un coup. La situation à cette époque était la suivante : les Héduens avaient de loin le premier rang, les Rèmes occupaient le second.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:19

13. Partout en Gaule il y a deux classes d’hommes qui comptent et sont considérés. Quant aux gens du peuple, ils ne sont guère traités autrement que des esclaves, ne pouvant se permettre aucune initiative, n’étant consultés sur rien. La plupart, quand ils se voient accablés de dettes, ou écrasés par l’impôt, ou en butte aux vexations de plus puissants qu’eux, se donnent à des nobles ; ceux-ci ont sur eux tous les droits qu’ont les maîtres sur leurs esclaves. Pour en revenir aux deux classes dont nous parlions, l’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers. Les premiers s’occupent des choses de la religion, ils président aux sacrifices publics et privés, règlent les pratiques religieuses ; les jeunes gens viennent en foule s’instruire auprès d’eux, et on les honore grandement. Ce sont les druides, en effet, qui tranchent presque tous les conflits entre États ou entre particuliers et, si quelque crime a été commis, s’il y a eu meurtre, si un différend s’est élevé à propos d’héritage ou de délimitation, ce sont eux qui jugent, qui fixent les satisfactions à recevoir et à donner ; un particulier ou un peuple ne s’est-il pas conformé à leur décision, ils lui interdisent les sacrifices. C’est chez les Gaulois la peine la plus grave. Ceux qui ont été frappés de cette interdiction, on les met au nombre des impies et des criminels, on s’écarte d’eux, on fuit leur abord et leur entretien, craignant de leur contact impur quelque effet funeste ; ils ne sont pas admis à demander justice, ni à prendre leur part d’aucun honneur. Tous ces druides obéissent à un chef unique, qui jouit parmi eux d’une très grande autorité. A sa mort, si l’un d’entre eux se distingue par un mérite hors ligne, il lui succède si plusieurs ont des titres égaux, le suffrage des druides, quelquefois même les armes en décident. Chaque année, à date fixe, ils tiennent leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes, qui passe pour occuper le centre de la Gaule. Là, de toutes parts afliuent tous ceux qui ont des différends, et ils se soumettent à leurs décisions et à leurs arrêts. On croit que leur doctrine est née en Bretagne, et a été apportée de cette île dans la Gaule ; de nos jours encore ceux qui veulent en faire une étude approfondie vont le plus souvent s’instruire là-bas.

14. Il est d’usage que les druides n’aillent point à la guerre et ne paient pas d’impôt comme les autres ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute charge. Attirés par de si grands avantages, beaucoup viennent spontanément suivre leurs leçons, beaucoup leur sont envoyés par les familles. On dit qu’auprès d’eux ils apprennent par coeur un nombre considérable de vers. Aussi plus d’un reste-t-il vingt ans à l’école. Ils estiment que la religion ne permet pas de confier à l’écriture la matière de leur enseignement, alors que pour tout le reste en général, pour les comptes publics et privés, ils se servent de l’alphabet grec. Ils me paraissent avoir établi cet usage pour deux raisons : parce qu’ils ne veulent pas que leur doctrine soit divulguée, ni que, d’autre part, leurs élèves, se fiant à l’écriture, négligent leur mémoire ; car c’est une chose courante quand on est aidé par des textes écrits, on s’applique moins à retenir par coeur et on laisse se rouiller sa mémoire. Le point essentiel de leur enseignement, c’est que les âmes ne périssent pas, mais qu’après la mort elles passent d’un corps dans un autre ; ils pensent que cette croyance est le meilleur stimulant du courage, parce qu’on n’a plus peur de la mort. En outre, ils se livrent à de nombreuses spéculations sur les astres et leurs mouvements, sur les dimensions du monde et celles de la terre, sur la nature des choses, sur la puissance des dieux et leurs attributions, et ils transmettent ces doctrines à la jeunesse.

15. L’autre classe est celle des chevaliers. Ceux-ci, quand il le faut, quand quelque guerre éclate (et avant l’arrivée de César cela arrivait à peu près chaque année, soit qu’ils prissent l’offensive, soit qu’ils eussent à se défendre), prennent tous part à la guerre, et chacun, selon sa naissance et sa fortune, a autour de soi un plus ou moins grand nombre d’ambacts et de clients. Ils ne connaissent pas d’autre signe du crédit et de la puissance.

16. Tout le peuple gaulois est très religieux ; aussi voit-on ceux qui sont atteints de maladies graves, ceux qui risquent leur vie dans les combats ou autrement, immoler ou faire voeu d’immoler des victimes humaines, et se servir pour ces sacrifices du ministère des druides ; ils pensent, en effet, qu’on ne saurait apaiser les dieux immortels qu’en rachetant la vie d’un homme par la vie d’un autre homme, et il y a des sacrifices de ce genre qui sont d’institution publique. Certaines peuplades ont des mannequins de proportions colossales, faits d’osier tressé, qu’on remplit d’hommes vivants : on y met le feu, et les hommes sont la proie des flammes. Le supplice de ceux qui ont été arrêtés en flagrant délit de vol ou de brigandage ou à la suite de quelque crime passe pour plaire davantage aux dieux ; mais lorsqu’on n’a pas assez de victimes de ce genre, on va jusqu’à sacrifier des innocents.

16. Le dieu qu’ils honorent le plus est Mercure : ses statues sont les plus nombreuses, ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts, il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur, il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et de protéger le commerce. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils se font de ces dieux à peu près la même idée que les autres peuples : Apollon guérit les maladies, Minerve enseigne les principes des travaux manuels, Jupiter est le maître des dieux, Mars préside aux guerres. Quand ils ont résolu de livrer bataille, ils promettent généralement à ce dieu le butin qu’ils feront ; vainqueurs, ils lui offrent en sacrifice le butin vivant et entassent le reste en un seul endroit. On peut voir dans bien des cités, en des lieux consacrés, des tertres élevés avec ces dépouilles ; et il n’est pas arrivé souvent qu’un homme osât, au mépris de la loi religieuse, dissimuler chez lui son butin ou toucher aux offrandes : semblable crime est puni d’une mort terrible dans les tourments.

18. Tous les Gaulois se prétendent issus de Dis Pater : c’est, disent-ils, une tradition des druides. En raison de cette croyance, ils mesurent la durée, non pas d’après le nombre des jours, mais d’après celui des nuits ; les anniversaires de naissance, les débuts de mois et d’années, sont comptés en faisant commencer la journée avec la nuit. Dans les autres usages de la vie, la principale différence qui les sépare des autres peuples, c’est que leurs enfants, avant qu’ils ne soient en âge de porter les armes, n’ont pas le droit de se présenter devant eux en public, et c’est pour eux chose déshonorante qu’un fils encore enfant prenne place dans un lieu public sous les yeux de son père.

19. Les hommes, en se mariant, mettent en communauté une part de leurs biens égale, d’après estimation, à la valeur de la dot apportée par les femmes. On fait de ce capital un compte unique, et les revenus en sont mis de côté ; le conjoint survivant reçoit l’une et l’autre part, avec les revenus accumulés. Les maris ont droit de vie et de mort sur leurs femmes comme sur leurs enfants ; toutes les fois que meurt un chef de famille de haute lignée, les parents s’assemblent, et, si la mort est suspecte, on met à la question les épouses comme on fait des esclaves ; les reconnaît-on coupables, elles sont livrées au feu et aux plus cruels tourments. Les funérailles sont, relativement au degré de civilisation des Gaulois, magnifiques et somptueuses ; tout ce qu’on pense que le mort chérissait est porté au bûcher, même des êtres vivants, et, il n’y a pas longtemps encore, la règle d’une cérémonie funèbre complète voulait que les esclaves et les clients qui lui avaient été chers fussent brûlés avec lui.

20. Les cités qui passent pour être particulièrement bien organisées ont des lois qui prescrivent que quiconque a reçu d’un pays voisin quelque nouvelle intéressant l’État doit la faire connaître au magistrat sans en parler à nul autre, parce que l’expérience leur a montré que des hommes qui sont impulsifs et ignorants, souvent, sur de faux bruits, s’effraient, se portent à des excès, prennent les résolutions les plus graves. Les magistrats gardent secret ce qu’ils pensent devoir cacher, livrent à la masse ce qu’ils croient utile de divulguer. On n’a le droit de parler des affaires publiques qu’en prenant la parole dans le conseil.

21. Les moeurs des Germains sont très différentes. En effet, ils n’ont pas de druides qui président au culte des dieux et ils font peu de sacrifices. Ils ne comptent pour dieux que ceux qu’ils voient et dont ils éprouvent manifestement les bienfaits, le Soleil, Vulcain, la Lune ; les autres, ils n’en ont même pas entendu parler. Toute leur vie se passe à la chasse et aux exercices militaires ; dès leur enfance, ils s’entraînent à une existence fatigante et dure. Plus on a gardé longtemps sa virginité, plus on est estimé par son entourage : les uns pensent qu’on devient ainsi plus grand, les autres plus fort et plus nerveux. De fait, connaître la femme avant l’âge de vingt ans est à leurs yeux une honte des plus grandes ; on ne fait pourtant point mystère de ces choses-là, car hommes et femmes se baignent ensemble dans les rivières, et d’ailleurs, ils n’ont d’autres vêtements que des peaux ou de courts rénons qui laissent la plus grande partie du corps à nu.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:19

22. L’agriculture les occupe peu, et leur alimentation consiste surtout en lait, fromage et viande. Personne ne possède en propre une étendue fixe de terrain, un domaine ; mais les magistrats et les chefs de cantons attribuent pour une année aux clans et aux groupes de parents vivant ensemble une terre dont ils fixent à leur gré l’étendue et l’emplacement ; l’année suivante, ils les forcent d’aller ailleurs. Ils donnent plusieurs raisons de cet usage : crainte qu’ils ne prennent goût à la vie sédentaire, et ne négligent la guerre pour l’agriculture ; qu’ils ne veuillent étendre leurs possessions, et qu’on ne voie les plus forts chasser de leurs champs les plus faibles ; qu’ils ne se préoccupent trop de se protéger du froid et de la chaleur en bâtissant des demeures confortables ; que ne naisse l’amour de l’argent, source des divisions et des querelles ; désir enfin de contenir le peuple en le gardant de l’envie, chacun se voyant, pour la fortune, l’égal des plus puissants.

23. Il n’est pas de plus grand honneur pour les peuples germains que d’avoir fait le vide autour de soi et d’être entourés d’espaces désertiques aussi vastes que possible. C’est à leurs yeux la marque même de la vertu guerrière, que leurs voisins, chassés de leurs champs, émigrent, et que personne n’ose demeurer près d’eux ; ils voient là en même temps une garantie de sécurité, puisqu’ils n’ont plus à craindre d’invasion subite. Quand un État a à se défendre ou en attaque un autre, on choisit des magistrats qui conduiront cette guerre et auront le droit de vie et de mort. En temps de paix, il n’y a pas de magistrat commandant à tous, mais les chefs de régions et de cantons rendent la justice et apaisent les querelles chacun parmi les siens. Le vol n’a rien de déshonorant, lorsqu’il est commis hors des frontières de l’État : ils professent que c’est un moyen d’exercer les jeunes gens et de combattre chez eux la paresse. Lorsqu’un chef, dans une assemblée, propose de diriger une entreprise et invite les volontaires à se déclarer, ceux à qui plaisent et la proposition et l’homme promettent leur concours, et ils reçoivent les félicitations de toute l’assistance ; ceux qui par la suite se dérobent, on les tient pour déserteurs et traîtres, et toute confiance leur est désormais refusée. Ne pas respecter un hôte, c’est à leurs yeux commettre un sacrilège : ceux qui, pour une raison quelconque, viennent chez eux, ils les protègent, leur personne leur est sacrée ; toutes les maisons leur sont ouvertes et ils ont place à toutes les tables.

24. Il fut un temps où les Gaulois surpassaient les Germains en bravoure, portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au-delà du Rhin parce qu’ils étaient trop nombreux et n’avaient pas assez de terres. C’est ainsi que les contrées les plus fertiles de la Germanie, au voisinage de la forêt Hercynienne, forêt dont Eratosthène et certains autres auteurs grecs avaient, à ce que je vois, entendu parler, - ils l’appellent Orcynienne - furent occupées par les Volques Tectosages, qui s’y fixèrent ; ce peuple habite toujours le pays, et il a la plus grande réputation de justice et de valeur militaire. Mais aujourd’hui, tandis que les Germains continuent de mener une vie de pauvreté et de privations patiemment supportées, qu’ils n’ont rien changé à leur alimentation ni à leur vêtement, les Gaulois, au contraire, grâce au voisinage de nos provinces et au commerce maritime, ont appris à connaître la vie large et à en jouir peu à peu, ils se sont accoutumés à être les plus faibles et, maintes fois vaincus, ils renoncent eux-mêmes à se comparer aux Germains pour la valeur militaire.

25. Cette forêt Hercynienne, dont il été question plus haut, a une largeur équivalant à huit journées de marche d’un voyageur légèrement équipé : c’est le seul moyen d’en déterminer les dimensions, les Germains ne connaissant pas les mesures itinéraires. Elle commence aux frontières des Helvètes, des Némètes et des Rauraques, et, en suivant la ligne du Danube, va jusqu’aux pays des Daces et des Anartes ; à partir de là, elle tourne à gauche en s’écartant du fleuve, et, en raison de son étendue, touche au territoire de bien des peuples ; il n’est personne, dans cette partie de la Germanie, qui puisse dire qu’il en a atteint l’extrémité, après soixante jours de marche, ou qu’il sait en quel lieu elle se termine ; il s’y trouve, assure-t-on, beaucoup d’espèces de bêtes sauvages qu’on ne voit pas ailleurs ; celles qui diffèrent le plus des autres et paraissent le plus dignes d’être notées sont les suivantes.

26. Il y a un bœuf ressemblant au cerf, qui porte au milieu du front, entre les oreilles, une corne unique, plus haute et plus droite que les cornes de nous connues ; à son sommet elle s’épanouit en empaumures et rameaux. Mâle et femelle sont de même type, leurs cornes ont même forme et même grandeur.

27. Il y a aussi les animaux qu’on appelle élans. Ils ressemblent aux chèvres et ont même variété de pelage ; leur taille est un peu supérieure, leurs cornes sont tronquées et ils ont des jambes sans articulations : ils ne se couchent pas peur dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent se mettre debout ni même se soulever. Les arbres leur servent de lits : ils s’y appuient et c’est ainsi, simplement un peu penchés, qu’ils dorment. Quand, en suivant leurs traces, les chasseurs ont découvert leur retraite habituelle, ils déracinent ou coupent au ras du sol tous les arbres du lieu, en prenant soin toutefois qu’ils se tiennent encore debout et gardent leur aspect ordinaire. Lorsque les élans viennent s’y accoter comme à leur habitude, les arbres s’abattent sous leur poids, et ils tombent avec eux.

28. Une troisième espèce est celle des urus. Ce sont des animaux dont la taille est un peu au-dessous de celle de l’éléphant, et qui ont l’aspect général, la couleur et la forme du taureau. Ils sont très vigoureux, très agiles, et n’épargnent ni l’homme ni l’animal qu’ils ont aperçu. On s’applique à les prendre à l’aide de pièges à fosse, et on les tue ; cette chasse fatigante est pour les jeunes gens un moyen de s’endurcir, et ils s’y entraînent : ceux qui ont tué le plus grand nombre de ces animaux en rapportent les cornes pour les produire publiquement à titre de preuve, et cela leur vaut de grands éloges. Quant à habituer l’urus à l’homme et à l’apprivoiser, on n’y peut parvenir, même en le prenant tout petit. Ses cornes, par leur ampleur, leur forme, leur aspect, sont très différentes de celles de nos boeufs. Elles sont fort recherchées : on en garnit les bords d’un cercle d’argent, et on s’en sert comme de coupes dans les grands festins.

29. Lorsque César apprit par les éclaireurs ubiens que les Suèves s’étaient retirés dans les forêts, craignant de manquer de blé, car, ainsi que nous l’avons dit, l’agriculture est fort négligée de tous les Germains, il résolut de ne pas aller plus avant ; toutefois, pour ne pas ôter aux Barbares tout sujet de craindre son retour et pour retarder les auxiliaires qu’ils pourraient envoyer en Gaule, une fois ses troupes ramenées il fait couper sur une longueur de deux cents pieds la partie du pont qui touchait à la rive ubienne, et à son extrémité il construit une tour de quatre étages, installe pour assurer la défense du pont une garnison de douze cohortes et fortifie ce lieu de grands travaux. Il donne le commandement de la place au jeune Caïus Volcacius Tullus. Quant à lui, il part, comme les blés commençaient à mûrir, pour aller combattre Ambiorix ; à travers la forêt des Ardennes - c’est la plus grande forêt de toute la Gaule, elle s’étend depuis les bords du Rhin, en pays trévire, jusqu’aux Nerviens, sur plus de cinq cents milles - il envoie en avant Lucius Minucius Basilus et toute la cavalerie, avec ordre de profiter de la rapidité de sa marche et de toute occasion favorable ; il lui recommande d’interdire les feux au campement, pour ne pas signaler de loirs son approche ; il l’assure qu’il le suit de près.

30. Basilus se conforme aux ordres reçus. Arrivant après une marche rapide, et qui surprend tout le monde, il s’empare de nombreux ennemis qui travaillaient aux champs sans méfiance ; sur leurs indications, il va droit à Ambiorix, là où, disait-on, il se trouvait avec quelques cavaliers. Le pouvoir de la Fortune est grand en toutes choses, et spécialement dans les événements militaires. Ce fut un grand hasard, en effet, qui permit à Basilus de tomber sur Ambiorix à l’improviste, sans même qu’il fût en garde, et de paraître aux yeux de l’ennemi avant que la rumeur publique ou des messagers l’eussent averti de son approche ; mais ce fut pour Ambiorix une grande chance que de pouvoir, tout en perdant la totalité de son attirail militaire, ses chars et ses chevaux, échapper à la mort. Voici comment cela se fit : sa maison étant entourée de bois selon l’usage général des Gaulois qui, pour éviter la chaleur, recherchent le plus souvent le voisinage des forêts et des rivières, ses compagnons et ses amis purent soutenir quelques instants, dans un passage étroit, le choc de nos cavaliers. Pendant qu’on se battait, un des siens le mit à cheval : les bois protégèrent sa fuite. C’est ainsi qu’il fit successivement mis en péril et sauvé par la toute-puissance de la Fortune.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:19

31. Ambiorix ne rassembla pas ses troupes : le fit-il de propos délibéré, parce qu’il estimait qu’il ne fallait point livrer bataille, ou bien faute de temps et empêché par la soudaine arrivée de notre cavalerie, qu’il croyait suivie du reste de l’armée ? On ne sait ; toujours est-il qu’il envoya de tous côtés dans les campagnes dire que chacun eût à pourvoir à sa sûreté. Une partie se réfugia dans la forêt des Ardennes, une autre dans une région que couvraient sans interruption des marécages ; ceux qui habitaient près de l’océan se cachèrent dans des îles que forment les marées ; beaucoup quittèrent leur pays pour aller se confier, eux et tout ce qu’ils possédaient, à des peuples qu’ils ne connaissaient aucunement. Catuvolcos, roi de la moitié des Eburons, qui s’était associé au dessein d’Ambiorix, affaibli par l’âge et ne pouvant supporter les fatigues de la guerre ou de la fuite, après avoir chargé d’imprécations Ambiorix, auteur de l’entreprise, s’empoisonna avec de l’if arbre très commun en Gaule et en Germanie.

32. Les Sègnes et les Condruses, peuples de race germanique et comptés parmi les Germains, qui habitent entre les Eburons et les Trévires, envoyèrent des députés à César pour le prier de ne pas les mettre au nombre de ses ennemis et de ne pas considérer tous les Germains d’en deçà du Rhin comme faisant cause commune : « Ils n’avaient pas songé à Ia guerre, ils n’avaient envoyé aucun secours à Ambiorix. » César, après s’être assuré du fait en interrogeant des prisonniers, leur ordonna de lui amener les Eburons qui pouvaient s’être réfugiés chez eux : « s’ils obéissaient, il respecterait leur territoire. » Après quoi il divisa ses troupes en trois corps et rassembla les bagages de toutes les légions à Atuatuca. C’est le nom d’une forteresse. Elle est située à peu près au centre du pays des Eburons ; c’est là que Titurius et Aurunculéius avaient eu leurs quartiers d’hiver. Ce lieu lui avait paru convenable pour plusieurs raisons, mais particulièrement parce que les fortifications de l’année précédente restaient intactes, ce qui épargnait la peine des soldats. Il laissa pour garder les bagages la quatorzième légion, l’une des trois qui avaient été récemment levées en Italie et emmenées en Gaule. Il confie le commandement de cette légion et du camp à Quintus Tullius Cicéron, et lui donne deux cents cavaliers.

33. Il avait partagé son armée : Titus Labiénus, avec trois légions, reçoit l’ordre de partir vers l’océan, dans la partie du pays qui touche aux Ménapes ; il envoie Caïus Trébonius, avec le même nombre de légions, ravager la contrée qui est contiguë aux Atuatuques ; quant à lui, prenant les trois légions restantes, il décide de marcher vers l’Escaut, qui se jette dans la Meuse, et vers l’extrémité des Ardennes, où on lui disait qu’Ambiorix s’était retiré avec quelques cavaliers. En partant, il assure qu’il sera de retour dans sept jours : il savait que c’était le moment où la légion qu’on laissait dans la forteresse devait recevoir sa ration de blé. Labiénus et Trébonius sont invités à revenir pour la même date, s’ils peuvent le faire sans inconvénient, afin qu’ayant tenu conseil et examiné les intentions de l’ennemi d’après de nouvelles données, on puisse recommencer la guerre sur d’autres plans.

