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 La guerre des Gaules (César)

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Rhadamante

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MessageSujet: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:13

LIVRE PREMIER
58 av. J.-C.

1. L’ensemble de la Gaule est divisé en trois parties : l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par le peuple qui, dans sa langue, se nomme Celte, et, dans la nôtre, Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par le langage, les coutumes, les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les plus braves de ces trois peuples sont les Belges, parce qu’ils sont les plus éloignés de la Province romaine et des raffinements de sa civilisation, parce que les marchands y vont très rarement, et, par conséquent, n’y introduisent pas ce qui est propre à amollir les coeurs, enfin parce qu’ils sont les plus voisins des Germains qui habitent sur l’autre rive du Rhin, et avec qui ils sont continuellement en guerre. C’est pour la même raison que les Helvètes aussi surpassent en valeur guerrière les autres Gaulois : des combats presque quotidiens les mettent aux prises avec les Germains, soit qu’ils leur interdisent l’accès de leur territoire, soit qu’ils les attaquent chez eux. La partie de la Gaule qu’occupent, comme nous l’avons dit, les Gaulois commence au Rhône, est bornée par la Garonne, l’Océan et la frontière de Belgique ; elle touche aussi au Rhin du côté des Séquanes et des Helvètes ; elle est orientée vers le nord. La Belgique commence où finit la Gaule ; elle va jusqu’au cours inférieur du Rhin ; elle regarde vers le nord et vers l’est. L’Aquitaine s’étend de la Garonne aux Pyrénées et à la partie de l’Océan qui baigne l’Espagne ; elle est tournée vers le nord-ouest.

2. Orgétorix était chez les Helvètes l’homme de beaucoup le plus noble et le plus riche. Sous le consulat de Marcus Messala et de Marcus Pison, séduit par le désir d’être roi, il forma une conspiration de la noblesse et persuada ses concitoyens de sortir de leur pays avec toutes leurs ressources : « Rien n’était plus facile, puisque leur valeur les mettait au-dessus de tous, que de devenir les maîtres de la Gaule entière ». Il eut d’autant moins de peine à les convaincre que les Helvètes, en raison des conditions géographiques, sont de toutes parts enfermés : d’un côté par le Rhin, dont le cours très large et très profond sépare l’Helvétie de la Germanie, d’un autre par le Jura, chaîne très haute qui se dresse entre les Helvètes et les Séquanes, et du troisième par le lac Léman et le Rhône, qui sépare notre province de leur territoire. Cela restreignait le champ de leurs courses vagabondes et les gênait pour porter la guerre chez leurs voisins : situation fort pénible pour des hommes qui avaient la passion de la guerre. Ils estimaient d’ailleurs que l’étendue de leur territoire, qui avait deux cent quarante milles de long et cent quatre-vingts de large, n’était pas en rapport avec leur nombre, ni avec leur gloire militaire et leur réputation de bravoure.

3. Sous l’influence de ces raisons, et entraînés par l’autorité d’Orgétorix, ils décidèrent de tout préparer pour leur départ : acheter bêtes de somme et chariots en aussi grand nombre que possible, ensemencer toutes les terres cultivables, afin de ne point manquer de blé pendant la route, assurer solidement des relations de paix et d’amitié avec les États voisins. A la réalisation de ce plan, deux ans, pensèrent-ils, suffiraient : une loi fixa le départ à la troisième année. Orgétorix fut choisi pour mener à bien l’entreprise : il se chargea personnellement des ambassades. Au cours de sa tournée, il persuade Casticos, fils de Catamantaloédis, Séquane, dont le père avait été longtemps roi dans son pays et avait reçu du Sénat romain le titre d’ami, de s’emparer du pouvoir qui avait auparavant appartenu à son père ; il persuade également l’Héduen Dumnorix, frère de Diviciacos, qui occupait alors le premier rang dans son pays et était particulièrement aimé du peuple, de tenter la même entreprise, et il lui donne sa fille en mariage. Il leur démontre qu’il est tout à fait aisé de mener ces entreprises à bonne fin, pour la raison qu’il est lui-même sur le point d’obtenir le pouvoir suprême dans son pays : on ne peut douter que de tous les peuples de la Gaule le peuple helvète ne soit le plus puissant ; il se fait fort de leur donner le pouvoir en mettant à leur service ses ressources et son armée. Ce langage les séduit ; les trois hommes se lient par un serment, et se flattent que, devenus rois, la puissance de leurs trois peuples, qui sont les plus grands et les plus forts, leur permettra de s’emparer de la Gaule entière.