34. Il n’y avait dans le pays, comme nous l’avons dit plus haut, aucune troupe régulière, pas de place forte, pas de garnison prête à se défendre, mais une population qui s’était disséminée de tous côtés. Partout où une vallée secrète, un lieu boisé, un marécage d’accès difficile offrait quelque espoir de protection ou de salut, on y avait cherché asile. Ces retraites, les indigènes qui habitaient dans leur voisinage les connaissaient bien, et il fallait observer une grande prudence, non point pour la sûreté des troupes dans leur ensemble (car, réunies, elles ne pouvaient courir aucun danger de la part d’une population terrifiée et dispersée), mais pour la sûreté individuelle des hommes, ce qui, dans une certaine mesure, importait au salut de l’armée. En effet, beaucoup étaient attirés à de longues distances par l’appât du butin, et comme les chemins, dans les bois, étaient incertains et peu visibles, ils ne pouvaient marcher en troupe. Voulait-on en finir et exterminer cette race de brigands, il fallait fractionner l’armée en un grand nombre de détachements et disperser les troupes ; voulait-on garder les manipules groupés autour de leurs enseignes, selon la règle ordinairement suivie par les armées romaines, la nature même des lieux où se tenaient les Barbares leur était une protection, et ils ne manquaient pas d’audace pour dresser de petites embuscades et envelopper les isolés. On agissait avec toute la prudence dont il était possible d’user dans des conjonctures si délicates, préférant sacrifier quelque occasion de nuire à l’ennemi, malgré le désir de vengeance dont brûlait chacun, plutôt que de lui nuire en sacrifiant un certain nombre de soldats. César envoie des messagers aux peuples voisins il excite chez eux l’espoir du butin et appelle tout le monde au pillage des Eburons : il aimait mieux exposer aux dangers de cette guerre de forêts des Gaulois plutôt que des légionnaires, et il voulait en même temps qu’en punition d’un tel forfait cette grande invasion anéantît la race des Eburons et leur nom mêmes. Des forces nombreuses accoururent bientôt de toutes parts.

35. Tandis que toutes les parties du territoire éburon étaient ainsi livrées au pillage, on approchait du septième jour, date à laquelle César avait décidé qu’il rejoindrait les bagages et la légion. On vit alors quel est à la guerre le pouvoir de la Fortune, et quels graves incidents elle produit. L’ennemi étant dispersé et terrifié, comme nous l’avons dit, il n’y avait devant nous aucune troupe qui pût nous donner le moindre sujet de crainte. Mais au-delà du Rhin parvient aux Germains la nouvelle que l’on pillait les Eburons, et, de plus, que tout le monde y était convié. Les Sugambres, qui sont voisins du fleuve, rassemblent deux mille cavaliers : c’est ce peuple dont nous avons rapporté plus haut qu’il avait recueilli les Tencthères et les Usipètes fugitifs. Ils passent le Rhin à l’aide de barques et de radeaux, à trente milles en aval du lieu où César avait construit un pont et laissé une garde ; ils franchissent la frontière des Eburons, ramassent beaucoup de fuyards qui s’étaient dispersés là, s’emparent d’un nombreux bétail, proie très recherchée des Barbares. Alléchés par le butin, ils poussent plus avant. Les marais, les bois ne sont pas un obstacle pour ces hommes qui sont nés dans la guerre et le brigandage. Ils demandent à leurs prisonniers où est César : ceux-ci répondent qu’il est parti, que toute l’armée s’en est allée. Et l’un d’eux : « Pourquoi, leur dit-il, courir après une proie misérable et chétive, quand une occasion magnifique s’offre à vous ? En trois heures, vous pouvez être à Atuatucal : l’armée romaine a entassé là toutes ses richesses ; pour les garder, une troupe si faible qu’elle ne pourrait même pas garnir la muraille et que personne n’oserait sortir des retranchements. » Devant l’espoir qui leur était offert, les Germains cachent le butin qu’ils avaient fait et se dirigent sur Atuatuca, guidés par le même homme dont ils tenaient cet avis.

36. Cicéron avait, tous les jours précédents, suivant les recommandations de César, très soigneusement retenu les soldats au camp sans même laisser sortir un valet hors du retranchement ; mais le septième jour, n’espérant plus que César observât le délai qu’il avait fixé, car il entendait dire qu’il était allé loin et aucun bruit ne lui parvenait touchant son retour, ému en même temps par les propos de ceux qui disaient que sa prétendue patience les mettait presque en posture d’assiégés, puisqu’on ne pouvait pas sortir du camp, comme enfin il ne pensait pas, quand l’ennemi avait en face de lui neuf légions appuyées par une cavalerie fort importante, et que ses forces étaient dispersées et presque détruites, avoir quelque chose à craindre dans un rayon de trois milles, il envoie cinq cohortes chercher du blé dans les champs les plus proches, qui n’étaient séparés du camp que par une colline. Les légions avaient lassé beaucoup de malades ; ceux qui avaient guéri au cours de la semaine - ils étaient environ trois cents - forment un détachement qui part avec les cohortes ; en outre, un grand nombre de valets, avec beaucoup de bêtes de somme, qui étaient restés au camp, sont autorisés à les suivre.

37. Le hasard voulut que juste à ce moment survînt la cavalerie germaine incontinent, sans changer d’allure, elle essaie de pénétrer dans le camp par la porte décumane, et, comme des bois masquaient la vue de ce côté, on ne la vit pas avant qu’elle ne fût tout près, tant et si -bien que les marchands qui avaient dressé leur tente au pied du rempart ne purent se mettre en sûreté. La surprise trouble les nôtres, et c’est à peine si la cohorte de garde soutient le premier choc. L’ennemi se répand tout autour du camp, cherchant un point d’accès. Nos soldats défendent, non sans mal, les portes ; le reste n’a d’autre protection que celle du terrain et du retranchement. L’alarme est partout dans le camp, et on s’interroge à l’envi sur la cause du tumulte : on ne songe pas à prescrire où il faut porter les enseignes, de quel côté chacun doit se dirigera. L’un annonce que le camp est pris, l’autre prétend que les Barbares sont venus après une victoire, qu’ils ont détruit l’armée et tué le général ; la plupart sont effrayés par une idée superstitieuse que les lieux à ce moment leur suggèrent : ils se représentent la catastrophe de Cotta et de Titurius, qui sont morts dans ce même poste. Tandis que ces terreurs paralysent tout le monde, les Barbares se persuadent que le prisonnier avait dit vrai, que l’intérieur du camp est vide. Ils s’efforcent d’y faire irruption et s’exhortent mutuellement à ne pas laisser échapper une occasion si belle.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:19

38. Parmi les malades laissés dans la place état Publius Sextius Baculus, qui avait été primipile sous les ordres de César, et dont nous avons parlé à propos de précédents combats : il y avait cinq jours qu’il n’avait pris de nourriture. Inquiet sur son sort et sur celui de tous, il s’avance sans armes hors de sa tente : il voit que l’ennemi est sur nous, que la situation est des plus critiques : il emprunte des armes à ceux qui sont le plus près de lui et va se placer dans la porte. Les centurions de la cohorte de garde se joignent à lui : ensemble, ils soutiennent quelques instants le combat. Sextius, grièvement blessé, perd connaissance ; non sans peine, en le passant de main en main, on le sauve. Ce délai avait permis aux autres de recouvrer assez de sang-froid pour oser prendre position au retranchement et pour fournir l’apparence d’une défense.

39. Sur ces entrefaites, nos moissonneurs, qui avaient achevé leur tâche, entendent des cris : les cavaliers partent en avant, se rendent compte de la gravité du danger. Mais ici, point de retranchement où des soldats effrayés puissent trouver un abri nos hommes, recrues récentes et sans expérience militaires, tournent leurs regards vers le tribun et les centurions ; ils attendent leurs ordres. Le plus brave est troublé par une situation si inattendue. Les Barbares, apercevant au loin les enseignes, cessent l’attaque ; ils croient d’abord au retour des légions dont leurs prisonniers leur avaient dit qu’elles s’étaient fort éloignées ; mais bientôt, pleins de mépris pour une si faible troupe, ils fondent sur elle de tous côtés.

40. Les valets courent au tertre le plus proche. Ils en sont promptement chassés et se jettent au milieu des enseignes et des manipules, ce qui augmente la frayeur de soldats faciles à troubler. Les uns sont d’avis de se former en coin et d’ouvrir vivement un passage, puisque le camp est si près en admettant que quelques-uns soient enveloppés et périssent, du moins pourra-t-on, pensent-ils, sauver le reste ; les autres veulent qu’on s’arrête sur la colline et que tous partagent le même sort. Ce parti n’est point approuvé des vieux soldats qui formaient le détachement dont nous avons parlé. Après de mutuelles exhortations, conduits par Caïus Trébonius, chevalier romain, qui les commandait, ils percent la ligne ennemie et arrivent au camp sans avoir perdu un seul homme. Les valets et la cavalerie, qui s’étaient jetés à leur suite, passent dans la même charge et la vaillance des légionnaires les sauve. Mais ceux qui avaient fait halte sur la colline, n’ayant encore aucune expérience des choses militaires, ne surent ni persévérer dans le dessein qu’ils avaient adopté de se défendre sur la hauteur, ni imiter la vigueur et la rapidité qu’ils avaient vu si bien réussir à leurs camarades : ils essayèrent de rentrer au camp et s’engagèrent sur un terrain bas et désavantageux. Les centurions, dont un certain nombre avaient été promus pour leur valeur des dernières cohortes des autres légions aux premières de celle-ci, ne voulant pas perdre la réputation qu’ils s’étaient acquise, se firent tuer en braves. Quant aux soldats, la vaillance de leurs officiers ayant un peu écarté l’ennemi, une partie d’entre eux put, contre tout espoir, atteindre le camp sans dommage ; les autres furent entourés et massacrés.

41. Les Germains, désespérant d’enlever le camp, parce qu’ils voyaient que les nôtres avaient pris maintenant position au retranchement, se retirèrent au-delà du Rhin en emportant le butin qu’ils avaient déposé dans les bois. Mais même après le départ de l’ennemi, la terreur fut telle que Laïus Volusénus, qui avait été envoyé avec la cavalerie et arriva au camp cette nuit-là, ne pouvait faire croire que César allait être là avec son armée intacte. La frayeur s’était si bien emparée de tous qu’ils en perdaient presque la raison, disant que toutes les troupes avaient été détruites, que la cavalerie avait réussi à échapper, et prétendant que, si l’armée avait été intacte, les Germains n’auraient pas attaqué le camp. L’arrivée de César mit fin à cette panique.

42. Une fois de retour, César, qui n’ignorait pas les hasards de la guerre, se plaignit seulement d’une chose, qu’on eût fait quitter leur poste aux cohortes pour les envoyer hors du camp : il n’aurait pas fallu laisser la moindre place à l’imprévu ; par ailleurs il estima que le rôle de la Fortune avait été grand dans la soudaine arrivée des ennemis, et qu’elle était intervenue plus puissamment encore en écartant les Barbares du retranchement et des portes quand ils en étaient presque maîtres. Le plus étonnant de toute l’affaire, c’était que les Germains, dont le but, en franchissant le Rhin, était de ravager le territoire d’Ambiorix, avaient apporté à celui-ci, parce que les circonstances les avaient conduits au camp romain, le concours le plus précieux qu’il eût pu souhaiter.

43. César, reprenant sa campagne de dévastation, disperse de tous côtés un fort contingent de cavalerie qu’il avait tiré des cités voisines. On incendiait les villages, tous les bâtiments isolés qu’on apercevait, on massacrait le bétail ; partout on faisait du butin ; toute cette multitude de bêtes et d’hommes consommait les céréales, sans compter que la saison avancée et les pluies les avaient couchées en sorte que, même si quelques-uns avaient pu pour le moment échapper en se cachant, on voyait bien qu’ils devraient, une fois l’armée partie, succomber à la disette. Souvent, avec une cavalerie battant le pays dans tous les sens en si nombreux détachements, il arriva qu’on fît des prisonniers qui venaient de voir passer Ambiorix en fuite, et le cherchaient des yeux, assurant qu’il n’était pas encore tout à fait hors de vue : on espérait alors l’atteindre et l’on faisait des efforts infinis ; soutenu par l’idée d’entrer dans les bonnes grâces de César, on dépassait presque la limite des forces humaines, et toujours il s’en fallait d’un rien qu’on n’atteignît le but tant désiré : lui, cependant, trouvait des cachettes ou des bois épais qui le dérobaient, et à la faveur de la nuit il gagnait d’autres contrées, dans une direction nouvelle, sans autre escorte que quatre cavaliers, à qui seuls il osait confier sa vie.

44. Après avoir ainsi dévasté le pays, César ramena son armée, moins les deux cohortes perdues, à Durocortorum des Rèmes ; ayant convoqué dans cette ville l’assemblée de la Gaule, il entreprit de juger l’affaire de la conjuration des Sénons et des Carnutes : Acco, qui en avait été l’instigateur, fut condamné à mort et supplicié selon la vieille coutume romaine. Un certain nombre, craignant d’être également jugés, prirent la fuite. César leur interdit l’eau et le feu ; puis il répartit ses légions en quartiers d’hiver, deux sur la frontière des Trévires, deux chez les Lingons, les six autres dans le pays sénon, à Agédincum, et, après les avoir approvisionnées de blé, il partit pour l’Italie, comme il faisait d’habitude, pour y tenir ses assises.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:20

LIVRE SEPTIÈME
52 av. J.-C.

1. Voyant la Gaule tranquille, César, ainsi qu’il l’avait décidé, part pour l’Italie afin d’y tenir ses assises. Là, il apprend le meurtre de Publius Clodius et, ayant eu connaissance du sénatus-consulte qui ordonnait l’enrôlement en masse de la jeunesse d’Italie, il entreprend une levée dans toute sa province. La nouvelle de ces événements parvient vite en Transalpine. Les Gaulois y ajoutent de leur propre chef, inventent et répandent une nouvelle qui leur paraissait être le complément naturel de la première : César était retenu par les troubles de Rome, et il ne lui était pas possible de se rendre à l’armée quand la lutte des partis était si vive. L’occasion excite ces hommes qui déjà ne supportaient qu’avec impatience d’être soumis au peuple Romain : ils commencent à faire des projets de guerre avec plus de liberté et de hardiesse. Les chefs gaulois s’entendent pour tenir des conciliabules dans des lieux écartés, au milieu des bois là, ils se plaignent de la mort d’Acco ; ils montrent que ce sort peut devenir le leur ; ils déplorent le malheur commun des Gaulois ; en promettant toutes sortes de récompenses, ils demandent instamment qu’on entre en guerre et qu’on joue sa vie pour rendre à la Gaule sa liberté. « La première chose, disent-ils, à laquelle on doit aviser, c’est de couper César de son armée avant que leurs projets clandestins ne soient divulgués. C’est chose facile, car les légions n’osent pas, en l’absence du chef, sortir de leurs quartiers d’hiver et, de son côté, le chef, sans escorte, ne peut rejoindre ses légions ; et puis mieux vaut mourir en combattant que de ne pas recouvrer l’antique honneur militaire et la liberté que les aïeux ont légués. »

2. Après mainte discussion sur ces projets, les Carnutes déclarent que pour le salut de la patrie il n’est pas de danger qu’ils n’acceptent, et ils promettent d’être au premier rang des révoltés. « Puisque pour le moment on ne peut se garantir mutuellement par un échange d’otages, car cela risquerait d’ébruiter leur projet, que du moins, disent-ils, on s’engage par des serments solennels, autour des étendards réunis en faisceau - cérémonie qui noue, chez eux, le plus sacré des liens - à ne pas les abandonner une fois les hostilités commencées. » On félicite à l’envi les Carnutes ; le serment est prêté par toute l’assistance, et on se sépare après avoir fixé la date du soulèvement.

3. Quand arrive le jour convenu, les Carnutes, entraînés par Cotuatos et Conconnétodumnos, hommes dont on ne pouvait rien attendre que des folies, se jettent, à un signal donné, dans Cénabum, massacrent les citoyens romains qui s’y étaient établis pour faire du commerce, mettent leurs biens au pillage ; parmi eux était Caïus Fufius Cita, honorable chevalier romain, que César avait chargé de l’intendance des vivres. La nouvelle parvient vite à toutes les cités de la Gaule. En effet, quand il arrive quelque chose d’important, quand un grand événement se produit, les Gaulois en clament la nouvelle à travers la campagne dans les différentes directions ; de proche en proche, on la recueille et on la transmet. Ainsi firent-ils alors ; et ce qui s’était passé à Cénabum au lever du jour fut connu avant la fin de la première veille chez les Arvernes, à une distance d’environ cent soixante milles.

4. L’exemple y fut suivi : Vercingétorix, fils de Celtillos, Arverne, jeune homme qui était parmi les plus puissants du pays, dont le père avait eu l’empire de la Gaule et avait été tué par ses compatriotes parce qu’il aspirait à la royautés, convoqua ses clients et n’eut pas de peine à les enflammer. Quand on connaît son dessein, on court aux armes. Gobannitio, son oncle, et les autres chefs, qui n’étaient pas d’avis de tenter la chance de cette entreprise, l’empêchent d’agir ; on le chasse de la ville forte de Gergovie. Pourtant, il ne renonce point, et il enrôle dans la campagne des miséreux et desgens sans aveu. Après avoir réuni cette troupe, il convertit à sa cause tous ceux de ses compatriotes qu’il rencontre ; il les exhorte à prendre les armes pour la liberté de la Gaule ; il rassemble de grandes forces et chasse ses adversaires qui, peu de jours auparavant, l’avaient chassé lui-même. Ses partisans le proclament roi. Il envoie des ambassades à tous les peuples : il les supplie de rester fidèles à la parole jurée. Il ne lui faut pas longtemps pour avoir à ses côtés les Sénons, les Parisii, les Pictons, les Cadurques, les Turons, les Aulerques, les Lémovices, les Andes et tous les autres peuples qui touchent à l’océan. A l’unanimité, on lui confère le commandement suprême. Investi de ces pouvoirs, il exige de tous ces peuples des otages, il ordonne qu’un nombre déterminé de soldats lui soit amené sans délai, il fixe quelle quantité d’armes chaque cité doit fabriquer, et avant quelle date ; il donne un soin particulier à la cavalerie. A la plus grande activité il joint une sévérité extrême dans l’exercice du commandement ; la rigueur des châtiments rallie ceux qui hésitent. Pour une faute grave, c’est la mort par le feu et par toutes sortes de supplices ; pour une faute légère, il fait couper les oreilles au coupable ou lui crever un oeil, et il le renvoie chez lui, afin qu’il serve d’exemple et que la sévérité du châtiment subi frappe les autres de terreur.

5. Ayant, par de telles cruautés, rassemblé en peu de temps une armée, il envoie chez les Rutènes, avec une partie des troupes, le Cadurque Luctériosi, homme d’une rare intrépidité, et part lui-même chez les Bituriges. Ceux-ci, à son arrivée, envoient une ambassade aux Héduens, dont ils étaient les clients, pour leur demander de les aider à soutenir l’attaque des ennemis. Les Héduens, sur l’avis des légats que César avait laissés à l’armée, envoient au secours des Bituriges des cavaliers et des fantassins. Quand ceux-ci eurent atteint la Loire, qui sépare les deux peuples, ils s’arrêtèrent, et, au bout de peu de jours, ils s’en retournent sans avoir osé franchir le fleuve ; ils rapportent à nos légats que s’ils ont fait demi-tour, c’est qu’ils craignaient la perfidie des Bituriges, car ils ont appris que leur intention était de les envelopper, eux d’un côté, les Arvernes de l’autre, au cas où ils auraient passé le fleuve. Agirent-ils ainsi pour le motif qu’ils déclarèrent aux légats, ou obéissaient-ils à des pensées de trahison ? N’ayant là-dessus aucune certitude, nous ne croyons pas devoir rien affirmer. Les voyant s’en aller, les Bituriges s’empressent de se joindre aux Arvernes.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:20

6. Quand la nouvelle de ces événements parvint en Italie à César, celui-ci, voyant que désormais la situation intérieure, grâce à la fermeté de Pompée, s’était améliorée, partit pour la Gaule transalpines. Une fois arrivé, il se trouva dans un grand embarras comment parviendrait-il à rejoindre son armée ? Si, en effet, il appelait les légions dans la Province, il voyait qu’elles devraient en chemin livrer bataille sans lui ; s’il allait vers elles, il se rendait compte que, dans les circonstances présentes, il ne pouvait sans imprudence confier sa vie à ceux-là même qui paraissaient tranquilles.

7. Cependant Luctérios le Cadurque, qui avait été envoyé chez les Rutènes, les gagne aux Arvernes. Il pousse chez les Nitiobroges et chez les Gabales, reçoit de chaque peuple des otages, et, ayant réuni une forte troupe, entreprend d’envahir la Province, en direction de Narbonne. A cette nouvelle, César pensa qu’il devait, de préférence à tout autre plan, partir pour Narbonne. Il arrive, il rassure les courages ébranlés, place des détachements chez les Rutènes de la province, chez les Volques Arécomiques, chez les Tolosates et autour de Narbonne, toutes régions qui confinaient au territoire ennemi ; il ordonne qu’une partie des troupes de la province et les renforts qu’il a amenés d’Italie se concentrent chez les Helviens, qui touchent aux Arvernes.