4. Une dénonciation fit connaître aux Helvètes cette intrigue. Selon l’usage du pays, Orgétorix dut plaider sa cause chargé de chaînes. S’il était condamné, la peine qu’il devait subir était le supplice du feu. Au jour fixé pour son audition, Orgétorix amena devant le tribunal tous les siens, environ dix mille hommes, qu’il avait rassemblés de toutes parts, et il fit venir aussi tous ses clients et ses débiteurs, qui étaient en grand nombre : grâce à leur présence, il put se soustraire à l’obligation de parler. Cette conduite irrita ses concitoyens : ils voulurent obtenir satisfaction par la force, et les magistrats levèrent un grand nombre d’hommes dans la campagne ; sur ces entrefaites, Orgétorix mourut et l’on n’est pas sans soupçonner - c’est l’opinion des Helvètes - qu’il mit lui-même fin à ses jours.

5. Après sa mort, les Helvètes n’en persévèrent pas moins dans le dessein qu’ils avaient formé de quitter leur pays. Quand ils se croient prêts pour cette entreprise, ils mettent le feu à toutes leurs villes - il y en avait une douzaine, - à leurs villages - environ quatre cents - et aux maisons isolées ; tout le blé qu’ils ne devaient pas emporter, ils le livrent aux flammes : ainsi, en s’interdisant l’espoir du retour, ils seraient mieux préparés à braver tous les hasards qui les attendaient ; chacun devait emporter de la farine pour trois mois. Ils persuadent les Rauraques, les Tulinges et les Latobices, qui étaient leurs voisins, de suivre la même conduite, de brûler leurs villes et leurs villages et de partir avec eux ; enfin les Boïens, qui, d’abord établis au-delà du Rhin, venaient de passer dans le Norique et de mettre le siège devant Noréia, deviennent leurs alliés et se joignent à eux.

6. Il y avait en tout deux routes qui leur permettaient de quitter leur pays. L’une traversait le territoire des Séquanes : étroite et malaisée, elle était resserrée entre le Jura et le Rhône, et les chariots y passaient à peine un par un ; d’ailleurs, une très haute montagne la dominait, en sorte qu’une peignée d’hommes pouvait facilement l’interdire. L’autre route passait par notre province : elle était beaucoup plus praticable et plus aisée, parce que le territoire des Helvètes et celui des Allobroges, nouvellement soumis, sont séparés par le cours du Rhône, et que ce fleuve est guéable en plusieurs endroits. La dernière ville des Allobroges et la plus voisine de l’Helvétie est Genève. Un pont la joint à ce pays. Les Helvètes pensaient qu’ils obtiendraient des Allobroges le libre passage, parce que ce peuple ne leur paraissait pas encore bien disposé à l’égard de Rome ; en cas de refus, ils les contraindraient par la force. Une fois tous les préparatifs de départ achevés, on fixe le jour où ils doivent se rassembler tous sur les bords du Rhône. Ce jour était le 5 des calendes d’avril, sous le consulat de Lucius Pison et d’Aulus Gabinius.