8. Après avoir pris ces dispositions, comme déjà Luctérios arrêtait son mouvement et même reculait, parce qu’il trouvait dangereux de s’aventurer au milieu de nos détachements, César part chez les Helviens. Les Cévennes, qui forment barrière entre les Helviens et les Arvernes, étaient en cette saison, à l’époque la plus rude de l’année, couvertes d’une neige très haute qui interdisait le passage néanmoins, les soldats fendent et écartent la neige sur une profondeur de six pieds, et, le chemin ainsi frayé au prix des plus grandes fatigues pour les hommes, on débouche dans le pays des Arvernes. Cette arrivée inattendue les frappe de stupeur, car ils se croyaient protégés par les Cévennes comme par un rempart et jamais, à cette époque de l’année, on n’avait vu personne, fût-ce un voyageur isolé, pouvoir en pratiquer les sentiers ; alors César ordonne à ses cavaliers de rayonner le plus loin possible en terrorisant l’ennemi le plus qu’ils peuvent. Rapidement, par la rumeur publique, par des messagers, Vercingétorix apprend ce qui se passe ; tous les Arvernes, au comble de l’émotion, l’entourent, le pressent qu’il pense à défendre leurs biens, qu’il ne laisse pas l’ennemi les piller entièrement, surtout quand - il le voyait bien - tout le poids de la guerre était pour eux. Cédant à leurs prières, il lève le camp et quitte le pays des Bituriges pour se rendre chez les Arvernes.

9. Mais César ne resta que deux jours sur place : il avait prévu que Vercingétorix agirait effectivement de la sorte ; sous prétexte d’aller chercher du renfort et de la cavalerie, il quitte l’armée, laissant le commandement des troupes au jeune Brutus : il lui recommande de faire des incursions de cavalerie de tous côtés, et de les pousser le plus loin possible ; quant à lui, il tâchera de n’être pas absent plus de trois jours. Les choses ainsi réglées, il se dirige à marches forcées vers Vienne, au grand étonnement de son escorte. Il y trouve de la cavalerie fraîche, qu’il y avait envoyée un certain temps auparavant, et, ne cessant de marcher ni jour ni nuit, se dirige, à travers le pays des Héduens, vers celui des Lingons, où deux légions hivernaient : il voulait, au cas où les Héduens iraient jusqu’à tramer quelque plan contre sa vie, en prévenir, par sa rapidité, l’exécution. Une fois arrivé, il envoie des ordres aux autres légions et les concentre toutes sur un seul point avant que les Arvernes aient pu apprendre qu’il était là. Quand il connaît la situation, Vercingétorix, à nouveau, ramène son armée chez les Bituriges, puis quitte leur territoire et se dispose à assiéger Gorgobina, ville des Boïens : César les y avait établis après les avoir vaincus dans la bataille contre les Helvètes, et il les avait placés sous l’autorité des Héduens.

10. Cette manoeuvre mettait César dans un grand embarras : s’il gardait ses légions dans leurs quartiers pendant le reste de l’hiver, il devait craindre que, ayant laissé écraser un peuple qui était tributaire des Héduens, la Gaule entière n’entrât en dissidence, puisqu’on verrait que ses amis ne trouvaient en lui aucune protection ; s’il les faisait sortir prématurément, il devait craindre d’avoir à souffrir du côté du ravitaillement, par suite de la difficulté des transports. Il crut qu’il valait mieux néanmoins tout supporter, plutôt que de s’aliéner, en acceptant un tel affront, l’unanimité de ses partisans. Il invite donc les Héduens à lui fournir des vivres, et se fait précéder chez les Boïens d’une ambassade qui annoncera sa venue et les exhortera à rester fidèles, à supporter vaillamment le choc de l’ennemi. Laissant à Agédincum deux légions et les bagages de toute l’armée, il se met en route pour le pays des Boïens.

11. Le second jour, il arriva devant Vellaunodunum, ville des Sénons voulant ne pas laisser d’ennemi derrière lui pour n’être pas gêné dans son ravitaillement, il entreprit d’en faire le siège, et en deux jours, il l’eut entourée d’un retranchement ; le troisième jour, la place envoya des parlementaires pour traiter de la reddition : il ordonne qu’on livre les armes, qu’on amène les chevaux, qu’on fournisse six cents otages. Il laisse Caïus Trébonius, son légat, pour terminer le règlement de cette affaire, et part - car il désirait achever sa route au plus vite - se dirigeant vers Cénabum, ville des Carnutes. Ceux-ci, qui venaient à peine d’apprendre que Vellaunodunum était assiégé, pensant que l’affaire traînerait quelque temps, s’occupaient de rassembler des troupes pour la défense de Cénabum, et se disposaient à les y envoyer. Mais en deux jours César y fut. Il campe devant la ville, et, l’heure avancée lui interdisant de commencer l’attaque, il la remet au lendemain ; il ordonne à ses troupes de faire les préparatifs ordinaires en pareil cas, et, comme il y avait sous les murs de la place un pont qui franchissait la Loire, craignant que les habitants ne prissent la fuite à la faveur de la nuit, il fait veiller deux légions sous les armes. Les gens de Cénabum, peu avant minuit, sortirent en silence de la ville et commencèrent de passer le fleuve. César, averti par ses éclaireurs, introduit, après avoir fait incendier les portes, les deux légions qu’il tenait prêtes, et se rend maître de la place : il s’en fallut d’un bien petit nombre que tous les ennemis ne fussent faits prisonniers, car l’étroitesse du pont et des chemins qui y conduisaient avait bloqué cette multitude en fuite. César pille et brûle la ville, fait don du butin aux soldats, passe la Loire et arrive dans le pays des Bituriges.

12. Dès que Vercingétorix est informé de l’approche de César, il lève le siège de Gorgobina et se porte à sa rencontre. Celui-ci avait entrepris d’assiéger une ville des Bituriges, Noviodunum, qui se trouvait sur sa route. La place lui ayant envoyé des députés pour le supplier de pardonner et d’épargner la vie des habitants, César, soucieux d’achever sa tâche en allant vite, méthode qui lui avait valu la plupart de ses précédents succès, ordonne qu’on livre les armes, qu’on amène les chevaux, qu’on fournisse des otages. Déjà une partie des otages avait été livrée et on procédait à l’exécution des autres clauses - des centurions et quelques soldats avaient été introduits dans la place pour rassembler les armes et les chevaux - quand on aperçut au loin la cavalerie ennemie, qui précédait l’armée de Vercingétorix. A peine les assiégés l’eurent-ils vue et eurent-ils conçu l’espoir d’être secourus qu’une clameur s’éleva et qu’on se mit à courir aux armes, à fermer les portes, à garnir les murailles. Les centurions qui étaient dans la ville, comprenant à l’attitude des Gaulois qu’il y avait quelque chose de changé dans leurs dispositions, mirent l’épée à la main, s’emparèrent des portes et ramenèrent leurs soldats au complet et sans blessures.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:20

13. César fait sortir du camp sa cavalerie et engage la bataille ; puis, les siens étant en difficulté, il envoie à leur secours environ quatre cents Germains qu’il avait coutume, depuis le début de la guerre, d’avoir avec lui. Les Gaulois ne purent supporter leur charge : ils furent mis en déroute et se replièrent sur le gros, non sans avoir subi de lourdes pertes. Ce revers ramena les assiégés à leurs premiers sentiments : pris de peur, ils arrêtèrent ceux qu’ils considéraient comme responsables du mouvement populaire, les amenèrent à César et firent leur soumission. Ayant terminé cette affaire, César partit pour Avaricum, qui était la ville la plus grande et la plus forte du pays des Bituriges, et située dans une région très fertile : il pensait que la prise de cette place lui soumettrait toute la nation des Bituriges.

14. Vercingétorix, après cette suite ininterrompue de revers essuyés à Vellaunodunum, à Cénabum, à Noviodunum, convoque un conseil de guerre. Il démontre qu’il faut conduire les opérations tout autrement qu’on ne l’a fait jusqu’ici : « Par tous les moyens on devra viser à ce but interdire aux Romains le fourrage et les approvisionnements. C’est chose facile, car la cavalerie des Gaulois est très nombreuse, et la saison est leur auxiliaire. Il n’y a pas d’herbe à couper : les ennemis devront donc se disperser pour chercher du foin dans les granges ; chaque jour, les cavaliers peuvent anéantir tous ces fourrageurs. Il y a plus quand on joue son existence, les biens de fortune deviennent chose négligeable ; il faut incendier les villages et les fermes dans toute la zone que les Romains, autour de la route qu’ils suivent, paraissent pouvoir parcourir pour fourrager. Pour eux, ils ont tout en abondance, car les peuples sur le territoire desquels se fait la guerre les ravitaillent ; les Romains, au contraire, ou bien devront céder à la disette, ou bien s’exposeront à de graves dangers en s’avançant à une certaine distance de leur camp ; que d’ailleurs on les tue ou qu’on leur enlève leurs bagages, cela reviendra au même, car sans ses bagages une armée ne peut faire campagne. Ce n’est pas tout : il faut encore incendier les villes que leurs murailles et leur position ne mettent pas à l’abri de tout danger, afin qu’elles ne servent pas d’asile aux déserteurs et qu’elles n’offrent pas aux Romains l’occasion de se procurer des quantités de vivres et de faire du butin. Trouvent-ils ces mesures dures, cruelles ? Ils doivent trouver bien plus dur encore que leurs enfants et leurs femmes soient emmenés en esclavage ; et qu’eux-mêmes soient égorgés car c’est là le sort qui attend fatalement les vaincus. »

15. D’un accord unanime, on approuve cet avis : en un seul jour, plus de vingt villes des Bituriges sont incendiées. On fait de même chez les autres peuples d’alentour ; de tous côtés, on aperçoit des incendies. C’était pour tous une grande douleur ; mais ils se consolaient par cette pensée que, la victoire étant presque une chose assurée, ils recouvreraient avant longtemps ce qu’ils avaient perdu. On délibère en conseil de guerre sur Avaricum : veut-on brûler la ville ou la défendre ? Les Bituriges se jettent aux pieds des chefs des diverses nations, suppliant qu’on ne les force point de mettre le feu de leurs mains à une ville qui est, ou peu s’en faut, la plus belle de toute la Gaule, qui est la force et l’ornement de leur pays ; il leur sera facile, vu sa position, de la défendre, car presque de tous côtés elle est entourée par l’eau courante et le marais, et n’offre qu’un accès, qui est d’une extrême étroitesse. On cède à leurs prières Vercingétorix s’y était d’abord opposé, puis s’était laissé fléchir, ému par les supplications des chefs bituriges, et par la commisération générale. On choisit pour la défense de la place les hommes qu’il faut.

16. Vercingétorix suit César à petites étapes et choisit pour son camp une position couverte par des marécages et des bois, à seize mille pas d’Avaricuml. Là, un service régulier de liaison lui permettait de connaître heure par heure les péripéties du siège et de transmettre ses ordres. Il guettait nos détachements qui allaient chercher du fourrage et du blé, et si, poussés par la nécessité, ils s’avançaient un peu trop loin, il les attaquait et leur causait des pertes sérieuses, bien qu’il prissent toutes les précautions possibles, ne sortant pas à intervalles réguliers ni par les mêmes chemins.

17. César campa devant la ville du côté où les cours d’eau et les marais laissaient, comme nous l’avons dit, un étroit passage, et il entreprit de construire une terrasse, de faire avancer des mantelets, d’élever deux tours ; car la nature du terrain interdisait la circonvallation. Pour le blé, il harcèle de demandes les Boïens et les Héduens ; ceuxci, manquant de zèle, n’apportaient qu’une aide médiocre ; ceux-là manquaient de moyens, car ils ne formaient qu’un petit État de faibles ressources et ils eurent tôt fait d’épuiser ce qu’ils possédaient. L’armée souffrait d’une grande disette, à cause de la pauvreté des Boïens, de la mauvaise volonté des Héduens, et parce qu’on avait mis le feu aux granges : ce fut au point que pendant de longs jours les soldats manquèrent de pain, et n’échappèrent aux horreurs de la famine que grâce à quelque bétail qu’on amena de lointains villages ; pourtant, dans cette situation, on ne leur entendit pas proférer une parole qui fût indigne de la majesté du peuple Romain et de leurs précédentes victoires. Bien plus, comme César, visitant les travaux, adressait la parole à chaque légion et disait que si les privations leur étaient trop pénibles, il renoncerait au siège, ce fut un cri unanime pour le prier de n’en rien faire : « Ils avaient pendant de longues années servi sous ses ordres sans subir aucun affront, sans jamais s’en aller en laissant inachevé ce qu’ils avaient entrepris : ils considéreraient comme un déshonneur d’abandonner le siège commencé ; ils aimaient mieux tout souffrir plutôt que de ne pas venger les citoyens romains qui, à Cénabum, avaient été victimes de la perfidie des Gaulois. Ils exprimaient aux centurions et aux tribuns les mêmes sentiments, afin que César en fût informé par eux.

18. Déjà les tours étaient proches du rempart, quand César apprit par des prisonniers que Vercingétorix, n’ayant plus de fourrage, avait rapproché son camp d’Avaricum, qu’il avait pris en personne, le commandement de la cavalerie et de l’infanterie légère exercée à combattre parmi les cavaliers, et était parti pour dresser une embuscade à l’endroit où il pensait que les nôtres viendraient fourrager le lendemain. A cette nouvelle, César partit au milieu de la nuit en silence et parvint le matin au camp des ennemis. Mais leurs éclaireurs les avaient rapidement avertis de son approche : ils cachèrent leurs chariots et leurs bagages dans l’épaisseur des forêts, et rangèrent toutes leurs troupes sur un lieu élevé et découverte. Quand César l’apprit, il fit promptement rassembler les bagages et prendre la tenue de combat.

19. La position de l’ennemi était une colline qui s’élevait en pente douce. Elle était entourée presque de toutes parts d’un marais difficile à traverser et plein d’obstacles, dont la largeur n’excédait pas cinquante pieds. Les Gaulois avaient coupé les passages et, confiants dans la force de leur position, ne bougeaient pas de leur colline ; rangés par cités, ils occupaient solidement tous les gués et tous les fourrés de ce marais, prêts, au cas où les Romains essaieraient de le franchir, à profiter de leur embarras pour fondre sur eux du haut de leur colline : qui ne voyait que la proximité des deux armées croyait les Gaulois disposés à engager le combat à armes à peu près égales ; mais pour qui se rendait compte de l’inégalité des positions, leur contenance apparaissait comme une vaine parade. Les soldats s’indignaient que l’ennemi pût, à une si courte distance, soutenir leur vue, et ils réclamaient le signal du combat ; mais César leur explique ce que coûtera, nécessairement, la victoire, combien de braves il y faudra sacrifier ; devant tant de résolution, quand ils acceptent tous les dangers pour sa gloire, il mériterait d’être taxé de monstrueux égoïsme, si leur vie ne lui était plus précieuse que la sienne propre. Ayant calmé les soldats par ces paroles, il les ramène au camp le jour même, et prend les dernières mesures pour l’assaut de la placer.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:20

20. Vercingétorix, de retour auprès des siens, se vit accuser de trahison : « Il avait porté son camp plus près des Romains, il était parti avec toute la cavalerie, il avait laissé des forces si importantes sans leur donner de commandant en chef, enfin les Romains, après son départ, étaient arrivés bien a propos et bien vite ; tout cela n’avait pu se produire par l’effet du hasard et sans être voulu ; il aimait mieux régner sur la Gaule par concession de César que de leur en être redevable. » A de telles accusations, il répondit en ces termes : « Il avait déplacé le camp : c’était parce que le fourrage manquait, et eux-mêmes y avaient poussé. Il s’était rapproché des Romains : il y avait été déterminé par les avantages de la position, qui se défendait d’elle-même, sans qu’on eût à la fortifier. La cavalerie, il n’y avait pas eu lieu, sur un terrain marécageux, d’en regretter les services, et elle avait été utile là où il l’avait menée. Le commandement en chef, c’était à dessein qu’il ne l’avait confié à personne, par crainte que le chef désigné, cédant aux désirs de la multitude, ne livrât bataille, ce qui, il le voyait bien, était le voeu de tous, à cause de leur manque d’énergie, parce qu’ils étaient incapables d’endurer la fatigue un peu longtemps. Si l’intervention des Romains est due au hasard, il faut en remercier la Fortune ; si elle est due à quelque indicateur, c’est à lui qu’il faut rendre grâce car ils ont pu, de leur position dominante, juger du petit nombre et de la pitoyable valeur de ces soldats qui n’ont pas osé combattre et, honteusement, ont regagné leur camp. Il n’a pas besoin de recevoir de César, en trahissant, une autorité que peut Iui donner la victoire, désormais assurée pour lui et pour tous les Gaulois ; et d’ailleurs, ce pouvoir, il le remet entre leurs mains, s’ils croient lui faire plus d’honneur qu’il ne leur apporte de chances de salut. Pour vous rendre compte, ajoute-t-il, que je dis vrai, écoutez ce que vont vous dire des soldats romains. » Il fait comparaître des esclaves qu’il avait pris peu de jours avant tandis qu’ils faisaient du fourrage et qu’il avait soumis à la torture de la faim et des chaînes. On leur avait, au préalable, fait la leçon, ils savaient ce qu’ils devaient dire quand ils seraient interrogés : ils déclarent qu’ils sont des soldats légionnaires, que la faim, la détresse les ont poussés à quitter le camp en secret, pour tâcher de trouver dans les champs un peu de blé ou de bétail : « Toute l’armée est dans la même détresse, chacun est à bout de forces, on ne peut plus supporter la fatigue des travaux ; aussi le général a-t-il décidé de lever le siège dans trois jours, si l’on n’a pas obtenu de résultat ». - « Voilà, dit alors Vercingétorix, ce que vous devez à l’homme que vous accusez de trahison : grâce à moi, sans qu’il vous en ait coûté une goutte de sang, vous voyez une grande armée victorieuse anéantie par la famine ; et le jour où, honteusement, elle fuira et cherchera un asile, j’ai pris mes dispositions pour qu’aucun peuple ne l’accueille sur son territoire. »

21. La foule entière pousse des clameurs et agite bruyamment ses armes, ce qui est leur façon de faire quand ils approuvent un orateur : « Vercingétorix est un grand chef, sa loyauté est au-dessus de tout soupçon, il est impossible de conduire la guerre avec plus d’habileté. » On décide d’envoyer dans la place dix mille hommes choisis dans toute l’armée, estimant qu’il ne faut pas laisser aux seuls Bituriges le soin du salut commun on se rendait compte, en effet, que, s’ils conservaient la ville, ce serait à eux qu’appartiendrait la victoire décisive.

22. A l’exceptionnelle valeur de nos soldats les Gaulois opposaient toutes sortes de moyens : c’est une race d’une extrême ingéniosité et ils ont de singulières aptitudes à imiter et à exécuter ce qu’ils voient faire par d’autres. A l’aide de lacets, ils détournaient les coups de nos faux, et quand ils les avaient bien serrées dans leurs noeuds, ils les tiraient avec des machines à l’intérieur des remparts ; ils faisaient écrouler notre terrassement en creusant des sapes, d’autant plus savants dans cet art qu’il y a chez eux de grandes mines de fer et qu’ils connaissent et emploient tous les genres de galeries souterraines. Ils avaient garni toute l’étendue de leurs murailles de tours reliées par un plancher et protégées par des peaux. De plus, faisant souvent, de jour et de nuit, des sorties, ou bien ils mettaient le feu à notre terrasse, ou bien ils attaquaient nos soldats en train de travailler ; à mesure que l’avance quotidienne de nos travaux augmentait la hauteur de nos tours, ils haussaient les leurs à proportion en reliant entre eux les poteaux verticaux qui en constituaient l’ossature ; ils entravaient l’achèvement de nos galeries en lançant dans les parties encore découvertes des pièces de bois taillées en pointe et durcies au feu, de la poix bouillante, des pierres énormes, et nous interdisaient ainsi de les prolonger jusqu’au pied des murs.

23. Tous les murs gaulois sont faits, en général, de la manière suivante. On pose sur le sol, sans interruption sur toute la longueur du mur, des poutres perpendiculaires à sa direction et séparées par des intervalles égaux de deux pieds. On les relie les unes aux autres dans la fondation, et on les recouvre d’une grande quantité de terre ; le parement est formé de grosses pierres encastrées dans les intervalles dont nous venons de parler. Ce premier rang solidement établi, on élève par dessus un deuxième rang semblable, en conservant le même intervalle de deux pieds entre les poutres, sans que cependant pour cela elles touchent celles du rang inférieur ; mais elles en sont séparées par un espace de deux pieds aussi, et chaque poutre est ainsi isolée de ses voisines par une pierre, ce qui la fixe solidement. On continue toujours de même jusqu’à ce que le mur ait atteint la hauteur voulue. Ce genre d’ouvrage offre un aspect varié qui n’est pas désagréable à l’oeil, avec son alternance de poutres et de pierres, celles-ci n’en formant pas moins des lignes continues qui se coupent à angle droit ; il est, de plus, très pratique et parfaitement adapté à la défense des villes, car la pierre le défend du feu et le bois des ravages du bélier, celui-ci ne pouvant ni briser, ni disjoindre une charpente où les pièces qui forment liaison à l’intérieur ont en général quarante pieds d’un seul tenant.

24. Tout cela mettait obstacle au siège ; les soldats étaient, en outre, retardés dans leurs travaux par un froid opiniâtre et des pluies continuelles ; ils surent néanmoins, en travaillant sans relâche, venir à bout de toutes ces difficultés, et en vingt-cinq jours ils construisirent une terrasse qui avait trois cents trente pieds de large et quatre-vingts pieds de haut. Elle touchait presque le rempart ennemi, et César, qui selon son habitude passait la nuit sur le chantier, exhortait ses soldats à ne pas perdre un instant, quand peu avant la troisième veille on remarqua qu’une fumée s’élevait de la terrasse ; l’ennemi y avait mis le feu par une mine. Au même moment, tout le long du rempart une clameur s’élevait, et les ennemis faisaient une sortie par deux portes, de chaque côté des tours. D’autres jetaient du haut du mur sur la terrasse des torches et du bois sec, ils versaient de la poix et tout ce qui était de nature à activer l’incendie il était difficile, dans ces conditions, de régler la défense, de décider où il fallait d’abord se porter et à quel danger il fallait parer. Pourtant, comme, par ordre de César, deux légions veillaient toujours devant le camp, et que des forces plus considérables travaillaient au chantier en se relayant, la défense s’organisa vite les uns tenaient tête aux ennemis qui débouchaient des portes, les autres ramenaient les tours en arrière et faisaient une tranchée dans le terrassement, tandis que tout ce qui était au camp accourait pour éteindre le feu.

25. Le reste de la nuit s’était écoulé et on combattait encore sur tous les points ; l’espoir de vaincre se ranimait sans cesse chez l’ennemi, d’autant plus qu’il voyait les mantelets des tours consumés par le feu, qu’il se rendait compte de la difficulté qu’éprouvaient les nôtres pour venir, à découvert, au secours de leurs camarades, et que sans cesse, de leur côté, des troupes fraîches remplaçaient les troupes fatiguées ; tout le sort de la Gaule leur paraissait dépendre de cet instant. Il se produisit alors à nos regards quelque chose qui nous parut digne de mémoire, et que nous n’avons pas cru devoir passer sous silence. Il y avait devant une porte un Gaulois qui jetait vers la tour en feu des boules de suif et de poix qu’on lui passait de main en main ; un trait parti d’un scorpion, lui perça le côté droit et il tomba sans connaissance. Un de ses voisins, enjambant son corps, le remplaça dans sa besogne ; il tomba de même, frappé à son tour par le scorpion ; un troisième lui succéda, et au troisième un quatrième ; et le poste ne cessa d’être occupé par des combattants jusqu’au moment où, l’incendie ayant été éteint et les ennemis repoussés sur tout le front de bataille, le combat prit fin.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:20

26. Ayant tout essayé, et toujours sans succès, les Gaulois, le lendemain, décidèrent d’abandonner la ville : Vercingétorix les y exhortait, le leur ordonnait. En tâchant d’effectuer cette opération dans le silence de la nuit, ils espéraient y réussir sans trop de pertes, parce que le camp de Vercingétorix n’était pas loin de la place, et que le marécage qui formait entre celle-ci et les Romains une ligne continue retarderait la poursuite. Ils faisaient déjà leurs préparatifs, la nuit venue, quand soudain les mères de famille accoururent sur les places et se jetant, en larmes, à leurs pieds, les supplièrent de mille façons de ne pas les livrer à la cruauté de l’ennemi, elles et leur commune progéniture, à qui la faiblesse du sexe ou de l’âge ne permettait pas la fuite. Quand elles les virent inflexibles - en général, dans les cas de péril extrême, l’âme en proie à la peur reste inaccessible à la pitié - elles se mirent à crier toutes ensemble et à signaler aux Romains le projet de fuite. Alors les Gaulois, craignant que la cavalerie romaine ne leur coupât la route, renoncèrent à leur dessein.

27. Le lendemain César fit avancer une tour et redresser les terrassements qu’il avait entrepris ; là-dessus il se mit à pleuvoir abondamment, et ce temps lui parut favorable pour décider l’attaque, car il apercevait quelque relâchement dans la garde du rempart ; il dit à ses soldats de ralentir leur travail, et leur fit connaître ce qu’il attendait d’eux. Il réunit secrètement les légions, en tenue de combat, en deçà des baraques, et les exhorta à cueillir enfin après tant de fatigues le fruit de la victoire ; il promit des récompenses pour ceux qui auraient les premiers escaladé le rempart, et donna le signal de l’assaut. Ils bondirent soudain de toutes parts et eurent vite fait de garnir la muraille.

28. Les ennemis, effrayés par ce coup inattendu, furent chassés du mur et des tours ; ils se reformèrent sur le forum et sur les places, résolus à faire front du côté où viendrait l’attaque et à livrer une bataille rangée. Mais quand ils virent qu’au lieu de descendre lutter de plain-pied nos soldats les enveloppaient en occupant toute la muraille, ils craignirent de se voir ôter toute chance de retraite et, jetant leurs armes, ils gagnèrent d’un seul élan l’extrémité de la ville ; là, comme ils se pressaient devant l’étroite issue des portes, nos fantassins les massacrèrent, tandis que ceux qui étaient déjà sortis tombaient sous les coups de nos cavaliers. Personne ne pensa au butin ; excités par le souvenir du carnage de Cénabum et par les fatigues du siège, ils n’épargnèrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Bref, d’un ensemble d’environ quarante mille hommes, à peine huit cents, qui s’enfuirent hors de la ville aux premiers cris, arrivèrent sains et saufs auprès de Vercingétorix. Celui-ci, craignant que leur arrivée tumultueuse et l’émotion que leur vue provoquerait dans une foule impressionnable ne fussent cause d’une émeute, les reçut en pleine nuit et silencieusement, ayant pris soin de disposer sur la route, à bonne distance du camp, ses compagnons d’armes et les chefs des cités, qui avaient mission de les trier et de conduire chaque groupe vers les divers quartiers assignés au début de la campagne à chaque peuple.

29. Le lendemain ayant convoqué le conseil, il apporta aux siens consolations et encouragements, les invitant à ne pas se laisser abattre ni bouleverser pour un revers : « Ce n’est point par leur valeur et en bataille rangée que les Romains ont triomphé, mais grâce à une technique, à un art des sièges qui ont surpris l’ignorance des Gaulois. On se trompe, si l’on s’attend, dans la guerre, à n’avoir que des succès. Pour lui, il n’a jamais été d’avis de défendre Avaricum, eux-mêmes en sont témoins ; le malheur est dû au manque de sagesse des Bituriges et à l’excessive complaisance des autres. N’importe, il aura vite fait de le réparer par de plus importants succès. Les peuples gaulois qui se tiennent encore à l’écart entreront, par ses soins, dans l’alliance, et il fera de toute la Gaule un faisceau de volontés communes auquel le monde entier même sera incapable de résister ; ce résultat, il l’a déjà presque atteint. En attendant, il est juste qu’ils veuillent bien, pour le salut de tous, se mettre à fortifier le camp, afin d’être mieux à même de résister aux attaques soudaines de l’ennemi. »

30. Ce discours ne déplut pas aux Gaulois : on lui savait gré surtout de n’avoir pas perdu courage après un coup si rude, de ne s’être point caché ni dérobé aux regards : on lui reconnaissait des dons supérieurs de discernement et de prévision, parce qu’il avait été d’avis, alors que la situation était entière, d’abord d’incendier Avaricum, puis de l’abandonner. Aussi, tandis que les autres chefs voient les revers diminuer leur autorité, lui, au contraire, après un échec, grandissait de jour en jours. En même temps, ses assurances faisaient naître l’espoir que les autres cités entreraient dans l’alliance ; les Gaulois se mirent alors, pour la première fois, à fortifier leur camp le choc avait été si rude que ces hommes qui n’étaient pas habitués au travail pensaient devoir se soumettre à tout ce qu’on leur commandait.

31. Cependant Vercingétorix, comme il l’avait promis, faisait tous ses efforts pour adjoindre à la coalition les autres cités, et cherchait à en gagner les chefs par des présents et des promesses. Il choisissait pour atteindre ce but les auxiliaires les plus qualifiés, ceux à qui l’habitude de leur éloquence ou leurs relations d’amitié donnaient le plus de moyens de séduction. Il s’occupe, d’autre part, d’équiper et d’habiller les soldats qui avaient pu s’échapper lors de la prise d’Avaricum ; pour réparer les pertes de ses effectifs, il demande aux différents peuples de lui fournir un certain nombre de soldats, fixant le chiffre et la date avant laquelle il veut les voir amener dans son camp ; en outre, il ordonne qu’on recrute et qu’on lui envoie tous les archers, qui étaient très nombreux en Gaule. De semblables mesures lui permettent de combler rapidement les pertes d’Avaricum. C’est sur ces entrefaites que Teutomatos, fils d’Ollovico et roi des Nitiobroges, dont le père avait reçu du Sénat le titre d’ami, vint le rejoindre avec une forte troupe de cavaliers de sa nation et des mercenaires qu’il avait recrutés en Aquitaine.

32. César demeura plusieurs jours à Avaricum, et y trouva une grande abondance de blé et d’autres vivres ; il permit ainsi à son armée de se remettre de ses fatigues et de ses privations. On était déjà presque à la fin de l’hiver ; la saison invitait à se mettre en campagne, et d’ailleurs César avait résolu de marcher à l’ennemi, pour le faire sortir de ses marécages et de ses forêts, ou bien l’y assiéger, quand une députation de nobles héduens vient le trouver pour implorer son aide dans des circonstances particulièrement critiques : « La situation est des plus graves : alors que l’antique usage veut qu’on ne nomme qu’un magistrat suprême, qui détient pendant un an le pouvoir royal, deux hommes exercent cette magistrature et chacun d’eux se prétend légalement nommé. L’un est Convictolitavis, jeune homme riche et de naissance illustre ; l’autre est Cotos, issu d’une très vieille famille, jouissant d’ailleurs d’une grande influence personnelle et ayant de nombreux parents ; son frère Valétiacos a rempli l’année précédente la même charge. Tout le pays est en armes ; le sénat est divisé, le peuple est divisé, les clients des deux rivaux forment deux partis ennemis. Si le conflit dure, on verra les deux moitiés de la nation en venir aux mains. Il dépend de César d’empêcher ce malheur par une enquête attentive et par le poids de son intervention. »

33. César pensait qu’il y avait des inconvénients à interrompre les opérations et à abandonner l’ennemi ; mais il savait aussi quels maux engendrent les discordes et il ne voulait pas qu’une si grande nation, et si étroitement unie à Rome, que personnellement il avait toujours favorisée et comblée d’honneurs, en vînt à la guerre civile, et qu’alors le parti qui se croirait le moins fort demandât du secours à Vercingétorix : il jugea donc qu’il fallait d’abord parer à cela, et comme les lois des Héduens interdisaient à ceux qui géraient la magistrature suprême de franchir les frontières, voulant éviter de paraître porter atteinte à la constitution du pays, il décida de s’y rendre lui-même, et il convoqua tout le sénat et les deux compétiteurs à Decize. Presque toute la cité y vint ; il apprit que Cotos était l’élu d’une poignée d’hommes réunis en secret ailleurs et à un autre moment qu’il ne convenait, que le frère avait proclamé l’élection du frère, alors que les lois interdisaient que deux membres d’une même famille fussent l’un du vivant de l’autre, non seulement nommés magistrats, mais même admis au sénat. Il obligea Cotos à déposer le pouvoir, et invita Convictolitavis, qui avait été nommé, conformément aux usages, sous la présidence des prêtres et alors que la magistrature était vacante, à prendre le pouvoir.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:20

34. Cette décision étant intervenue, il exhorta les Héduens à oublier discussions et querelles, à tout laisser pour se consacrer à la présente guerre ; il leur promit qu’ils recevraient de lui, une fois la Gaule vaincue, les récompenses qu’ils auraient méritées ; il les invita à lui envoyer sans retard toute leur cavalerie, et dix mille fantassins qu’il répartirait dans divers postes pour la protection des convois de vivres. Il fit ensuite deux parts de son armée quatre légions furent confiées à Labiénus pour marcher contre les Sénons et les Parisii, et il mena lui-même les six autres chez les Arvernes, vers la ville de Gergovie, en suivant l’Allier ; il donna une partie de la cavalerie à Labiénus et garda l’autre part. Quand Vercingétorix apprit ces nouvelles, il coupa tous les ponts de l’Allier et se mit à remonter le fleuve sur la rive opposées.

35. Les deux armées se voyaient l’une l’autre et campaient généralement face à face ; et comme Vercingétorix disposait des éclaireurs pour empêcher les Romains de faire un pont et de franchir le fleuve, César se trouvait dans une situation fort difficile : il risquait d’être arrêté par l’Allier la plus grande partie de l’été, car ce n’est guère avant l’automne que, d’habitude, l’Allier est guéable. Pour éviter qu’il en fût ainsi, César alla camper dans une région boisée en face de l’un des ponts que Vercingétorix avait fait détruire, et le lendemain il y demeura secrètement avec deux légions, tandis qu’il faisait partir comme à l’habitude le reste de ses troupes avec tous les bagages, ayant eu soin de fractionner un certain nombre de cohortes pour faire croire que le nombre des légions n’avait pas changé. Il leur donna l’ordre de se porter aussi loin que possible en avant, et quand l’heure lui fit supposer qu’elles étaient arrivées au campement, il se mit à rétablir le pont sur les anciens pilotis, dont la partie inférieure restait entière. L’ouvrage fut rapidement terminé ; il fit passer les légions et, ayant choisi un emplacement favorable pour son camp, rappela à lui les autres corps. Quand Vercingétorix apprit la chose, craignant d’être obligé à livrer bataille malgré lui, il força les étapes pour prendre de l’avance.

36. César parvint à Gergovie en quatre étapes ; ayant livré le jour de son arrivée un petit combat de cavalerie, et ayant reconnu la place, qui était sur une montagne fort haute et d’accès partout difficile, il désespéra de l’enlever de force ; quant à un siège, il décida de n’y songer qu’après avoir pourvu aux subsistances. De son côté, Vercingétorix avait campé près de la ville, sur la hauteur, et il avait disposé autour de lui les forces de chaque cité, en ne les séparant que par un léger intervalle tous les sommets de cette chaîne que la vue découvrait étaient occupés par ses troupes, en sorte qu’elles offraient un spectacle terrifiant. Ceux des chefs de cités qu’il avait choisis pour former son conseil étaient convoqués par lui chaque jour à la première heure pour les décisions à prendre ou les mesures à exécuter ; et il ne se passait presque point de jour qu’il n’éprouvât, par des engagements de cavalerie auxquels se mêlaient les archers, l’ardeur et la valeur de chacun. Il y avait en face de la ville, au pied même de la montagne, une colline très bien fortifiée par la nature, et isolée de toutes parts : si nous l’occupions, nous priverions l’ennemi d’une grande partie de son eau et il ne fourragerait plus librement. Mais cette position était tenue par une garnison qui n’était pas méprisable. Pourtant César, étant sorti de son camp au milieu du silence de la nuit, bouscula les défenseurs avant que l’on eût pu les secourir de la place et, maître de la position, y installa deux légions ; il relia le petit camp au grand camp par un double fossé de douze pieds de large, afin que même des hommes isolés pussent aller de l’un à l’autre à l’abri des surprises de l’ennemie.

37. Tandis que ces événements se déroulent devant Gergovie, Convictolitavis, cet Héduen à qui, comme on l’a vu, César avait donné la magistrature suprême, cédant aux séductions de l’or arverne, entre en rapports avec certains jeunes gens, à la tête desquels étaient Litaviccos et ses frères, issus d’une très grande famille. Il partage avec eux le prix de sa trahison, et les exhorte à se souvenir qu’ils sont des hommes libres et nés pour commander. « Il n’y a qu’un seul obstacle à la victoire des Gaulois, qui est certaine : c’est l’attitude des Héduens ; l’autorité de leur exemple retient les autres cités qu’ils abandonnent les Romains, et ceux-ci ne pourront plus tenir en Gaule. Sans doute, il n’est pas sans avoir à César quelque obligation, quoique celui-ci n’ait fait, après tout, que reconnaître la justice de sa cause ; mais le désir de l’indépendance nationale est le plus fort. Car enfin, pourquoi les Héduens recourraient-ils à l’arbitrage de César quand il s’agit de leur constitution et de leurs lois, plutôt que Rome à celui des Héduens ? » Le discours du magistrat et l’argent ont vite fait d’entraîner ces jeunes hommes : ils se déclarent même prêts à prendre la tête du mouvement, et nos conjurés cherchent un plan d’action, car ils ne se flattaient pas d’amener les Héduens à la guerre si facilement. On décida que Litaviccos recevrait le commandement des dix mille hommes qu’on devait envoyer à César, et il se chargerait de les conduire, tandis que ses frères le devanceraient auprès de César. Les autres parties du plan sont également réglées.

38. On remit l’armée à Litaviccos. Quand il fut à environ trente milles de Gergovie, il réunit soudain ses troupes et, tout en larmes, leur dit : « Où allons-nous, soldats ? Toute notre cavalerie, toute notre noblesse ont péri ; des citoyens du plus haut rang, Eporédorix et Viridomaros, accusés de trahison par les Romains, ont été mis à mort sans qu’on leur eût permis de se défendre. Apprenez le détail du drame de la bouche de ceux qui ont échappé au massacre, car pour moi, qui ai perdu mes frères et tous mes proches, la douleur m’empêche d’en faire le récit. » On fait avancer des hommes à qui il avait fait la leçon, et ils racontent à la multitude ce que Litaviccos venait d’annoncer « Les cavaliers héduens ont été massacrés sous prétexte qu’ils étaient entrés en pourparlers avec les Arvernes ; quant à eux, ils ont pu se cacher au milieu de la foule des soldats et échapper ainsi au carnage. » Une clameur s’élève, on supplie Litaviccos d’indiquer le parti à prendre. Mais lui : « S’agit-il de délibérer ? ne sommes-nous pas dans l’obligation d’aller à Gergovie et de nous joindre aux Arvernes ? A moins que nous ne doutions que les Romains, après un tel crime, n’accourent pas déjà pour nous égorger ? Ainsi donc, si nous avons du coeur, vengeons la mort des victimes qu’ils ont indignement massacrées, et exterminons ces bandits. » Ce disant, il désigne des citoyens romains qui s’étaient joints à lui, confiants dans sa protection ; il livre au pillage le blé et les approvisionnements dont il convoyait une grande quantité, et fait périr ces malheureux dans de cruelles tortures. Il envoie des messagers dans tout le pays des Héduens, y provoque une profonde émotion par la même nouvelle mensongère d’un massacre des cavaliers et des notables ; il exhorte ses concitoyens à venger leurs injures de la même manière qu’il a fait lui-même.

39. L’Héduen Eporédorix, jeune homme de très grande famille et très puissant dans son pays, et avec lui Viridomaros, de même âge et de même crédit, mais de moindre naissance, que César, sur la recommandation de Diviciacos, avait élevé d’une condition obscure aux plus grands honneurs, s’étaient joints à la cavalerie héduenne sur convocation spéciale de sa part. Ils se disputaient le premier rang, et dans ce conflit des deux magistrats suprêmes qu’on a raconté plus, haut, ils avaient lutté de toutes leurs forces : l’un pour Convictolitavis, l’autre pour Lotos. Eporédorix, instruit des projets de Litaviccos, vient, vers le milieu de la nuit, mettre César au courant ; il le supplie de ne pas souffrir que les desseins pervers de quelques jeunes gens fassent abandonner à son pays l’amitié de Rome ; ce qui se produira, si tant de milliers d’hommes se joignent à l’ennemi, car leurs proches ne pourront se désintéresser de leur sort, ni la nation ne point y attacher d’importance.

40. Cette nouvelle affecta vivement César, car il avait toujours eu pour les Héduens des bontés particulières ; sans hésiter, il fait sortir du camp quatre légions sans bagages et toute la cavalerie ; et on n’eut pas le temps, dans des conjonctures si pressantes, de resserrer le camp, car le succès dépendait de Ia rapidité ; il laisse son légat Laïus Fabius avec deux légions pour la garde du camp. Ayant ordonné qu’on se saisît des frères de Litaviccos, il apprend qu’ils viennent de s’enfuir chez l’ennemi. Il exhorte ses soldats à ne pas se rebuter d’une marche pénible que la nécessité impose ; tous le suivent avec ardeur, et après avoir parcouru vingt-cinq milles, il aperçoit les Héduens ; il lance sa cavalerie, les arrête, les empêche d’avancer, mais fait défense générale de tuer personne. Il ordonne à Eporédorix et à Viridomaros, que les Héduens croyaient morts, de se mêler aux cavaliers et d’appeler leurs compatriotes. On les reconnaît, on découvre l’imposture de Litaviccos ; alors les Héduens tendent les mains, font signe qu’ils se rendent et, jetant leurs armes, demandent grâce. Litaviccos se réfugie à Gergovie, accompagné de ses clients, car, selon la coutume des Gaulois, il est impie, même si la situation est sans issue, d’abandonner son patron.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:21

41. César envoya des messagers chez les Héduens pour leur faire savoir que sa bonté avait laissé la vie à des hommes que le droit de la guerre lui eût permis de faire périr ; puis, ayant fait reposer son armée pendant trois heures de nuit, il se mit en route pour Gergovie. Il était à peu près à mi-chemin quand des cavaliers dépêchés par Fabius lui font connaître quel danger le camp a couru. « Des forces considérables ont donné l’assaut ; une relève fréquente remplaçait les troupes fatiguées par des troupes fraîches, tandis que les nôtres étaient obligés à un effort ininterrompu et épuisant car, en raison de l’étendue du camp, les mêmes devaient demeurer sans cesse au retranchement. Une grêle de flèches et de traits de toutes sortes en avait blessé un grand nombre ; pour résister à cette attaque, notre artillerie avait été d’un grand secours. Fabius profitait de leur départ pour boucher les portes du camp, sauf deux, garnir la palissade de mantelets, et se préparer à pareil assaut pour le lendemain. » A cette nouvelle, César hâta sa marche, et grâce à l’ardeur extrême des soldats, parvint au camp avant le lever du soleil.