7. César, à la nouvelle qu’ils prétendaient faire route à travers notre province, se hâte de quitter Rome, gagne à marches forcées la Gaule transalpine et arrive devant Genève. Il ordonne de lever dans toute la province le plus de soldats possible (il y avait en tout dans la Gaule transalpine une légion) et fait couper le pont de Genève. Quand ils savent son arrivée, les Helvètes lui envoient une ambassade composée des plus grands personnages de l’État, et qui avait à sa tête Namméios et Verucloétios ; ils devaient lui tenir ce langage : « L’intention des Helvètes est de passer, sans causer aucun dégât, à travers la province, parce qu’ils n’ont pas d’autre chemin ; ils lui demandent de vouloir bien autoriser ce passage. » César, se souvenant que les Helvètes avaient tué le consul L. Cassius, battu et fait passer sous le joug son armée, pensait qu’il ne devait pas y consentir : il estimait d’ailleurs que des hommes dont les dispositions d’esprit étaient hostiles, si on leur permettait de traverser la province, ne sauraient le faire sans violences ni dégâts. Néanmoins, voulant gagner du temps jusqu’à la concentration des troupes dont il avait ordonné la levée, il répondit aux envoyés qu’il se réservait quelque temps pour réfléchir : « S’ils avaient un désir à exprimer, qu’ils revinssent aux ides d’avril. »

8. En attendant, il employa la légion qu’il avait et les soldats qui étaient venus de la province à construire, sur une longueur de dix-neuf milles, depuis le lac Léman, qui déverse ses eaux dans le Rhône, jusqu’au Jura, qui forme la frontière entre les Séquanes et les Helvètes, un mur haut de seize pieds et précédé d’un fossé. Ayant achevé cet ouvrage, il distribue des postes, établit des redoutes, afin de pouvoir mieux leur interdire le passage s’ils veulent le tenter contre son gré. Quand on fut au jour convenu, et que les envoyés revinrent, il déclara que les traditions de la politique romaine et les précédents ne lui permettaient pas d’accorder à qui que ce fût le passage à travers la province ; s’ils voulaient passer de force, ils le voyaient prêt à s’y opposer. Les Helvètes, déchus de leur espérance, essayèrent, soit à l’aide de bateaux liés ensemble et de radeaux qu’ils construisirent en grand nombre, soit à gué, aux endroits où le Rhône avait le moins de profondeur, de forcer le passage du fleuve, quelquefois de jour, plus souvent de nuit ; mais ils se heurtèrent aux ouvrages de défense, furent repoussés par les attaques et les tirs de nos soldats, et finirent par renoncer à leur entreprise.

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Dernière édition par le 5/6/2007, 10:32, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:13

9. Il ne leur restait plus qu’une route, celle qui traversait le territoire des Séquanes ; ils ne pouvaient, à cause des défilés, s’y engager sans le consentement de ce peuple. Ne pouvant le persuader à eux seuls, ils envoient une ambassade à l’Héduen Dumnorix, afin que par son intercession il leur obtienne le passage. Dumnorix, qui était populaire et généreux, disposait de la plus forte influence auprès des Séquanes ; c’était en même temps un ami des Helvètes, parce qu’il s’était marié dans leur pays, ayant épousé la fille d’Orgétorix ; son désir de régner le poussait à favoriser les changements politiques, et il voulait s’attacher le plus de nations possible en leur rendant des services. Aussi prend-il l’affaire en main : il obtient des Séquanes qu’ils laissent passer les Helvètes sur leur territoire, et amène les deux peuples à échanger des otages, les Séquanes s’engageant à ne pas s’opposer au passage des Helvètes, ceux-ci garantissant que leur passage s’effectuera sans dommages ni violences.

10. On rapporte à César que les Helvètes se proposent de gagner, par les territoires des Séquanes et des Héduens, celui des Santons, qui n’est pas loin de la cité des Tolosates, laquelle fait partie de la province romaine. Il se rend compte que si les choses se passent ainsi, ce sera un grand danger pour la province que d’avoir, sur la frontière d’un pays sans défenses naturelles et très riche en blé, un peuple belliqueux, hostile aux Romains. Aussi, confiant à son légat Titus Labiénus le commandement de la ligne fortifiée qu’il avait établie, il gagne l’Italie par grandes étapes ; il y lève deux légions, en met en campagne trois autres qui prenaient leurs quartiers d’hiver autour d’Aquilée, et avec ses cinq légions il se dirige vers la Gaule ultérieure, en prenant au plus court, à travers les Alpes. Là, les Centrons, les Graiocèles, les Caturiges, qui avaient occupé les positions dominantes, essayent d’interdire le passage à son armée. Parti d’Océlum, qui est la dernière ville de la Gaule citérieure, il parvient en sept jours, après plusieurs combats victorieux, chez les Voconces, en Gaule ultérieure ; de là il conduit ses troupes chez les Allobroges, et des Allobroges chez les Ségusiaves. C’est le premier peuple qu’on rencontre hors de la province au-delà du Rhône.