42. Tandis que ces événements se déroulent devant Gergovie, les Héduens, aux premières nouvelles qu’ils reçoivent de Litaviccos, ne se donnent pas le temps de s’informer. La cupidité excite les uns, les autres obéissent à leur emportement naturel et à la légèreté qui est le trait dominant de la race, et qui leur fait prendre un bruit sans consistance pour un fait certain. Ils pillent les biens des citoyens romains, ils tuent, ils emmènent en esclavage. Convictolitavis encourage le mouvement qui se déclenche : il excite le peuple, il le rend furieux, pour qu’une fois souillé d’un crime la honte l’empêche de revenir à la raison. Marcus Aristius, tribun militaire, était en route pour rejoindre sa légion ; on le force à quitter Cavillonum en lui promettant sur l’honneur qu’il ne sera pas inquiété ; on expulse aussi les Romains qui s’étaient établis dans la ville pour y faire du commerce. A peine ceux-ci s’étaient-ils mis en route, qu’on les attaque et qu’on leur enlève tous leurs bagages ; comme ils résistent, ils subissent un assaut d’un jour et d’une nuit ; les pertes étant sérieuses des deux côtés, les assaillants appellent aux armes des bandes plus nombreuses.

43. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle que tous les soldats héduens sont au pouvoir de César : alors on se précipite vers Aristius, on explique que le gouvernement n’est pour rien dans ce qui s’est passé ; on ordonne une enquête sur les pillages, on confisque les biens de Litaviccos et de ses frères, on députe à César pour se disculper. Cette conduite leur est dictée par le désir de recouvrer leurs troupes ; mais ils avaient sur eux la souillure d’un crime, ils étaient retenus par ce que leur avait rapporté le pillage - car beaucoup y avaient participé, - enfin ils avaient peur du châtiment : aussi se mettent-ils à se concerter en secret au sujet de la guerre, et ils envoient des ambassades aux autres cités pour essayer de les gagner. César se rendait compte de ces manoeuvres ; néanmoins, il parle aux députés avec toute la douceur possible, leur déclarant que, tenant compte de l’aveuglement et de la légèreté de la populace, il ne prend aucune mesure sévère contre la nation des Héduens et ne retire rien de sa bienveillance à leur égards. Cependant, comme il s’attendait à un grand soulèvement de la Gaule, voulant éviter d’être enveloppé par tous les peuples gaulois, il songea aux moyens de quitter Gergovie et de rassembler à nouveau toute son armée, afin qu’un départ qui n’était dû qu’à la crainte de la défection ne pût avoir l’air d’une fuites.

44. Au milieu de ces pensées, il lui sembla qu’une occasion s’offrait de vaincre. Étant venu au petit camp pour inspecter les ouvrages, il remarqua qu’une colline qui était dans les lignes de l’ennemi était dégarnie de troupes, alors que les jours précédents elles y étaient si denses que le sol s’en voyait à peine. Étonné, il s’enquiert auprès des déserteurs, dont il venait un grand nombre chaque jour. Tous font la même déclaration : comme César l’avait déjà appris par ses éclaireurs, le revers de cette colline était presque plat, mais boisé et étroit dans la partie par où l’on accédait à l’autre côté de la ville ; l’ennemi craignait beaucoup pour cet endroit, et il sentait bien que, les Romains occupant déjà une colline, s’il perdait l’autre, il serait presque enveloppé et ne pourrait ni sortir, ni fourrager. Vercingétorix avait appelé toutes ses troupes pour la fortifier.

45. Ainsi renseigné, César envoie vers la position, au milieu de la nuit, de nombreux escadrons ; il leur ordonne de se répandre de tous côtés en faisant du bruit. A l’aube, il fait sortir du camp un grand nombre de mulets chargés de bagages, les fait débâter et ordonne que les muletiers, coiffés de casques, prenant l’air et l’allure de cavaliers, fassent le tour par les collines. Il leur adjoint quelques cavaliers qui doivent, pour donner le change, rayonner largement. Par un long détour, ils se concentreront tous au même point. Les gens de la ville apercevaient au loin ces mouvements, car de Gergovie la vue plongeait sur le camp, sans toutefois qu’il fût possible, à une telle distance, de se rendre un compte exact des choses. César envoie par la même ligne de hauteurs une légion, et après qu’elle s’est un peu avancée, il l’établit dans un fond où des bois la cachent aux regards. L’inquiétude des Gaulois augmente et toutes leurs troupes sont acheminées sur ce point pour travailler aux retranchements. Quand il voit que le camp ennemi est vide, César fait passer ses soldats du grand camp dans le petit par petits groupes et en ayant soin que les ornements des casques soient recouverts et les enseignes cachées, afin de ne pas attirer l’attention des défenseurs de la ville ; il révèle ses intentions aux légats qu’il avait mis à la tête de chaque légion ; il leur recommande avant tout de contenir leurs troupes, de veiller à ce que l’ardeur au combat ou l’espoir du pillage ne les emporte pas trop loin ; il leur explique les difficultés qui viennent de l’inégalité des positions : seule une action prompte peut y remédier ; il s’agit d’une surprise, non d’une bataille en règle. Après quoi, il donne le signal de l’assaut et lance en même temps, sur la droite, par une autre montée, les Héduenss.

46. La distance entre le mur de la ville et la plaine, depuis l’endroit où commençait la montée, était, en ligne droite sans aucun détour, de douze cents pas ; mais tous les lacets qu’on avait faits pour faciliter l’ascension augmentaient la longueur du chemin. Environ à mi-hauteur, les Gaulois avaient construit un mur de grandes pierres, haut de six pieds, qui suivait le flanc de la colline aussi régulièrement que le permettait la nature du terrain, et était destiné à ralentir notre assaut ; toute la zone inférieure avait été laissée vide, tandis que la partie de la colline comprise entre ce mur et le rempart de la ville était remplie de campements très serrés. Nos soldats, au signal donné, arrivent promptement à ce premier mur ; ils le franchissent, et s’emparent de trois camps ; et ils le firent si promptement que Teutomatos, roi des Nitiobroges, surpris dans sa tente, où il faisait la sieste, n’échappa qu’à grand-peine des mains des soldats qui y entraient pour faire du butin il s’enfuit à demi nu, et son cheval fut blessé.

47. Comme il avait atteint le but qu’il s’était proposé, César ordonna de sonner la retraite, et ayant harangué la dixième légion, avec laquelle il était, il lui fit faire halte. Les autres légions n’entendirent pas la trompette, parce qu’elles étaient au-delà d’un ravin assez large ; pourtant les tribuns et les légats, suivant les instructions de César, s’efforçaient de les retenir. Mais les soldats, exaltés par l’espoir d’une prompte victoire, par le spectacle de l’ennemi en fuite, par le souvenir de leurs précédents succès, pensaient qu’il n’y avait pas d’entreprise si ardue que leur valeur ne pût mener à bien, et ils ne cessèrent la poursuite qu’une fois arrivés près des murs et des portes de la cité. A ce moment, une clameur s’éleva de tous les points de la ville ; ceux qui étaient loin, effrayés de ce soudain tumulte, crurent que l’ennemi avait franchi les portes et sortirent de la place précipitamment. Les mères de famille jetaient du haut des murs des étoffes et de l’argent et, le sein découvert, penchées sur la muraille et tendant leurs mains ouvertes, elles suppliaient les Romains de les épargner, de ne pas massacrer, comme ils avaient fait à Avaricum, les femmes même et les enfants ; plusieurs, se suspendant aux mains de leurs compagnes et se laissant glisser, venaient se rendre aux soldats. Lucius Fabius, centurion de la huitième légion, avait - c’était connu - déclaré ce jour-là au milieu de ses hommes que les récompenses de la journée d’Avaricum le remplissaient d’ardeur et qu’il ne souffrirait pas que personne escaladât le mur avant lui ; il prit avec lui trois de ses soldats et, hissé par eux, il monta sur le rempart ; puis, à son tour, les tirant à lui, il les fit monter l’un après l’autre.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:21

48. Cependant, ceux des Gaulois qui s’étaient assemblés de l’autre côté de la ville, ainsi que nous l’avons expliqué plus haut, pour y faire des travaux de défense, entendant d’abord des cris, puis recevant à plusieurs reprises la nouvelle que les Romains étaient maîtres de la ville, se portèrent au pas de course vers le lieu de l’action, précédés de la cavalerie. A mesure qu’ils arrivaient, ils prenaient position au pied de la muraille et grossissaient les rangs de nos adversaires. Lorsqu’ils furent en grand nombre, on vit les mères de famille, qui, quelques instants auparavant, nous tendaient les mains du haut des murs, adresser leurs prières aux Gaulois et, selon la coutume de ce peuple, leur montrer leurs cheveux épars et tendre vers eux leurs enfants. Les Romains ne luttaient pas à armes égales : la position, le nombre étaient contre eux ; sans compter que, fatigués par la course et par la durée du combat, il ne leur était pas facile de soutenir le choc de troupes toutes fraîches.

49. César, voyant que l’ennemi avait l’avantage de la position et, de plus en plus, celui du nombre, conçut des craintes pour la suite du combat : il envoya à son légat Titus Sextius, à qui il avait confié la garde du petit camp, l’ordre d’en faire sortir promptement ses cohortes et de les disposer au pied de la colline, sur la droite de l’ennemi, afin que, s’il voyait les nôtres lâcher pied, il pût intimider l’ennemi et gêner sa poursuite. De son côté, César, s’étant porté avec sa légion un peu en avant du point où il avait fait halte, attendait l’issue du combat.

50. Le corps à corps était acharné, l’ennemi se fiant aux avantages que lui donnaient le terrain et le nombre, et nos soldats à leur valeur, quand soudain on vit paraître sur notre flanc droit les Héduens, que César avait envoyés par une autre montée, à droite, pour faire diversion. Trompés par la ressemblance de leurs armes avec celles des ennemis, les Romains furent vivement émus, et bien qu’ils eussent l’épaule droite découverte, ce qui était le signe conventionnel en usage, nos soldats crurent que c’était là un stratagème employé par l’ennemi pour les abuser. Au même moment, le centurion Lucius Fabius et ceux qui avaient escaladé la muraille avec lui étaient enveloppés, massacrés et jetés à bas du rempart. Marcus Pétronius, centurion de la même légion, après avoir essayé de briser les portes, écrasé par le nombre et voyant sa mort certaine - il était couvert de blessures, - s’adressa en ces termes à ses hommes qui l’avaient suivi « Puisque je ne peux me sauver avec vous, je veux du moins préserver votre vie, que ma passion de la gloire a mise en péril. Songez à votre salut, je vais vous en donner le moyen. » Ce disant, il se précipita au milieu des ennemis, en tua deux et réussit à dégager un peu la porte. Ses hommes essayaient de l’aider ; mais lui : « En vain, dit-il, vous tentez de me sauver ; j’ai perdu trop de sang et mes forces me trahissent. Partez donc, pendant que vous le pouvez encore, et repliez-vous sur la légion. » C’est ainsi que peu après il tomba, les armes à la main, en assurant le salut des siens.

51. Les nôtres, pressés de toutes parts, ayant perdu quarante-six centurions, furent bousculés. La poursuite furieuse des Gaulois fut ralentie par la dixième légion qui s’était établie en soutien sur un point où la pente était un peu moins forte. Cette légion fut à son tour appuyée par les cohortes de la treizième, que le légat Titus Sextius avait fait sortir du petit camp et qui avaient pris position au-dessus de la plaine. Dès que l’ensemble de nos légions atteignit cette plaine, elles s’arrêtèrent et se reformèrent face à l’ennemi. Vercingétorix ramena ses troupes du pied de la colline à l’intérieur du retranchement. Nous perdîmes ce jour-là un peu moins de sept cents hommes.

52. Le lendemain, César, ayant assemblé ses troupes, leur reprocha leur manque de réflexion et de sang-froid : « Ils avaient décidé d’eux-mêmes jusqu’où ils devaient aller et ce qu’ils devaient faire, ils ne s’étaient pas arrêtés quand on avait sonné la retraite, et les tribuns, les légats même n’avaient pu les retenir. Il leur expliqua de quelle importance était le désavantage de la position, et quelle avait été sa pensée à Avaricum, lorsque, ayant surpris l’ennemi sans chef et sans cavalerie, sûr de la victoire, il y avait pourtant renoncé, parce qu’il ne voulait pas éprouver dans cette rencontre les pertes, fussent-elles légères, que lui aurait values le désavantage de sa position. Autant il admirait l’héroïsme d’hommes que n’avaient arrêtés ni les fortifications du camp ennemi, ni la hauteur de la montagne, ni le mur de la ville, autant il réprouvait leur l’indiscipline et leur présomption, qui leur avaient fait croire qu’ils étaient plus capables que leur général d’avoir une opinion sur les conditions de la victoire et sur l’issue d’une action. Et il ne demandait au soldat pas moins de discipline et de domination de soi-même que de courage et de force d’âme. »

53. Ses derniers mots furent des mots de réconfort : « Il n’y avait pas lieu de se décourager, et ils ne devaient pas attribuer aux qualités guerrières de l’ennemi un échec que leur avait valu le désavantage de leur position. » Après cette harangue, étant toujours du même avis sur l’opportunité du départ, il fit sortir ses légions du camp et les rangea en bataille sur un terrain favorable. Comme Vercingétorix n’en restait pas moins derrière ses retranchements et ne descendait pas dans la plaine, après un petit engagement de cavalerie, et où il eut l’avantage, il ramena ses troupes dans le camp. Il recommença le lendemain, et jugeant dès lors qu’il en avait assez fait pour rabattre la jactance gauloise et pour relever le courage des siens, il se mit en route pour le pays des Héduens. L’ennemi n’osa pas davantage nous poursuivre ; le troisième jour, César atteint l’Allier, y reconstruit les ponts et fait passer ses troupes sur l’autre rive.

54. Là, les Héduens Viridomaros et Eporédorix ayant demandé à lui parler, il apprend d’eux que Litaviccos est parti avec toute la cavalerie pour tâcher de soulever les Héduens ; il faut, disent-ils, qu’ils aillent en avant pour maintenir la cité dans le devoir. Bien qu’il eût déjà maintes preuves de la perfidie des Héduens, et qu’il lui parût que leur départ ne ferait que hâter la défection de ce peuple, il ne crut point pourtant devoir les retenir, ne voulant pas les offenser ni laisser supposer qu’il fût inquiet. Au moment de leur départ, il leur exposa, en quelques mots, ses titres à la reconnaissance des Héduens : ce qu’ils étaient, et dans quel abaissement, quand il les accueillit : refoulés dans les places fortes, dépouillés de leurs terres, privés de toutes leurs troupes, soumis à un tribut, obligés, par les contraintes les plus humiliantes, à livrer des otages ; ce qu’il avait fait d’eux, et comment il les avait portés si haut que non seulement on les voyait rendus à leur premier état, mais plus honorés et plus puissants qu’ils n’avaient jamais été. Sur ces paroles, qu’ils avaient charge de répéter, il les congédia.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:21

55. Noviodunum était une ville des Héduens située sur les bords de la Loire, dans une position avantageuse. César y avait rassemblé tous les otages de la Gaule, du blé, de l’argent des caisses publiques, une grande partie de ses bagages et de ceux de l’armée, il y avait envoyé un grand nombre de chevaux achetés en Italie et en Espagne en vue de la présente guerre. Eporédorix et Viridomaros, en arrivant dans cette ville, apprirent quelle était la situation chez les Héduens : ceux-ci avaient accueilli Litaviccos à Bibracte, ville qui jouit chez eux d’une très grosse influence ; Convictolitavis, magistrat suprême de la nation, et une grande partie du sénat étaient venus l’y trouver ; on avait envoyé officiellement des ambassadeurs à Vercingétorix pour conclure avec lui un traité de paix et d’alliance aussi pensèrent-ils qu’ils ne devaient pas laisser échapper une occasion aussi avantageuse. Ayant donc massacré le détachement de garde à Noviodunum et les marchands qui s’y trouvaient, ils se partagèrent l’argent et les chevaux ; ils firent conduire les otages des divers peuples à Bibracte, auprès du magistrat suprême ; quant à la ville, jugeant impossible de la tenir, ils l’incendièrent, pour qu’elle ne pût servir aux Romains ; ils emportèrent dans des bateaux tout le blé qu’ils purent charger sur l’heure, et le reste, ils le jetèrent dans le fleuve ou le brûlèrent. Ils s’employèrent personnellement à lever des troupes dans les régions voisines, à disposer des détachements et des petits postes sur les bords de la Loire, à faire partout des raids terroristes de cavalerie, espérant ainsi couper les Romains de leur ravitaillement ou les déterminer, par la disette, à s’en aller dans la Province. Ce qui les encourageait beaucoup dans cet espoir, c’est que la fonte des neiges avait provoqué une crue du fleuve, en sorte que le franchir à gué apparaissait comme une chose absolument impossible.

56. Quand il apprit cela, César pensa qu’ildevait faire diligence : s’il lui fallait, en construisant des ponts, courir le danger d’une attaque, il importait qu’il pût livrer bataille avant qu’on n’eût réuni sur ce point de trop grandes forces. Quant à changer ses plans et à se diriger vers la Province, mesure que personne à ce moment-là ne jugeait indispensable, maintes raisons s’y opposaient les Gaulois nous mépriseraient, la chose était déshonorante, les Cévennes barraient la route, les chemins étaient malaisés, mais surtout, il craignait fort pour Labiénus, qui était séparé de lui, et pour les légions qu’il avait détachées sous ses ordres. Aussi, surprenant tout le monde, il atteignit la Loire à très fortes étapes de jour et de nuit, puis, ses cavaliers ayant découvert un gué convenable, du moins dans la circonstance, car c’était tout juste si les bras et les épaules pouvaient rester hors de l’eau pour soutenir les armes, il disposa sa cavalerie de façon à briser le courant, et comme l’ennemi s’était d’abord troublé à notre vue, il passa sans pertes. Il trouva dans la campagne du blé et beaucoup de bétail, se réapprovisionna, et se mit en route pour le pays des Sénons.

57. Tandis que ces événements se déroulent du côté de César, Labiénus, laissant à Agédincum, pour garder les bagages, les troupes de renfort qu’il venait de recevoir d’Italie part vers Lutèce avec quatre légions. C’est la ville des Parisii, située dans une île de la Seine. Quand l’ennemi sut qu’il approchait, d’importants contingents venus des cités voisines se rassemblèrent. On donne le commandement en chef à l’Aulerque Camulogène il était presque épuisé par l’âge, mais sa particulière connaissance de l’art militaire lui valut cet honneur. Ayant observé l’existence d’un marais continu qui déversait ses eaux dans la Seine et rendait l’accès de toute la région fort difficile, il s’y établit et entreprit de nous interdire le passage.

58. Labiénus commença par essayer de faire avancer des mantelets, de combler le marais avec des fascines et des matériaux de remblayage, enfin de construire une chaussée. Voyant que l’entreprise offrait trop de difficultés, il sortit sans bruit de son camp à la troisième veille et, reprenant le chemin qu’il avait suivi pour venir, arriva à Metlosédum. C’est une ville des Sénons située dans une île de la Seine comme nous venons de dire qu’était Lutèce. Labiénus s’empare d’environ cinquante embarcations, les unit rapidement les unes aux autres et y jette des soldats. Grâce à la surprise et à la terreur des gens de la ville, dont un grand nombre d’habitants étaient partis pour la guerre, il se rend sans combat maître de la place. Il rétablit le pont que l’ennemi avait coupé les jours précédents, y fait passer son armée et fait route vers Lutèce en suivant le cours du fleuve. Les ennemis, informés par ceux qui s’étaient enfuis de Metlosédum, font incendier Lutèce et couper les ponts de cette ville ; de leur côté, ils quittent le marais et s’établissent sur la rive de la Seine, devant Lutèce et face au camp de Labiénus.

59. Déjà on entendait dire que César avait quitté Gergovie, déjà des bruits couraient concernant la défection des Héduens et le succès du soulèvement général, et les Gaulois, dans leurs entretiens, affirmaient que César avait été coupé, n’avait pu franchir la Loire, et, contraint par la disette, avait pris le chemin de la Province. Quand la trahison des Héduens fut connue des Bellovaques qui, déjà auparavant, s’étaient d’eux-mêmes montrés peu sûrs, ils se mirent à mobiliser et à préparer ouvertement les hostilités. Alors Labiénus, comprenant, en présence d’un tel renversement de la situation, qu’il devait complètement changer ses plans, songea non plus à faire des conquêtes et à livrer bataille à l’ennemi, mais à ramener son armée saine et sauve à Agédincum. Et en effet, d’un côté, c’était la menace des Bellovaques, peuple qui est réputé parmi les peuples gaulois pour le plus valeureux ; de l’autre, Camulogène avec une armée prête au combat et bien équipée ; de plus, les légions étaient séparées de leurs réserves et de leurs bagages par un grand fleuve. Devant de telles difficultés soudainement surgies, il voyait bien qu’il fallait chercher le salut dans une résolution courageuse.

60. Donc, ayant réuni à la tombée du jour un conseil de guerre et ayant exhorté ses officiers à exécuter soigneusement et rigoureusement ses ordres, il confie chacune des embarcations qu’il avait amenées de Metlosédum à un chevalier romain et ordonne qu’après la première veille on descende en silence le fleuve jusqu’à quatre milles de distance, et que là on attende son arrivée. Il laisse pour la garde du camp cinq cohortes, celles qu’il jugeait les moins solides ; il ordonne aux cinq autres cohortes de la même légion de partir au milieu de la nuit avec tous les bagages en remontant le fleuve, et de faire grand bruit. Il réquisitionne aussi des barques, et les dirige du même côté à grand fracas de rames. Lui-même, peu après, sort en silence avec trois légions et gagne l’endroit où la flotte avait ordre d’aborder.