11. Les Helvètes avaient déjà franchi les défilés et traversé le pays des Séquanes ; ils étaient parvenus chez les Héduens, et ravageaient leurs terres. Ceux-ci, ne pouvant se défendre ni protéger leurs biens, envoient une ambassade à César pour lui demander secours : « Ils s’étaient, de tout temps, assez bien conduits envers le peuple romain pour ne pas mériter que presque sous les yeux de notre armée leurs champs fussent dévastés, leurs enfants emmenés en esclavage, leurs villes prises d’assaut. En même temps les Ambarres, peuple ami des Héduens et de même souche, font savoir à César que leurs campagnes ont été ravagées, et qu’ils ont de la peine à défendre leurs villes des agressions de l’ennemi. Enfin des Allobroges qui avaient sur la rive droite du Rhône des villages et des propriétés cherchent un refuge auprès de César et lui exposent que, sauf le sol même, il ne leur reste plus rien. Ces faits décident César il n’attendra pas que les Helvètes soient arrivés en Saintonge après avoir consommé la ruine de nos alliés.

12. Il y a une rivière, la Saône, qui va se jeter dans le Rhône en passant par les territoires des Héduens et des Séquanes ; son cours est d’une incroyable lenteur, au point que l’oeil ne peut juger du sens du courant. Les Helvètes étaient en train de la franchir à l’aide de radeaux et de barques assemblés. Quand César sut par ses éclaireurs que déjà les trois quarts de leurs troupes avaient franchi la rivière et qu’il ne restait plus sur la rive gauche que le quart environ de l’armée, il partit de son camp pendant la troisième veiller avec trois légions et rejoignit ceux qui n’avaient pas encore passé. Ils étaient embarrassés de leurs bagages et ne s’attendaient pas à une attaque. César en tailla en pièces la plus grande partie ; le reste chercha son salut dans la fuite et se cacha dans les forêts voisines. Ces hommes étaient ceux du canton des Tigurins : l’ensemble du peuple helvète se divise, en effet, en quatre cantons. Ces Tigurins, ayant quitté seuls leur pays au temps de nos pères, avaient tué le consul L. Cassius et fait passer son armée sous le joug. Ainsi, soit effet du hasard, soit dessein des dieux immortels, la partie de la nation helvète qui avait infligé aux Romains un grand désastre fut la première à être punie. En cette occasion, César ne vengea pas seulement son pays, mais aussi sa famille : L. Pison, aïeul de son beau-père L. Pison, et lieutenant de Cassius, avait été tué par les Tigurins dans le même combat où Cassius avait péri.

13. Après avoir livré cette bataille, César, afin de pouvoir poursuivre le reste de l’armée helvète, fait jeter un pont sur la Saône et par ce moyen porte son armée sur l’autre rive. Sa soudaine approche surprend les Helvètes, et ils s’effraient de voir qu’un jour lui a suffi pour franchir la rivière, quand ils ont eu beaucoup de peine à le faire en vingt. Ils lui envoient une ambassade : le chef en était Divico, qui avait commandé aux Helvètes dans la guerre contre Cassius. Il tint à César ce langage « Si le peuple Romain faisait la paix avec les Helvètes, ceux-ci iraient où César voudrait, et s’établiraient à l’endroit de son choix ; mais s’il persistait à les traiter en ennemis, il ne devait pas oublier que les Romains avaient éprouvé autrefois quelque désagrément, et qu’un long passé consacrait la vertu guerrière des Helvètes. Il s’était jeté à l’improviste sur les troupes d’un canton, alors que ceux qui avaient passé la rivière ne pouvaient porter secours à leurs frères ; il ne devait pas pour cela trop présumer de sa valeur ni mépriser ses adversaires. Ils avaient appris de leurs aïeux à préférer aux entreprises de ruse et de fourberie la lutte ouverte où le plus courageux triomphe. Qu’il prît donc garde les lieux où ils s’étaient arrêtés pourraient bien emprunter un nom nouveau à une défaite romaine et à la destruction de son armée, ou en transmettre le souvenir. »