61. Là, les éclaireurs ennemis - on en avait disposé tout le long du fleuve - sont surpris par notre arrivée, car un orage avait éclaté soudain, et ils périssent sous nos coups ; l’infanterie et la cavalerie, sous la direction des chevaliers romains à qui Labiénus avait confié cette tâche, sont transportées rapidement sur l’autre rive. A l’aube, l’ennemi apprend presque simultanément qu’une agitation inaccoutumée règne dans le camp romain, qu’une importante colonne remonte le fleuve, que du même côté on entend le bruit des rames, et qu’un peu en aval il y a des navires qui transportent des soldats d’une rive à l’autre. A cette nouvelle, pensant que les légions franchissaient le fleuve en trois endroits et qu’effrayés par la défection des Héduens les Romains préparaient une fuite générale, ils divisèrent, eux aussi, leurs troupes en trois corps. Laissant un poste en face du camp et envoyant un petit détachement dans la direction de Metlosédum, avec mission de n’avancer qu’autant que l’auraient fait les embarcations, ils menèrent le reste de leurs forces à la rencontre de Labiénus.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:21

62. Au lever du jour, tous les nôtres avaient franchi le fleuve, et on voyait en face la ligne ennemie. Labiénus, adressant la parole à ses soldats, les exhorte à se souvenir de leur valeur, si souvent éprouvée et de tant de glorieuses victoires, enfin à se conduire comme si César en personne, lui qui maintes fois les avait menés à la victoire, assistait à la bataille ; puis il donne le signal du combat. Au premier choc, à l’aile droite, où avait pris position la septième légion, l’ennemi est enfoncé et mis en déroute ; à gauche, où était la douzième, les premiers rangs ennemis avaient été abattus par les javelots ; mais le reste opposait une résistance farouche, et pas un n’eût pu être soupçonné de songer à fuir. Le chef ennemi, Camulogène, était là auprès des siens, et les encourageait. Mais, tandis que la victoire était encore incertaine, les tribuns de la septième légion, ayant appris ce qui se passait à l’aile gauche, firent paraître leur légion sur les derrières de l’ennemi et la portèrent à l’attaque. Même alors, personne ne lâcha pied, mais ils furent tous enveloppés et massacrés. Camulogène partagea le sort commun. Quant à ceux qui avaient été laissés en face du camp de Labiénus, ayant appris que l’on se battait, ils allèrent au secours des leurs et s’emparèrent d’une colline ; mais ils ne purent soutenir le choc de nos soldats victorieux. Ils se mêlèrent donc aux autres Gaulois qui fuyaient, et ceux que les bois et les collines ne dérobèrent pas à notre poursuite furent tués par nos cavaliers. Cette action terminée, Labiénus retourne à Agédincum, où avaient été laissés les bagages de toute l’armée ; puis, avec toutes ses troupes, il rejoint César.

63. Quand on connaît la trahison des Héduens, la guerre prend une extension nouvelle. Ils envoient partout des ambassades ; par tout ce qu’ils ont d’influence, d’autorité, d’argent, ils s’efforcent de gagner les cités ; comme ils détiennent les otages que César avait laissés chez eux, leur supplice sert à terrifier ceux qui hésitent. Ils demandent à Vercingétorix de venir les trouver et de se concerter avec eux sur la conduite de la guerre. Celui-ci ayant consenti, ils prétendent se faire remettre le commandement suprême, et comme l’affaire dégénère en conflit, une assemblée générale de la Gaule est convoquée à Bibracte. On s’y rend en foule de toutes parts. La décision est laissée au suffrage populaire ; celui-ci, à l’unanimité, confirme Vercingétorix dans le commandement suprême. Les Rèmes, les Lingons, les Trévires ne prirent point part à cette assemblée ; les premiers parce qu’ils restaient les amis de Rome, les Trévires parce qu’ils étaient trop loin et étaient menacés par les Germains, ce qui fut cause qu’ils se tinrent constamment en dehors de la guerre et n’envoyèrent de secours à aucun des deux partis. Les Héduens éprouvent un vif ressentiment à se voir déchus du premier rang, ils déplorent le changement de leur fortune et regrettent les bontés de César, sans oser toutefois, les hostilités étant commencées, se tenir à part du plan commun. Eporédorix et Viridomaros, qui nourrissaient les plus hautes ambitions, ne se subordonnent qu’à contre coeur à l’autorité de Vercingétorix.

64. Celui-ci commande aux autres cités de lui fournir des otages, et fixe un jour pour leur remise. Il donne l’ordre que tous les cavaliers, au nombre de quinze mille, se concentrent rapidement : « Pour l’infanterie, il se contentera de ce qu’il avait jusque-là, il ne veut pas tenter la fortune ni livrer de bataille rangée ; mais, puisqu’il dispose d’une cavalerie très nombreuse, rien n’est plus facile que d’empêcher les Romains de se procurer du blé et de faire du fourrage ; seulement, ils ne devront pas hésiter à rendre de leurs propres mains leurs blés inutilisables et à incendier leurs granges, tactique de destruction de leurs biens qui, ils le savent, leur assure pour toujours la souveraineté et la liberté. » Ces mesures prises, il ordonne aux Héduens et aux Ségusiaves, qui sont à la frontière de la Province, de mettre sur pied dix mille fantassins ; il y joint huit cents cavaliers. Il confie cette troupe au frère d’Eporédorix et lui commande d’attaquer les Allobroges. De l’autre côté, il lance les Gabales et les tribus arvernes de la frontière contre les Helviens, et envoie les Rutènes et les Cadurques ravager le pays des Volques Arécomiques. Cela ne l’empêche point de solliciter en secret les Allobroges par des courriers privés et des ambassades, car il espérait que les souvenirs de la dernière guerre n’étaient pas encore éteints dans leur esprit. Aux chefs il promet des sommes d’argent, et à la nation que toute la Province lui appartiendra.

65. Pour faire face à tous ces dangers, on avait préparé une force défensive de vingt-deux cohortes, levée dans la Province même par le légat Lucius César et qui, de tous les côtés, s’opposait aux envahisseurs. Les Helviens livrent spontanément bataille à leurs voisins et sont battus ; ayant perdu le chef de la cité, Caïus Valérius Domnotaurus, fils de Caburus, et un très grand nombre d’autres, ils sont contraints de se réfugier dans leurs villes, à l’abri de leurs remparts. Les Allobroges organisent avec soin et diligence la défense de leurs frontières, en disposant le long du Rhône une ligne serrée de postes. César, qui savait la supériorité de l’ennemi en cavalerie, et qui, toutes les routes étant coupées, ne pouvait recevoir aucun secours de la Province ni de l’Italie, envoie des messagers au-delà du Rhin en Germanie, chez les peuples qu’il avait soumis au cours des années précédentes, et se fait fournir par eux des cavaliers avec les soldats d’infanterie légère qui sont habitués à combattre dans leurs rangs. A leur arrivée, comme ils avaient des chevaux médiocres, il prend ceux des tribuns militaires, des autres chevaliers romains, des évocatsi, et les leur donne.

66. Sur ces entrefaites, les forces ennemies qui venaient de chez les Arvernes et les cavaliers que devait fournir toute la Gaule se réunissent. Vercingétorix forme de ceux-ci un corps nombreux et, comme César faisait route vers le pays des Séquanes en traversant l’extrémité du territoire des Lingons, afin de pouvoir plus aisément secourir la Province, il s’établit, dans trois camps, à environ dix mille pas des Romains ; il réunit les chefs de ses cavaliers et leur déclare que l’heure de la victoire est venue : « Les Romains sont en fuite vers la Province, ils quittent la Gaule ; cela suffit à assurer la liberté dans le temps présent ; mais c’est trop peu pour la sécurité du lendemain ; car ils reviendront avec des forces plus considérables, ils ne cesseront pas les hostilités. Il faut donc les attaquer tandis qu’ils sont en ordre de marche et embarrassés de leurs bagages. Si les fantassins essaient de secourir ceux qu’on attaque, et s’y attardent, ils ne peuvent plus avancer ; si, ce qu’il croit plus probable, ils abandonnent les bagages pour ne plus penser qu’à leur vie, ils perdront en même temps leurs moyens d’existence et l’honneur. Quant aux cavaliers ennemis, il ne faut pas douter qu’il ne s’en trouve pas un parmi eux pour oser seulement quitter la colonne. Afin qu’ils aient plus de coeur à cette attaque, il tiendra toutes ses forces en avant du camp et intimidera l’ennemi. » Les cavaliers l’acclament, crient qu’il leur faut se lier par le plus sacré des serments pas d’asile sous un toit, pas d’accès auprès de ses enfants, de ses parents, de sa femme, pour celui qui n’aura pas deux fois traversé à cheval les rangs ennemis.

67. La proposition est approuvée : on fait prêter à tous le serment. Le lendemain, les cavaliers sont répartis en trois corps et deux apparaissent soudain sur nos flancs tandis que le troisième, en tête de la colonne, s’apprête à lui barrer la route. Quand César apprend la chose, il ordonne que sa cavalerie, également partagée en trois, coure à l’ennemi. On se bat partout à la fois. La colonne fait halte ; on rassemble les bagages au milieu des légions. S’il voyait nos cavaliers en difficulté ou en dangereuse posture sur quelque point, César faisait faire front et attaquer de ce côté-là ; cette intervention retardait la poursuite des ennemis et rendait courage aux nôtres, qui se sentaient soutenus. Enfin les Germains, sur la droite, avisant une hauteur qui dominait le pays, bousculent les ennemis qui s’y trouvaient ; ils les poursuivent jusqu’à la rivière, où Vercingétorix avait pris position avec son infanterie, et en font un grand carnage. Voyant cela, les autres craignent d’être enveloppés et se mettent à fuir. Partout on les massacre. Trois Héduens de la plus haute naissance sont faits prisonniers et conduits à César Cotos, chef de la cavalerie, qui avait été en conflit avec Convictolitavis lors des dernières élections ; Cavarillos, qui avait été placé à la tête de l’infanterie héduenne après la défection de Litaviccos, et Eporédorix, qui avant l’arrivée de César avait dirigé la guerre des Héduens contre les Séquanes.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:21

68. Après cette déroute de toute sa cavalerie, Vercingétorix qui avait disposé ses troupes en avant de son camp, les mit en retraite incontinent, et prit la route d’Alésia, ville des Mandubiens, en ordonnant qu’on se hâtât de faire sortir du camp les bagages et de les acheminer à sa suite. César, ayant fait conduire ses bagages sur la colline la plus proche et ayant laissé deux légions pour les garder, poursuivit l’ennemi aussi longtemps que le jour le lui permit, et lui tua environ trois mille hommes à l’arrière-garde ; le lendemain, il campa devant Alésia. S’étant rendu compte de la force de la position, et voyant, d’autre part, que l’ennemi était terrifié, parce que sa cavalerie, qui était l’arme sur laquelle il comptait le plus, avait été battue, il exhorta ses soldats au travail et entreprit l’investissement de la place.

69. La ville proprement dite était au sommet d’une colline, à une grande altitude, en sorte qu’on voyait bien qu’il était impossible de la prendre autrement que par un siège en règle. Le pied de la colline était de deux côtés baigné par des cours d’eau. En avant de la ville une plaine s’étendait sur une longueur d’environ trois milles ; de tous les autres côtés la colline était entourée à peu de distance de hauteurs dont l’altitude égalait la sienne. Au pied du rempart, tout le flanc oriental de la colline était occupé par les troupes gauloises, et en avant elles avaient creusé un fossé et construit un mur grossier de six pieds. Les travaux qu’entreprenaient les Romains se développaient sur une longueur de dix milles. Les camps avaient été placés aux endroits convenables, et on avait construit, également en bonne place, vingt-trois postes fortifiés ; dans ces postes, on détachait pendant le jour des corps de garde, pour empêcher qu’une attaque soudaine se produisît sur quelque point ; pendant la nuit, il y avait dans ces mêmes postes des veilleurs, et de fortes garnisons les occupaient.

70. Les travaux étaient en cours d’exécution quand a lieu un combat de cavalerie dans la plaine qui, comme nous l’avons expliqué tout à l’heure, s’étendait entre les collines sur une longueur de trois mille pas. L’acharnement est extrême de part et d’autre. César envoie les Germains au secours des nôtres qui fléchissent, et il range ses légions en avant du camp, pour prévenir une attaque soudaine de l’infanterie ennemie. L’appui des légions donne du coeur à nos combattants ; les ennemis sont mis en déroute ; leur nombre les gêne, et comme on a laissé des portes trop étroites, ils s’y écrasent. Les Germains les poursuivent vivement jusqu’aux fortifications. Ils en tuent beaucoup ; un assez grand nombre abandonnent leurs chevaux pour tenter de franchir le fossé et d’escalader la murailles. César fait avancer un peu les légions qu’il avait établies en avant du retranchement. Un trouble égal à celui des fuyards s’empare des Gaulois qui étaient derrière la muraille : ils s’imaginent qu’on marche sur eux de ce pas, et ils crient aux armes ; un certain nombre, pris de panique, se précipitent dans la ville. Vercingétorix fait fermer les portes, pour éviter que le camp ne se vide. Après avoir tué beaucoup d’ennemis et pris un très

grand nombre de chevaux, les Germains se replient.

71. Vercingétorix décide de faire partir nuitamment tous ses cavaliers avant que les Romains n’achèvent leurs travaux d’investissement. En se séparant d’eux, il leur donne mission d’aller chacun dans leur pays et d’y réunir pour la guerre tous les hommes en âge de porter les armes. Il leur expose ce qu’ils lui doivent, et les conjure de songer à son salut, de ne pas le livrer aux tortures de l’ennemi, lui qui a tant fait pour la liberté de la patrie. Il leur montre que s’ils ne sont pas assez actifs, quatre-vingt mille hommes d’élite périront avec lui. D’après ses calculs, il a tout juste trente jours de blé, mais il est possible, avec un strict rationnement, de subsister un peu plus longtemps encore. Après leur avoir confié ce message, il fait partir ses cavaliers en silence, pendant la deuxième veille, par le passage qui s’ouvrait encore dans nos lignes. Il réquisitionne tout le blé ; il décrète la peine de mort contre ceux qui n’obéiront pas ; il donne à chaque homme sa part du bétail, dont les Mandubiens avaient amené une grande quantité ; le blé, il le distribue parcimonieusement et peu à peu ; il fait rentrer dans la ville toutes les troupes qu’il avait établies sous ses murs. C’est par ces mesures qu’il s’apprête à attendre le moment où la Gaule le secourra, et qu’il règle la conduite de la guerre.

72. Mis au courant par des déserteurs et des prisonniers, César entreprit les travaux que voici. Il creusa un fossé de vingt pieds de large, à côtés verticaux, en sorte que la largeur du fond était égale à la distance entre les deux bords ; il mit entre ce fossé et toutes les autres fortifications une distance de quatre cents pieds ; il voulait ainsi éviter des surprises, car ayant été obligé d’embrasser un si vaste espace et pouvant difficilement garnir de soldats toute la ligne, il devait craindre soit que pendant la nuit l’ennemi ne se lançât en masse contre les retranchements, soit que de jour il ne lançât des traits contre nos troupes, qui avaient à travailler aux fortifications. Ayant donc laissé semblable intervalle entre cette ligne et la suivante, il creusa deux fossés larges de quinze pieds et chacun de profondeur égale ; il remplit le fossé intérieur, dans les parties qui étaient en plaine et basses, d’eau qu’il dériva de la rivière. Derrière ces fossés, il construisit un terrassement surmonté d’une palissade, dont la hauteur était de douze pieds ; il compléta celle-ci par un parapet et des créneaux, et disposa à la jonction de la terrasse et de la paroi de protection de grandes pièces de bois fourchues qui, pointées vers l’ennemi, devaient lui rendre l’escalade plus malaisée ; il éleva sur toute la périphérie de l’ouvrage des tours distantes les unes des autres de quatre-vingts pieds.

73. Il fallait en même temps aller chercher des matériaux, se procurer du blé, et faire des fortifications aussi considérables, alors que nos effectifs étaient réduits par l’absence des troupes qui poussaient leur recherche assez loin du camp ; en outre, à plus d’une reprise on vit les Gaulois s’attaquer à nos travaux et tenter des sorties très violentes par plusieurs portes à la fois. Aussi César pensa-t-il qu’il devait encore ajouter à ces ouvrages, afin de pouvoir défendre la fortification avec de moindres effectifs. On coupa donc des troncs d’arbres ayant des branches très fortes et l’extrémité de celles-ci fut dépouillée de son écorce et taillée en pointe ; d’autre part, on creusait des fossés continus profonds de cinq pieds. On y enfonçait ces pieux, on les reliait entre eux par le bas, pour empêcher qu’on les pût arracher, et on ne laissait dépasser que le branchage. Il y en avait cinq rangées, reliées ensemble et entrelacées ceux qui s’engageaient dans cette zone s’empalaient à la pointe acérée des pieux. On les avait surnommés les cippes. Devant eux, on creusait, en rangées obliques et formant quinconce, des trous profonds de trois pieds, qui allaient en se rétrécissant peu à peu vers le bas. On y enfonçait des pieux lisses de la grosseur de la cuisse, dont l’extrémité supérieure avait. été taillée en pointe et durcie au feu ; on ne les laissait dépasser le sol que de quatre doigtsi ; en outre, pour en assurer la solidité et la fixité, on comblait le fond des trous, sur une hauteur d’un pied, de terre qu’on foulait ; le reste était recouvert de branchages et de broussailles afin de cacher le piège. On en fit huit rangs, distants les uns des autres, de trois pieds. On les appelait lis, à cause de leur ressemblance avec cette fleur. En avant de ces trous, deux pieux longs d’un pied, dans lesquels s’enfonçait,un crochet de fer, étaient entièrement enfouis dans le sol ; on en semait partout et à intervalles rapprochés ; on leur donnait le nom d’aiguillons.

74. Ces travaux achevés, César, en suivant autant que le lui permit le terrain la ligne la plus favorable, fit, sur quatorze milles de tour, une fortification pareille à celle-là, mais inversement orientée, contre les attaques du dehors, afin que même des forces très supérieures ne pussent, s’il lui arrivait d’avoir à s’éloigner, envelopper les postes de défense ou ne le contraignissent à s’exposer dangereusement hors de son camp ; il ordonna que chacun se procure du fourrage et du blé pour trente jours.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:22

75. Tandis que devant Alésia s’accomplissent ces travaux, les Gaulois, ayant tenu une assemblée des chefs, décident qu’il convient non pas d’appeler, comme le voulait Vercingétorix, tous les hommes en état de porter les armes, mais de demander à chaque cité un contingent déterminé, afin d’éviter que dans la confusion d’une telle multitude il devienne impossible de maintenir la discipline, de distinguer les troupes des divers peuples, de pourvoir au ravitaillement. On demande aux Héduens et à leurs clients, Ségusiaves, Ambivarètes, Aulerques Brannovices, Blannovii, trente-cinq mille hommes ; un chiffre égal aux Arvernes, auxquels on joint les Eleutètes, les Cadurques, les Gabales, les Vellavii, qui sont, par longue tradition, leurs vassaux ; aux Séquanes, aux Sénons, aux Bituriges, aux Santons, aux Rutènes, aux Carnutes, douze mille hommes par cité ; aux Bellovaques dix mille ; huit mille aux Pictons, aux Turons, aux Parisii, aux Helvètes ; aux Ambiens, aux Médiomatrices, aux Petrocorii, aux Nerviens, aux Morins, aux Nitiobroges, cinq mille ; autant aux Aulerques Cénomans ; quatre mille aux Atrébates ; trois mille aux Véliocasses, aux Lexovii, aux Aulerques Eburovices ; mille aux Rauraques, aux Boïens ; vingt mille à l’ensemble des peuples qui bordent l’Océan et qui se donnent le nom d’Armoricains : Coriosolites, Redons, Ambibarii, Calètes, Osismes, Lémovices, Unelles. Les Bellovaques ne fournirent pas leur contingent, parce qu’ils prétendaient faire la guerre aux Romains à leur compte et à leur guise, et n’obéir aux ordres de personne ; pourtant, à la prière de Commios, ils envoyèrent deux mille hommes en faveur des liens d’hospitalité qui les unissaient à lui.

76. Ce Commios, comme nous l’avons exposé plus haut, avait fidèlement et utilement servi César, dans les années précédentes, en Bretagne ; en récompense, celui-ci avait ordonné que sa cité fût exempte d’impôts, lui avait restitué ses lois et ses institutions, et avait donné à Commios la suzeraineté sur les Morins. Pourtant, telle fut l’unanimité de la Gaule entière à vouloir reconquérir son indépendance et recouvrer son antique gloire militaire, que la reconnaissance et les souvenirs de l’amitié restèrent sans force, et qu’ils furent unanimes à se jeter dans la guerre de tout leur coeur et avec toutes leurs ressources. On réunit huit mille cavaliers et environ deux cent quarante mille fantassins et on procéda sur le territoire des Héduens au recensement et au dénombrement de ces forces, à la nomination d’officiers. Le commandement supérieur est confié à Commios l’Atrébate, aux Héduens Viridomaros et Eporédorix, à l’Arverne Vercassivellaunos, cousin de Vercingétorix. On leur adjoint des délégués des cités, qui formeront un conseil chargé de la conduite de la guerre. Tous partent pour Alésia pleins d’enthousiasme et de confiance, car aucun d’entre eux ne pensait qu’il fût possible de tenir devant le seul aspect d’une telle multitude, surtout quand il y aurait à livrer deux combats à la fois, les assiégés faisant une sortie tandis qu’à l’extérieur paraîtraient des forces si imposantes de cavalerie et d’infanterie.