14. César répondit en ces termes : « Il hésitait d’autant moins sur le parti à prendre que les faits rappelés par les ambassadeurs helvètes étaient présents à sa mémoire, et il avait d’autant plus de peine à en supporter l’idée que le peuple Romain était moins responsable de ce qui s’était passé. Si, en effet, il avait eu conscience d’avoir causé quelque tort, il ne lui eût pas été difficile de prendre ses précautions ; mais ce qui l’avait trompé, c’est qu’il ne voyait rien dans sa conduite qui lui donnât sujet de craindre, et qu’il ne pensait pas qu’il dût craindre sans motif. Et à supposer qu’il consentît à publier l’ancien affront, leurs nouvelles insultes tentative pour passer de force à travers la province dont on leur refusait l’accès, violences contre les Héduens, les Ambarres, les Allobroges, pouvait-il les oublier ? Quant à l’insolent orgueil que leur inspirait leur victoire, et à leur étonnement d’être restés si longtemps impunis, la résolution de César s’en fortifiait. Car les dieux immortels, pour faire sentir plus durement les revers de la fortune aux hommes dont ils veulent punir les crimes, aiment à leur accorder des moments de chance et un certain délai d’impunité. Telle est la situation ; pourtant, s’ils lui donnent des otages qui lui soient une garantie de l’exécution de leurs promesses, et si les Héduens reçoivent satisfaction pour les torts qu’eux et leurs alliés ont subis, si les Allobroges obtiennent également réparation, iI est prêt à faire la paix. » Divico répondit que « les Helvètes tenaient de leurs ancêtres un principe : ils recevaient des otages, ils n’en donnaient point ; le peuple Romain pouvait en porter témoignage. » Sur cette réponse, il partit.

15. Le lendemain, les Helvètes lèvent le camp. César fait de même, et il envoie en avant toute sa cavalerie, environ quatre mille hommes qu’il avait levés dans l’ensemble de la province et chez les Héduens et leurs alliés ; elle devait se rendre compte de la direction prise par l’ennemü. Ayant poursuivi avec trop d’ardeur l’arrière-garde des Helvètes, elle a un engagement avec leur cavalerie sur un terrain qu’elle n’a pas choisi, et perd quelques hommes. Ce combat exalta l’orgueil de nos adversaires, qui avaient avec cinq cents cavaliers repoussé une cavalerie si nombreuse : ils commencèrent à se montrer plus audacieux, faisant face quelquefois et nous harcelant de combats d’arrière-garde. César retenait ses soldats, et se contentait pour le moment d’empêcher l’ennemi de voler, d’enlever le fourrage et de détruire. On marcha ainsi près de quinze jours, sans qu’il y eût jamais entre l’arrière-garde ennemie et notre avant-garde plus de cinq ou six mille pas.