77. Cependant les assiégés, une fois passé le jour pour lequel ils attendaient l’arrivée des secours, n’ayant plus de blé, ne sachant pas ce qu’on faisait chez les Héduens, avaient convoqué une assemblée et délibéraient sur la façon dont devait s’achever leur destin. Plusieurs avis furent exprimés, les uns voulant qu’on se rendît, les autres qu’on fît une sortie tandis qu’on en avait encore la force ; mais je ne crois pas devoir passer sous silence le discours de Critognatos, à cause de sa cruauté singulière et sacrilèges. Ce personnage, issu d’une grande famille arverne et jouissant d’un grand prestige, parla en ces termes : « Je ne dirai rien de l’opinion de ceux qui parlent de reddition, mot dont ils voilent le plus honteux esclavage ; j’estime que ceux-là ne doivent pas être considérés comme des citoyens et ne méritent pas de faire partie du conseil. Je ne veux avoir affaire qu’à ceux qui sont pour la sortie, dessein dans lequel il vous semble à tous reconnaître le souvenir de l’antique vertu gauloise. Mais non, c’est lâcheté, et non pas vertu, que de ne pouvoir supporter quelque temps la disette. Aller au-devant de la mort, c’est d’un courage plus commun que de supporter la souffrance patiemment. Et pourtant, je me rangerais à cet avis, - tant je respecte l’autorité de ceux qui la préconisent - s’il ne s’agissait d’aventurer que nos existences ; mais en prenant une décision, nous devons tourner nos regards vers la Gaule entière, que nous avons appelée à notre secours. De quel coeur pensez-vous qu’ils combattront, quand en un même lieu auront péri quatre-vingt mille hommes de leurs familles, de leur sang, et qu’ils seront forcés de livrer bataille presque sur leurs cadavres ? Ne frustrez pas de votre appui ces hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie pour vous sauver, et n’allez pas, par manque de sens et de réflexion, ou par défaut de courage, courber la Gaule entière sous le joug d’une servitude éternelle. Est-ce que vous doutez de leur loyauté et de leur fidélité, parce qu’ils ne sont pas arrivés au jour dit ? Eh quoi ? pensez-vous donc que ce soit pour leur plaisir que les Romains s’exercent chaque jour là-bas, dans les retranchements de la zone extérieure ? Si vous ne pouvez, tout accès vers nous leur étant fermé, apprendre par leurs messagers que l’arrivée des nôtres est proche, ayez-en pour témoins les Romains euxmêmes : car c’est la terreur de cet événement qui les fait travailler nuit et jour à leurs fortifications. Qu’est-ce donc que je conseille ? Faire ce que nos ancêtres ont fait dans la guerre qui n’était nullement comparable à celle-ci, une guerre des Cimbres et des Teutons obligés de s’enfermer dans leurs villes et pressés comme nous par la disette, ils ont fait servir à la prolongation de leurs existences ceux qui, trop âgés, étaient des bouches inutiles, et ils ne se sont point rendus. N’y eût-il pas ce précédent, je trouverais beau néanmoins que pour la liberté nous prenions l’initiative d’une telle conduite et en léguions l’exemple à nos descendants. Car en quoi cette guerre-là ressemblait-elle à celle d’aujourd’hui ? Les Cimbres ont ravagé la Gaule et y ont déchaîné un grand fléau : du moins un moment est venu où ils ont quitté notre sol pour aller dans d’autres contrées ; ils nous ont laissé notre droit, nos lois, nos champs, notre indépendance. Mais les Romains, que cherchent-ils ? Que veulent-ils ? C’est l’envie qui les inspire lorsqu’ils savent qu’une nation est glorieuse et ses armes puissantes, ils rêvent de s’installer dans ses campagnes et au coeur de ses cités, de lui imposer pour toujours le joug de l’esclavage. Jamais ils n’ont fait la guerre autrement. Si vous ignorez ce qui se passe pour les nations lointaines, regardez, tout près de vous, cette partie de la Gaule qui, réduite en province, ayant reçu des lois, des institutions nouvelles, soumise aux haches des licteurs, ploie sous une servitude éternelle.

78. Après discussion, on décide que ceux qui, malades ou trop âgés, ne peuvent rendre de services, sortiront de la ville, et qu’on tentera tout avant d’en venir au parti extrême de Critognatos ; mais on y viendra, s’il le faut, si les secours tardent, plutôt que de capituler ou de subir les conditions de paix du vainqueur. Les Mandubiens, qui pourtant les avaient accueillis dans leur ville, sont contraints d’en sortir avec leurs enfants et leurs femmes. Arrivés aux retranchements romains, ils demandaient, avec des larmes et toutes sortes de supplications, qu’on voulût bien les accepter comme esclaves et leur donner quelque nourriture. Mais César disposa sur le rempart des postes de garde et interdisait de les recevoir.

79. Sur ces entrefaites, Commios et les autres chefs à qui on avait donné le haut commandement arrivent devant Alésia avec toutes leurs troupes et, ayant occupé une colline située en retrait, s’établissent à mille pas à peine de nos lignes. Le lendemain, ils font sortir leur cavalerie et couvrent toute la plaine dont nous avons dit qu’elle avait trois milles de long ; leur infanterie, ils la ramènent un peu en arrière et l’établissent sur les pentes en la dérobant à la vue des Romains. D’Alésia, la vue s’étendait sur cet espace. Quand on aperçoit l’armée de secours, on s’assemble, on se congratule, tous les coeurs bondissent d’allégresse. Les assiégés font avancer leurs troupes et les établissent en avant de la ville ; ils jettent des passerelles sur le fossé le plus proche ou le comblent de terre, ils s’apprêtent à faire une sortie et à braver tous les hasards.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:22

80. César dispose toute son infanterie sur ses deux lignes de retranchement afin que, en cas de besoin, chacun soit à son poste et le connaisse ; puis il ordonne que la cavalerie sorte du camp et engage le combat. De tous les camps, qui de toutes parts occupaient les crêtes, la vue plongeait, et tous les soldats, le regard attaché sur les combattants, attendaient l’issue de la lutte. Les Gaulois avaient disséminé dans les rangs de leur cavalerie des archers et des fantassins armés à la légère, qui devaient se porter au secours des leurs s’ils faiblissaient et briser les charges des nôtres. Blessés par eux à l’improviste, beaucoup de nos hommes abandonnaient le combat. Persuadés de la supériorité de leurs troupes, et voyant les nôtres accablés par le nombre, les Gaulois, de toutes parts, ceux qui étaient enfermés dans l’enceinte de nos lignes et ceux qui étaient venus à leur secours, encourageaient leurs frères d’armes par des clameurs et des hurlements. Comme l’action se déroulait sous les yeux de tous, et qu’il n’était pas possible qu’un exploit ou une lâcheté restassent ignorés, des deux côtés l’amour de la gloire et la crainte du déshonneur excitaient les hommes à se montrer braves. Le combat durait depuis midi, on était presque au coucher du soleil, et la victoire restait indécise, quand les Germains, massés sur un seul point, chargèrent l’ennemi en rangs serrés et le refoulèrent ; les cavaliers mis en fuite, les archers furent enveloppés et massacrés. De leur côté nos cavaliers, s’élançant des autres points du champ de bataille, poursuivirent les fuyards jusqu’à leur camp et ne leur permirent pas de se ressaisir. Ceux qui d’Alésia s’étaient portés en avant, accablés, désespérant presque de la victoire, rentrèrent dans la ville.

81. Les Gaulois ne laissent passer qu’un jour, et pendant ce temps fabriquent une grande quantité de passerelles, d’échelles et de harpons ; puis, au milieu de la nuit, en silence, ils sortent de leur camp et s’avancent vers nos fortifications de la plaine. Ils poussent une clameur soudaine, pour avertir les assiégés de leur approche, et ils se mettent en mesure de jeter leurs passerelles, de bousculer, en se servant de la fronde, de l’arc, en lançant des pierres, les défenseurs du retranchement, enfin de déployer tout l’appareil d’un assaut en règle. Au même moment, entendant la clameur, Vercingétorix fait sonner la trompette pour alerter ses troupes et les conduit hors de la ville. Les nôtres rejoignent au retranchement le poste qui, dans les jours précédents, avait été attribué individuellement à chacun : avec des frondes, des casse-têtes, des épieux qu’ils avaient disposés sur le retranchement, ils effraient les Gaulois et les repoussent. L’obscurité empêche qu’on voie devant soi, et les pertes sont lourdes des deux côtés. L’artillerie lance une grêle de projectiles. Cependant les légats Marcus Antonius et Caïus Trébonius, à qui incombait la défense de ce secteur, envoyaient sur les points où ils comprenaient que nous faiblissions, des renforts qu’ils empruntaient aux fortins situés en arrières.

82. Tant que les Gaulois étaient à une certaine distance du retranchement, la multitude de traits qu’ils lançaient leur assurait un avantage ; mais lorsqu’ils furent plus près, les aiguillons les transperçaient soudain, ou bien ils tombaient dans des trous et s’y empalaient, ou bien du haut du retranchement et des tours les javelots de siège les frappaient mortellement. Ayant sur tous les points subi des pertes sévères sans avoir pu percer nulle part, à l’approche du jour, craignant d’être tournés par leur flanc droit si on faisait une sortie du camp qui dominait la plaine, ils se retirèrent sur leurs positions. Quant aux assiégés, occupés à faire avancer les engins que Vercingétorix avait préparés en vue de la sortie, à combler les premiers fossés, ils s’attardèrent plus qu’il n’eût fallu à ces manoeuvres, et ils apprirent la retraite des troupes de secours avant d’être parvenus au retranchement. Ayant ainsi échoué dans leur tentative, ils regagnèrent la ville.

83. Repoussés par deux fois avec de grandes pertes, les Gaulois délibèrent sur la conduite à tenir : ils consultent des hommes à qui les lieux sont familiers : ceux-ci les renseignent sur les emplacements des camps dominant la plaine et sur l’organisation de leur défense. Il y avait au nord une montagne qu’en raison de sa vaste superficie nous n’avions pu comprendre dans nos lignes, et on avait été forcé de construire le camp sur un terrain peu favorable et légèrement en pente. Il était occupé par les légats Laïus Antistius Réginus et Laïus Caninius Rébilus, à la tête de deux légions. Après avoir fait reconnaître les lieux par leurs éclaireurs, les chefs ennemis choisissent soixante mille hommes sur l’effectif total des cités qui avaient la plus grande réputation guerrière ; ils déterminent secrètement entre eux l’objet et le plan de leur action ; ils fixent l’heure de l’attaque au moment où l’on verra qu’il est midi. Ils donnent le commandement de ces troupes à l’Arverne Vercassivellaunos, l’un des quatre chefs, parent de Vercingétorix. Il sortit du cámp à la première veille ; ayant à peu près terminé son mouvement au lever du jour, il se dissimula derrière la montagne et fit reposer ses soldats des fatigues de la nuits. Quand il vit qu’il allait être midi, il se dirigea vers le camp dont il a été question ; en même temps, la cavalerie s’approchait des fortifications de la plaine et le reste des troupes se déployait en avant du camp gaulois.

84. Vercingétorix, apercevant les siens du haut de la citadelle d’Alésia, sort de la place ; il fait porter en avant les fascines, les perches, les toits de protection, les faux, et tout ce qu’il avait préparé en vue d’une sortie. On se bat partout à la fois, on s’attaque à tous les ouvrages ; un point paraît-il faible, on s’y porte en masse. Les Romains, en raison de l’étendue des lignes, sont partout occupés, et il ne leur est pas facile de faire face à plusieurs attaques simultanées. Ce qui contribue beaucoup à effrayer nos soldats, ce sont les cris qui s’élèvent derrière eux, parce qu’ils voient que leur sort dépend du salut d’autrui le danger qu’on n’a pas devant les yeux est, en général, celui qui trouble le plus.

85. César, qui a choisi un bon observatoire suit l’action dans toutes ses parties ; il envoie du renfort sur les points menacés. Des deux côtés règne l’idée que cette heure est unique, que c’est celle de l’effort suprême : les Gaulois se sentent perdus s’ils n’arrivent pas à percer ; les Romains pensent que s’ils l’emportent, c’est la fin de toutes leurs misères. Le danger est surtout grand aux fortifications de la montagne où nous avons dit qu’on avait envoyé Vercassivellaunos. La pente défavorable du terrain joue un grand rôle. Les uns jettent des traits, les autres s’approchent en formant la tortue ; des troupes fraîches remplacent sans cesse les troupes fatiguées. La terre que tous les assaillants jettent dans nos ouvrages leur permet l’escalade et recouvre les obstacles que nous avions dissimulés dans le sol ; déjà les nôtres n’ont plus d’armes, et leurs forces les abandonnent.

86. Quand il apprend cela, César envoie Labiénus avec six cohortes au secours de ceux qui sont en péril ; il lui donne l’ordre, s’il ne peut tenir, de ramener des cohortes et de faire une contre-attaque, mais seulement à la dernière extrémité. Il se rend lui-même auprès des autres combattants, les exhorte à ne pas céder à la fatigue ; il leur montre que de ce jour, de cette heure dépend le fruit de tous les combats précédents. Les assiégés, désespérant de venir à bout des fortifications de la plaine, car elles étaient formidables, tentent l’escalade des hauteurs ; ils y portent toutes les machines qu’ils avaient préparées. Ils chassent les défenseurs des tours sous une grêle de traits, comblent les fossés avec de la terre et des fascines, font à l’aide de faux une brèche dans la palissade et le parapet.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:22

87. César envoie d’abord le jeune Brutus avec des cohortes, puis son légat Caïus Fabius avec d’autres ; à la fin, la lutte devenant plus vive, il amène lui-même des troupes fraîches. Ayant rétabli le combat et refoulé l’ennemi, il se dirige vers l’endroit où il avait envoyé Labiénus ; il prend quatre cohortes au fort le plus voisin, et ordonne qu’une partie de la cavalerie le suive, que l’autre contourne les retranchements extérieurs et attaque l’ennemi à revers. Labiénus, voyant que ni terrassements ni fossés ne pouvaient arrêter l’élan de l’ennemi, rassemble trente-neuf cohortes, qu’il eut la chance de pouvoir tirer des postes voisins, et informe César de ce qu’il croit devoir faire.

88. César se hâte pour prendre part au combat. Reconnaissant son approche à la couleur de son vêtement - le manteau de général qu’il avait l’habitude de porter dans l’action - et apercevant les escadrons et les cohortes dont il s’était fait suivre - car des hauteurs que les Gaulois occupaient on voyait les pentes que descendait César -, les ennemis engagent le combat. Une clameur s’élève des deux côtés, et aussitôt y répond de la palissade et de tous les retranchements une clameur. Les nôtres, renonçant au javelot, combattent avec l’épée. Soudain les ennemis aperçoivent la cavalerie derrière eux. De nouvelles cohortes approchaient ils prirent la fuite. Nos cavaliers leur coupent la retraite. Le carnage est grand. Sédullus, chef militaire des Lémovices et leur premier citoyen, est tué ; l’Arverne Vercassivellaunos est pris vivant tandis qu’il s’enfuit ; on apporte à César soixante-quatorze enseignes ; bien peu, d’une armée si nombreuse, rentrent au camp sans blessure. Apercevant de la ville le massacre et la fuite de leurs compatriotes, les assiégés, désespérant d’être délivrés, ramènent leurs troupes du retranchement qu’elles attaquaient. A peine entendent-elles le signal de la retraite, les troupes de secours sortent de leur camp et s’enfuient. Si nos soldats n’avaient été harassés pour être maintes fois intervenus en renfort et avoir été à la peine toute la journée, on aurait pu détruire entièrement l’armée ennemie. La cavalerie, lancée à sa poursuite, atteint l’arrière-garde peu de temps après minuit ; beaucoup sont pris ou massacrés ; les autres, ayant réussi à s’échapper, se dispersent dans leurs cités.

89. Le lendemain, Vercingétorix convoque l’assemblée il déclare que cette guerre n’a pas été entreprise par lui à des fins personnelles, mais pour conquérir la liberté de tous ; puisqu’il faut céder à la fortune, il s’offre à eux, ils peuvent, à leur choix, apaiser les Romains par sa mort ou le livrer vivant. On envoie à ce sujet une députation à César. Il ordonne qu’on lui remette les armes, qu’on lui amène les chefs des cités. Il installa son siège au retranchement, devant son camp c’est là qu’on lui amène les chefs ; on lui livre Vercingétorix, on jette les armes à ses pieds. Il met à part les prisonniers héduens et arvernes, pensant essayer de se servir d’eux pour regagner ces peuples, et il distribue les autres à l’armée entière, à titre de butin, à raison d’un par tête.

90. Tout cela réglé, il part chez les Héduens : la cité fait sa soumission. Des ambassadeurs arvernes viennent l’y trouver, se déclarant prêts à exécuter ses ordres. Il exige un grand nombre d’otages. Il envoie les légions prendre leurs quartiers d’hiver. Il rend aux Héduens et aux Arvernes environ vingt mille prisonniers. Titus Labiénus, avec deux légions et la cavalerie, reçoit l’ordre de partir chez les Séquanes ; il lui adjoint Marcus Sempronius Rutilus. Il place Laïus Fabius et Lucius Minucius Basilus avec deux légions chez les Rèmes, pour que ceux-ci n’aient rien à souffrir de leurs voisins les Bellovaques. Laïus Antistius Réginus est envoyé chez les Ambivarètes, Titus Sextius chez les Bituriges, Laïus Caninius Rébilus chez les Rutènes, chacun avec une légion. Quintus Tullius Cicéron et Publius Sulpicius sont cantonnés à Chalon et à Mâcon, chez les Héduens, sur la Saône, pour veiller au ravitaillement. Quant à lui, il décide de prendre ses quartiers d’hiver à Bibracte. Lorsque ces événements sont connus à Rome par une lettre de César, on célèbre des supplications de vingt jours.
LIVRE HUITIÈME
51 av. J.-C

J’ai dû céder à tes instances, Balbus, puisque mes refus quotidiens, au lieu d’être excusés sur la difficulté de la tâche, étaient interprétés comme la dérobade d’un paresseux, et je me suis engagé dans une entreprise pleine de périls : j’ai ajouté aux commentaires de la guerre des Gaules de notre cher César ce qui y manquait, et les ai reliés aux écrits suivants du même auteur ; de plus, j’ai terminé le dernier de ceux-ci, laissé inachevé depuis la guerre d’Alexandrie jusqu’à la fin non point de la guerre civile, dont nous ne voyons nullement le terme, mais de la vie de César. Puissent les lecteurs de ces commentaires savoir quelle violence je me suis faite pour les écrire ; j’espère échapper ainsi plus aisément au reproche de sotte présomption que j’encours en plaçant ma prose au milieu des oeuvres de César. Car c’est un fait reconnu de tous : il n’est pas d’ouvrage, quelque soin qu’on y ait mis, qui ne le cède à la pureté de ces commentaires. Ils ont été publiés pour fournir des documents aux historiens sur des événements si considérables ; or ; telle est la valeur que chacun leur attribue qu’ils semblent, au lieu d’avoir facilité la tâche des historiens, la leur avoir rendue impossible. Et cependant notre admiration passe encore celle des autres : car s’ils savent quelle est la perfection souveraine de l’ouvrage, nous savons, en autre, avec quelle facilité et quelle promptitude il l’a écrit. César n’avait pas seulement au plus haut degré le don du style et la pureté naturelle de l’expression, mais il avait aussi le talent d’expliquer ses desseins avec une clarté et une exactitude absolues. Pour moi, il ne m’a même pas été donné de prendre part à la guerre d’Alexandrie ni à la guerre d’Afrique ; sans doute, ces guerres nous sont, en partie, connues par les propos de César, mais c’est autre chose d’entendre un récit dont la nouveauté nous captive ou qui nous transporte d’admiration, autre chose de l’écouter pour en faire un rapport qui aura valeur de témoignage. Mais que fais-je ? tandis que je rassemble toutes les excuses possibles pour n’être pas comparé à César, je m’expose au reproche même de présomption que je veux éviter, en paraissant croire que semblable comparaison puisse venir à l’esprit de quelqu’un. Adieu.

1. La Gaule entière était vaincue ; depuis l’été précédent, César n’avait pas cessé de se battre, et il désirait donner aux soldats, après tant de fatigues, le repos réparateur des quartiers d’hiver : mais alors on apprit qu’un grand nombre de cités à la fois recommençaient à faire des plans de guerre et complotaient. On expliquait cette attitude par des motifs vraisemblables : tous les Gaulois s’étaient rendu compte qu’avec les troupes les plus nombreuses, si elles étaient concentrées en un seul lieu, on ne pouvait résister aux Romains, mais que si plusieurs peuples les attaquaient en même temps sur divers points, l’armée romaine n’aurait pas assez de ressources, ni de temps, ni d’effectifs, pour faire face à tout ; dût quelque cité en souffrir, il lui fallait accepter l’épreuve, si en retenant ainsi l’ennemi elle permettait aux autres de reconquérir leur indépendance.

2. César ne voulut pas laisser les Gaulois se fortifier dans cette idée : confiant à son questeur Marcus Antonius le commandement de ses quartiers d’hiver, il quitte Bibracte, la veille des calendes de janvier, avec une escorte de cavaliers, pour rejoindre la treizième légion, qu’il avait placée à proximité de la frontière héduenne, dans le pays des Bituriges ; il lui adjoint la onzième, qui était la plus voisine. Laissant deux cohortes de chacune à la garde des bagages, il emmène le reste des troupes dans les plus fertiles campagnes des Bituriges : ce peuple avait un vaste territoire, où les villes étaient nombreuses, et l’hivernage d’une seule légion n’avait pu suffire à l’empêcher de préparer la guerre et de former des complots.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:22

3. L’arrivée soudaine de César produisit l’effet qu’elle devait nécessairement produire sur des gens surpris et dispersés tandis que, très tranquilles, ils cultivaient leurs champs, la cavalerie tomba sur eux avant qu’ils pussent se réfugier dans les villes. Car même l’indice qui signale communément une incursion ennemie, un ordre de César l’avait supprimé : il avait interdit qu’on mît le feu aux constructions, pour ne pas manquer de fourrage et de blé, au cas où il voudrait avancer plus loin, et pour éviter que la vue des incendies ne donnât l’alarme. On avait fait plusieurs milliers de prisonniers, et la terreur s’était répandue chez les Bituriges : ceux qui avaient pu échapper à la première approche des Romains s’étaient réfugiés chez les voisins, se fiant à des liens d’hospitalité privée ou à l’alliance qui unissait les peuples. Vainement car César, par des marches forcées, se montre partout, et ne donne à aucune cité le temps de penser au salut d’autrui plutôt qu’au sien ; par cette promptitude, il retenait dans le devoir les peuples amis, et ceux qui hésitaient, il les amenait par la terreur à accepter la paix. Devant une telle situation, voyant que la clémence de César leur rendait possible de redevenir ses amis et que les cités voisines, sans être aucunement punies, avaient été admises à donner des otages et à se soumettre, les Bituriges suivirent leur exemple.