16. Cependant César réclamait chaque jour aux Héduens le blé qu’ils lui avaient officiellement promis. Car, à cause du froid - la Gaule, comme on l’a dit précédemment, est un pays septentrional -, non seulement les moissons n’étaient pas mûres, mais le fourrage aussi manquait ; quant au blé qu’il avait fait transporter par eau en remontant la Saône, il ne pouvait guère en user, parce que les Helvètes s’étaient écartés de la rivière et qu’il ne voulait pas les perdre de vue. Les Héduens différaient leur livraison de jour en jour : « On rassemblait les grains, disaient-ils, ils étaient en route, ils arrivaient. » Quand César vit qu’on l’amusait, et que le jour était proche où il faudrait distribuer aux soldats leur ration mensuelle, il convoque les chefs héduens qui étaient en grand nombre dans son camp ; parmi eux se trouvaient Diviciaros et Liscos ; ce dernier était le magistrat suprême, que les Héduens appellent vergobret ; il est nommé pour un an, et a droit de vie et de mort sur ses concitoyens ; César se plaint vivement que, dans l’impassibilité d’acheter du blé ou de s’en procurer dans la campagne, quand les circonstances sont si critiques, l’ennemi si proche, il ne trouve pas d’aide auprès d’eux, et cela, quand c’est en grande partie pour répondre à leurs prières qu’il a entrepris la guerre ; plus vivement encore il leur reproche d’avoir trahi sa confiance.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:14

17. Ces paroles de César décident Liscos à dire enfin ce que jusqu’alors il avait tu : « Il y a un certain nombre de personnages qui ont une influence prépondérante sur le peuple, et qui, simples particuliers, sont plus puissants que les magistrats eux-mêmes. Ce sont ceux-là qui, par leurs excitations criminelles, détournent la masse des Héduens d’apporter le blé qu’ils doivent : ils leur disent qu’il vaut mieux, s’ils ne peuvent plus désormais prétendre au premier rang dans la Gaule, obéir à des Gaulois qu’aux Romains ; ils se déclarent certains que, si les Romains triomphent des Helvètes, ils raviront la liberté aux Héduens en même temps qu’au reste de la Gaule. Ce sont ces mêmes personnages qui instruisent l’ennemi de nos plans et de ce qui se passe dans l’armée ; il est impuissant à les contenir. Bien plus : s’il a attendu d’y être forcé pour révéler à César une situation aussi grave, c’est qu’il se rend compte du danger qu’il court ; voilà pourquoi, aussi longtemps qu’il l’a pu, il a gardé le silence. »

18. César sentait bien que ces paroles de Liscos visaient Dumnorix, frère de Diviciaros ; mais, ne voulant pas que l’affaire soit discutée en présence de plusieurs personnes, il congédie promptement l’assemblée, et ne retient que Liscos. Seul à seul, il l’interroge sur ce qu’il avait dit dans le conseil. Celui-ci parle avec plus de liberté et d’audace. César interroge en secret d’autres personnages ; il constate que Liscos a dit vrai. « C’était bien Dumnorix : l’homme était plein d’audace, sa libéralité l’avait mis en faveur auprès du peuple, et il voulait un bouleversement politique. Depuis de longues années il avait à vil prix la ferme des douanes et de tous les autres impôts des Héduens, parce que, lorsqu’il enchérissait, personne n’osait enchérir contre lui. Cela lui avait permis d’amasser, tout en enrichissant sa maison, de quoi pourvoir abondamment à ses largesses ; il entretenait régulièrement, à ses frais, une nombreuse cavalerie qui lui servait de garde du corps, et son influence ne se limitait pas à son pays, mais s’étendait largement sur les nations voisines. Il avait même, pour développer cette influence, marié sa mère, chez les Bituriges, à un personnage de haute noblesse et de grand pouvoir ; lui-même avait épousé une Helvète ; sa soeur du côté maternel et des parentes avaient été mariées par ses soins dans d’autres cités. Il aimait et favorisait les Helvètes à cause de cette union ; en outre, il nourrissait une haine personnelle contre César et les Romains, parce que leur arrivée avait diminué son pouvoir et rendu à son frère Diviciacos crédit et honneurs d’autrefois. Un malheur des Romains porterait au plus haut ses espérances de devenir roi grâce aux Helvètes ; la domination romaine lui ferait perdre l’espoir non seulement de régner, mais même de conserver son crédite. » L’enquête de César lui apprit encore que, dans le combat de cavalerie défavorable à nos armes qui avait eu lieu quelques jours auparavant, Dumnorix et ses cavaliers avaient été les premiers à tourner bride (la cavalerie auxiliaire que les Héduens avaient fournie à César était, en effet, commandée par Dumnorix) ; c’était leur fuite qui avait jeté la panique dans le reste de la troupe.