4. Pour récompenser ses soldats d’avoir supporté avec tant de patience une campagne si dure, d’avoir montré la plus parfaite persévérance dans la saison des jours courts, dans des étapes très difficiles, par des froids intolérables, César leur promet, comme gratification tenant lieu de butin, deux cents sesterces par tête, mille pour les centurions ; puis il renvoie les légions dans leurs quartiers et regagne Bibracte après une absence de quarante jours. Comme il y rendait la justice, les Bituriges lui envoient une ambassade pour demander secours contre les Carnutes, qui, se plaignaient-ils, leur avaient déclaré la guerre. A cette nouvelle, bien qu’il n’eût séjourné que dix-huit jours à Bibracte, il tire de leurs quartiers d’hiver, sur la Saône, les quatorzième et sixième légions, qui avaient été placées là, comme on l’a vu au livre précédent, pour assurer le ravitaillement, et il part ainsi avec deux légions pour aller châtier les Carnutes.

5. Quand ceux-ci entendent parler de l’approche d’une armée, ils se souviennent des malheurs des autres et, abandonnant leurs villages et leurs villes, où ils habitaient dans d’étroites constructions de fortune qu’ils avaient bâties rapidement pour pouvoir passer l’hiver (car leur récente défaite leur avait coûté un grand nombre de villes), ils s’enfuient dans toutes les directions. César, ne voulant pas exposer les soldats aux rigueurs de la mauvaise saison qui était alors dans son plein, campe dans la capitale des Carnutes, Cénabum, où il entassa ses troupes partie dans les maisons des Gaulois, partie dans les abris qu’on avait formés en jetant rapidement du chaume sur les tentes. Toutefois, il envoie la cavalerie et l’infanterie auxiliaire partout où l’on disait que l’ennemi s’était retiré ; et non sans succès, car les nôtres rentrent, le plus souvent, chargés de butin. Les difficultés de l’hiver, la crainte du danger accablaient les Carnutes ; chassés de leurs demeures, ils n’osaient faire nulle part d’arrêt prolongé, et leurs forêts ne les protégeaient pas entre l’extrême violence des intempéries : ils finissent par se disperser chez les peuples du voisinage, non sans avoir perdu une grande partie des leurs.

6. César, jugeant qu’il suffisait, au plus fort de la mauvaise saison, de disperser les groupes qui se formaient, afin de prévenir par ce moyen la naissance d’une guerre, ayant d’autre part la conviction, autant qu’on pouvait raisonnablement prévoir, qu’aucune grande guerre ne saurait éclater pendant qu’on était encore en quartiers d’hiver, confia ses deux légions à Caïus Trébonius, avec ordre d’hiverner à Cénabum ; quant à lui, comme de fréquentes ambassades des Rèmes l’avertissaient que les Bellovaques, dont la gloire militaire surpassait celle de tous les Gaulois et des Belges, unis aux peuples voisins sous la conduite du Bellovaque Corréos et de l’Atrébate Commios, mobilisaient et concentraient leurs forces, dans le dessein de prononcer une attaque en masse contre les Suessions, qu’il avait placés sous l’autorité des Rèmes, estimant, d’autre part, que son intérêt autant que son honneur exigeaient qu’il ne fût fait aucun mal à des alliés dont Rome avait tout lieu de se louer, il rappelle la onzième légion, écrit par ailleurs à Caïus Fabius d’amener chez les Suessions les deux légions qu’il avait, et demande à Labiénus l’une des deux siennes. C’est ainsi que, dans la mesure où le permettaient la répartition des quartiers et les nécessités militaires, il ne faisait supporter qu’à tour de rôle aux légions, sans jamais se reposer lui-même, les fatigues des expéditions.

7. Quand il a réuni ces troupes, il marche contre les Bellovaques, campe sur leur territoire et envoie dans toutes les directions des détachements de cavalerie pour faire quelques prisonniers qui pourront lui apprendre les desseins de l’ennemi. Les cavaliers, s’étant acquittés de leur mission, rapportent qu’ils n’ont trouvé que peu d’hommes dans les maisons, - et qui n’étaient pas restés pour cultiver leurs champs (car on avait procédé avec soin à une évacuation totale), mais qu’on avait renvoyés pour faire de l’espionnage. En demandant à ces hommes où se trouvait le gros de la population et quelles étaient les intentions des Bellovaques, César obtint les renseignements suivants : tous les Bellovaques en état de porter les armes s’étaient rassemblés en un même lieu, et avec eux les Ambiens, les Aulerques, les Calètes, les Véliocasses, les Atrébates ; ils avaient choisi pour leur camp une position dominante, au milieu d’un bois qu’entourait un marais, et ils avaient réuni tous leurs bagages dans des forêts situées en arrière. Nombreux étaient les chefs qui avaient poussé à la guerre, mais c’était surtout à Corréos que la masse obéissait, parce qu’on le savait animé d’une haine particulièrement violente contre Rome. Peu de jours auparavant, l’Atrébate Commios avait quitté le camp pour aller chercher des renforts chez les Germains, qui étaient à proximité et en nombre infini. Le plan des Bellovaques, arrêté de l’avis unanime des chefs et approuvé avec enthousiasme par le peuple, était le suivant si, comme on le disait, César venait avec trois légions, ils offriraient le combat, pour ne pas être forcés plus tard de lutter avec l’armée entière dans des conditions beaucoup plus dures ; s’il amenait de plus gros effectifs, ils ne quitteraient pas la position qu’ils avaient choisie, mais ils empêcheraient les Romains, en dressant des embuscades, de faire du fourrage, qui, vu la saison, était rare et dispersé, et de se procurer du blé et autres vivres.

8. César, en possession de ces renseignements que confirmait l’accord de nombreux témoignages, jugeant que le plan qu’on lui exposait était fort sage et très éloigné de l’ordinaire témérité des Barbares, décida qu’il devait tout faire pour que l’ennemi, méprisant la faiblesse de ses effectifs, livrât bataille au plus tôt. Il avait, en effet, avec lui ses légions les plus anciennes, d’une valeur hors ligne, la septième, la huitième et la neuvième, plus une autre, la onzième, dont on pouvait attendre beaucoup, qui était composée d’excellents éléments, mais qui pourtant, après huit ans de campagnes, m’avait pas, comparée aux autres, la même réputation de solidité éprouvée. Il convoque donc un conseil, expose tout ce qu’il a appris, affermit le courage des troupes. Pour tâcher d’attirer l’ennemi au combat en ne lui montrant que trois légions, il règle ainsi l’ordre de marche : les septième, huitième et neuvième légions iraient en avant ; ensuite viendraient les bagages, qui, bien que tous groupés ensemble, ne formaient qu’une assez mince colonne, comme c’est l’usage dans les expéditions ; la onzième légion fermerait la marche : ainsi on éviterait de montrer à l’ennemi des effectifs supérieurs à ce qu’il souhaitait. Tout en observant cette disposition, on forme à peu près le carré, et l’armée ainsi rangée arrive à la vue de l’ennemi plus tôt qu’il ne s’y attendait.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:22

9. Lorsque soudain les Gaulois voient les légions s’avancer d’un pas ferme et rangées comme à la bataille, eux dont on avait rapporté à César les résolutions pleines d’assurance, soit qu’alors l’idée du danger les intimide, ou que la soudaineté de notre approche les surprenne, ou qu’ils veuillent attendre nos décisions, ils se contentent de ranger leurs troupes en avant du camp sans quitter la hauteur. César avait souhaité la bataille mais, surpris à la vue d’une telle multitude, dont le séparait une vallée plus profonde que large, il établit son camp en face du camp ennemi. Il fait construire un rempart de douze pieds, avec un parapet proportionné à cette hauteur, creuser deux fossés de quinze pieds de large à parois verticales, élever de nombreuses tours à trois étages, jeter entre elles des ponts que protégeaient du côté extérieur des parapets d’osier : de la sorte le camp était défendu par un double fossé et par un double rang de défenseurs, l’un qui, des passerelles, moins exposé en raison de la hauteur de sa position, pouvait lancer ses traits avec plus d’assurance et à plus longue portée, l’autre qui était placé plus près de l’assaillant, sur le rempart même, et que la passerelle abritait de la chute des projectiles. Il garnit les portes de battants et les flanqua de tours plus hautes.

10. Le but de cette fortification était double. L’importance des ouvrages devait, en faisant croire que César avait peur, encourager les Barbares ; d’autre part, comme il fallait aller loin pour faire du fourrage et se procurer du blé, de faibles effectifs pouvaient assurer la défense du camp, que protégeaient déjà ses fortifications. Il arrivait fréquemment que, de part et d’autre, de petits groupes s’avançaient en courant et escarmouchaient entre les deux camps, sans franchir le marais ; parfais cependant il était traversé soit par nos auxiliaires gaulois ou germains qui poursuivaient alors vivement l’ennemi, soit par l’ennemi lui-même qui, à son tour, nous repoussait assez loin ; il arrivait aussi, comme un allait chaque jour au fourrage - et l’inconvénient était inévitable, car les granges où l’on devait aller prendre le foin étaient rares et dispersées -, qu’en des endroits d’accès difficile des fourrageurs isolés fussent enveloppés ; ces incidents ne nous causaient que des pertes assez légères de bêtes et de valets, mais ils inspiraient aux Barbares des espoirs insensés, et cela d’autant plus que Commios qui, je l’ai dit, était allé chercher des auxiliaires germains, venait d’arriver avec des cavaliers : ils n’étaient pas plus de cinq cents, mais que les Germains fussent là, c’était assez peur exalter les Barbares.

11. César, voyant que les jours passaient et que l’ennemi restait dans son camp sous la protection d’un marais et avec l’avantage d’une position naturelle très forte, qu’on ne pouvait en faire l’assaut sans une lutte meurtrière et que peur l’investir il fallait une armée plus nombreuse, écrit à Caïus Trébonius d’appeler au plus vite la treizième légion, qui hivernait avec le légat Titus Sextius chez les Bituriges, et, ayant ainsi trois légions, de venir le trouver à grandes étapes ; en attendant, il emprunte à tour de rôle à la cavalerie des Rèmes, des Lingons et des autres peuples, dont il avait mobilisé un fort contingent, des détachements qu’il charge d’assurer la protection des fourrageurs en soutenant les brusques attaques de l’ennemi.

12. Chaque jour on procédait de la sorte, et déjà l’habitude amenait la négligence, conséquence ordinaire de la routine ; les Bellovaques, qui savaient où se pistaient chaque jour nos cavaliers, font dresser par des fantassins d’élite une embuscade dans un endroit boisé, et y envoient le lendemain des cavaliers, qui devront d’abord attirer les nôtres, pour qu’ensuite les gens de l’embuscade les enveloppent et les attaquent. La mauvaise chance tomba sur les Rèmes, dont c’était le jour de service. Apercevant soudain des cavaliers ennemis, comme ils étaient les plus nombreux et n’éprouvaient que du mépris pour cette poignée d’hommes, ils les poursuivirent avec trop d’ardeur, et furent entourés de tous côtés par les fantassins. Surpris par cette attaque, ils se retirèrent à plus vive allure que ne le veut la règle ordinaire d’un combat de cavalerie, et perdirent le premier magistrat de leur cité, Vertiscos, qui commandait la cavalerie : il pouvait à peine, en raison de son grand âge, se tenir à cheval, mais, selon l’usage des Gaulois, il n’avait pas voulu que cette raison le dispensât du commandement, ni que l’on combattît sans lui. Ce succès - et la mort du chef civil et militaire des Rèmes - enorgueillit et excite l’ennemi ; les nôtres apprennent à leurs dépens à reconnaître les lieux avec plus de soin avant d’établir leurs postes, et à poursuivre avec plus de prudence quand l’ennemi cède le terrain.

13. Cependant il ne se passe pas de jour qu’on ne se batte à la vue des deux camps, aux endroits guéables du marais. Au cours d’un de ces engagements, les Germains que César avait fait venir d’au-delà du Rhin pour les faire combattre mêlés aux cavaliers, franchissent résolument tous ensemble le marécage, tuent les quelques ennemis qui résistent et poursuivent avec vigueur la masse des autres ; la peur saisit l’ennemi non seulement ceux qui étaient serrés de près ou que les projectiles atteignaient de loin, mais même les troupes qui étaient, selon l’habitude, placées en soutien à bonne distance, prirent honteusement la fuite et, délogés à plusieurs reprises de positions dominantes, ils ne s’arrêtèrent qu’une fois à l’abri de leur camp : quelques-uns même, confus de leur conduite, se sauvèrent au-delà. Cette aventure démoralisa si fort toute l’armée ennemie qu’on n’aurait pu dire qui l’emportait de leur insolence au moindre succès ou de leur frayeur au moindre revers.

14. Plusieurs jours se passèrent sans qu’ils bougent de ce camp ; lorsqu’ils apprennent que les légions et le légat Caïus Trébonius sont à peu de distance, les chef des Bellovaques, craignant un blocus comme celui d’Alésia, renvoient pendant la nuit ceux qui sont trop âgés, ou trop faibles, ou sans armes, et avec eux tous les bagages. Ils étaient occupés à mettre de l’ordre dans la colonne où régnaient l’agitation et la confusion (les Gaulois ont l’habitude, même pour les expéditions les plus braves, de se faire suivre d’une foule de chariots), lorsque le jour les surprend : ils rangent devant le camp des troupes en armes, pour empêcher les Romains de se mettre à leur poursuite avant que la colonne des bagages ne soit déjà à une certaine distance. César, s’il ne pensait pas devoir attaquer des forces prêtes à la résistance quand il fallait gravir une colline si escarpée, n’hésitait pas en revanche à faire avancer ses légions assez loin pour que les Barbares, sous la menace de nos troupes, ne pussent quitter les lieux sans danger. Voyant donc que les deux camps étaient séparés par le marais qui formait un obstacle sérieux et capable d’empêcher une poursuite rapide, observant d’autre part que la hauteur qui, de l’autre côté du marais, touchait presque au camp ennemi, en était séparée par un petit vallon, il jette des passerelles sur le marais, le fait franchir par ses légions, et atteint promptement le plateau qui couronnait la colline et qu’une perte rapide protégeait sur les deux flancs. Là, il reforme ses légions, puis, ayant gagné l’extrémité du plateau, les range en bataille sur un emplacement d’où les projectiles d’artillerie pouvaient atteindre les formations ennemies.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:22

15. Les Barbares, confiants dans leur position, ne refusaient pas de combattre si jamais les Romains essayaient de monter à l’assaut de la colline ; quant à renvoyer leurs troupes peu à peu par petiis paquets, ils ne pouvaient le faire sans avoir à craindre que la dispersion ne les démoralisât : ils restèrent donc en ligne. Quand il les voit bien décidés, César, laissant vingt cohortes sous les armes, trace un camp à cet endroit et ordonne qu’on le fortifie. Les travaux achevés, il range les légions devant le retranchement, place les cavaliers en grand-garde avec leurs chevaux tout bridés. Les Bellovaques, voyant que les Romains étaient prêts à la poursuite, et ne pouvant, d’autre part, ni veiller toute la nuit, ni demeurer sans risque plus longtemps sur place, eurent recours pour se retirer au stratagème suivant. Se faisant passer de main en main les bottes de paille et les fascines qui leur avaient servi de sièges - on a vu dans les précédents commentaires de César que les Gaulois ont coutume de s’asseoir sur une fascine - et dont il y avait dans le camp une grande quantité, ils les placèrent devant leur ligne et, à la chute du jour, à un signal donné, ils les enflammèrent toutes ensemble. De la sorte, un rideau de feu déroba brusquement toutes leurs troupes à la vue des Romains. Les Barbares profitèrent de ce moment-là pour s’enfuir à toutes jambes.

16. La barrière des incendies masquait à César la retraite des ennemis ; mais, se doutant qu’ils les avaient allumés pour faciliter leur fuite, il porte les légions en avant et lance la cavalerie à leur poursuite ; toutefois, craignant un piège, au cas où l’intention de l’ennemi serait de se maintenir sur sa position et de nous attirer sur un terrain désavantageux, il n’avance lui-même qu’avec lenteur. Les cavaliers hésitaient à entrer dans la fumée et les flammes qui étaient fort épaisses ; ceux qui, plus audacieux, y pénétraient, voyaient à peine la tête de leurs chevaux : ils craignirent une embuscade, et laissèrent les Bellovaques se retirer librement. Ainsi cette fuite où se mêlaient la peur et l’habileté leur permit de gagner sans être aucunement inquiétés, à une distance de dix milles au plus, une position très forte où ils établirent leur camp. De là, plaçant souvent des fantassins et des cavaliers en embuscade, ils faisaient beaucoup de mal aux Romains quand ceux-ci allaient au fourrage.

17. Ces incidents se multipliaient, lorsque César apprit par un prisonnier que Corréos, chef des Bellovaques, ayant formé une troupe de six mille fantassins particulièrement valeureux et de mille cavaliers choisis entre tous, les avait placés en embuscade à un endroit où il soupçonnait que l’abondance du blé et du fourrage attirerait les Romains. Informé de ce plan, il fait sortir plus de légions qu’à l’habitude et envoie en avant la cavalerie, qui escortait toujours les fourrageurs ; il y mêle des auxiliaires légèrement armés ; lui-même, à la tête des légions, approche le plus près possible.

18. Les ennemis placés en embuscade avaient choisi pour l’action qu’ils méditaient une plaine qui n’avait pas plus de mille pas d’étendue en tous sens, et que défendaient de tous côtés des bois ou une rivière très difficile à franchir ; ils s’étaient embusqués alentour, l’enveloppant comme d’un filet. Les nôtres, qui s’étaient rendu compte des intentions de l’ennemi, et qui étaient équipés pour le combat et le désiraient, car, se sentant soutenus par les légions qui suivaient, il n’était pas de lutte qu’ils n’acceptassent, entrèrent dans la plaine escadron par escadron. Les voyant arriver, Corréos pensa que l’occasion d’agir lui était offerte : il commença par se montrer avec un petit nombre d’hommes et chargea les premières unités. Les nôtres soutiennent fermement le choc, en évitant de se réunir en un groupe compact, formation qui généralement, dans les combats de cavalerie, quand elle est l’effet de quelque panique, rend redoutable pour la troupe son nombre même.

19. Les escadrons avaient pris chacun position et n’engageaient que de petits groupes qui se relayaient en évitant de laisser prendre de flanc les combattants : alors, tandis que Corréos luttait, les autres sortent des bois. De vifs combats s’engagent dans deux directions. L’action se prolongeant sans décision, le gros des fantassins, en ordre de bataille, sort peu à peu des bois : il força nos cavaliers à la retraite. Mais ceux-ci sont promptement secourus par l’infanterie légère qui, je l’ai dit, avait été envoyée en avant des légions, et, mêlée à nos escadrons, elle combat de pied ferme. Pendant un certain temps, on lutte à armes égales ; puis, comme le voulait la loi naturelle des batailles, ceux qui avaient été les premiers attaqués ont le dessus par cela même que l’embuscade ne leur avait causé aucun effet de surprise. Sur ces entrefaites, les légions approchent, et simultanément les nôtres et l’ennemi apprennent par de nombreux agents de liaison que le général en chef est là avec des forces toutes prêtes. A cette nouvelle, nos cavaliers, que rassure l’appui des cohortes, déploient une vigueur extrême, ne voulant pas avoir à partager avec les légions, s’ils ne mènent pas l’action assez vivement, l’honneur de la victoire ; les ennemis, eux, perdent courage et cherchent de tous côtés par quels chemins fuir. Vainement : le terrain dont ils avaient voulu faire un piège pour les Romains devenait un piège pour eux. Battus, bousculés, ayant perdu la plus grande partie des leurs, ils réussissent néanmoins à s’enfuir en désordre, les uns gagnant les bois, les autres la rivière ; mais, tandis qu’ils fuient, les nôtres, au cours d’une vigoureuse poursuite, les achèvent. Cependant Corréos, que nul malheur n’abat, ne se résout point à abandonner la lutte et à gagner les bois, et il ne cède pas davantage aux sommations des nôtres qui l’invitent à se rendre ; mais, combattant avec un grand courage et nous blessant beaucoup de monde, il finit par obliger les vainqueurs, emportés par la colère, à l’accabler de leurs traits.

20. Ainsi venait de se terminer l’affaire quand César arriva sur le champ de bataille ; il pensa qu’après un tel désastre l’ennemi, lorsque la nouvelle lui en parviendrait, ne resterait plus dans son camp, dont la distance au lieu du carnage n’était, disait-on, que d’environ huit milles : aussi, bien que la rivière lui opposât un obstacle sérieux, il la fait passer par son armée et marche en avant. Les Bellovaques et les autres peuples voient soudain arriver, en petit nombre et blessés, les quelques fuyards que les bois avaient préservés du massacre : devant un malheur aussi complet, apprenant la défaite, la mort de Corréos, la perte de leur cavalerie et de leurs meilleurs fantassins, ne doutant pas que les Romains n’approchent, ils convoquent sur-le-champ l’assemblée au son des trompettes et proclament qu’il faut envoyer à César des députés et des otages.

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