19. Aux soupçons que faisaient maître ces renseignements se joignaient d’absolues certitudes : il avait fait passer les Helvètes à travers le pays des Séquanes ; il s’était occupé de faire échanger des otages entre les deux peuples ; il avait agi en tout cela non seulement sans l’ordre de César ni de ses concitoyens, mais encore à leur insu ; il était dénoncé par le premier magistrat des Héduens. César pensait qu’il y avait là motif suffisant pour sévir lui-même ou inviter sa cité à le punir. A ces raisons, une seule s’opposait : il avait pu apprécier chez Diviciacos, frère du traître, un entier dévouement au peuple romain, un très grand attachement à sa personne, les plus remarquables qualités de fidélité, de droiture, de modération ; et il craignait de lui porter un coup cruel en envoyant son frère au supplice. Aussi, avant de rien tenter, il fait appeler Diviciacos, et, écartant ses interprètes ordinaires, il a recours, pour s’entretenir avec lui, à Caïus Valérius Troucillus, grand personnage de la Gaule romaine, qui était son ami et en qui iI avait la plus entière confiance. Il lui rappelle ce qu’on a dit de Dumnorix en sa présence, dans le conseil, et lui fait connaître les renseignements qu’il a obtenus dans des entretiens particuliers ; il le prie instamment de ne pas s’offenser s’il statue lui-même sur le coupable après information régulière ou s’il invite sa cité à le juger.

20. Diviciacos, tout en larmes, entoure César de ses bras et le conjure de ne pas prendre contre son frère des mesures trop rigoureuses. Il savait qu’on avait dit vrai, et personne n’en souffrait plus que lui : car alors qu’il jouissait dans son pays et dans le reste de la Gaule d’une très grande influence et que son frère, à cause de son jeune âge, n’en possédait aucune, il l’avait aidé à s’élever ; et la fortune et la puissance ainsi acquises, il s’en servait non seulement à affaiblir son crédit, mais même à préparer sa perte. Pourtant, c’était son frère, et d’autre part l’opinion publique ne pouvait le laisser indifférent. Si César le traitait avec rigueur quand lui, Diviciacos, occupait un si haut rang dans son amitié, personne ne penserait que c’eût été contre son gré : et dès lors tous les Gaulois lui deviendraient hostiles. Il parlait avec abondance et versait des larmes. César prend sa main, le rassure, lui demande de mettre fin à ses instances ; il lui déclare qu’il estime assez haut son amitié pour sacrifier à son désir et à ses prières le tort fait aux Romains et l’indignation qu’il éprouve. Il fait venir Dumnorix et, en présence de son frère, lui dit ce qu’il lui reproche ; il lui expose ce qu’il sait, et les griefs de ses compatriotes ; il l’avertit d’avoir à éviter, pour l’avenir, tout soupçon ; il lui pardonne le passé en faveur de son frère Diviciacos ; il lui donne des gardes, afin de savoir ce qu’il fait et avec qui il s’entretient.

21. Le même jour, ayant appris par ses éclaireurs que l’ennemi s’était arrêté au pied d’une montagne à huit milles de son camp, César envoya une reconnaissance pour savoir ce qu’était cette montagne et quel accès offrait son pourtour. On lui rapporta qu’elle était d’accès facile. Il ordonne à Titus Labiénus, légat propréteur, d’aller, au cours de la troisième veille, occuper la crête de la montagne avec deux légions, en se faisant guider par ceux qui avaient reconnu la route ; il lui fait connaître son plan. De son côté, pendant la quatrième veille, il marche à l’ennemi, par le même chemin que celui-ci avait pris, et détache en avant toute sa cavalerie. Elle était précédée par des éclaireurs sous les ordres de Publius Considius, qui passait pour un soldat très expérimenté et avait servi dans l’armée de Lucius Sulla, puis dans celle de Marcus Crassus.

22. Au point du jour, comme Labiénus occupait le sommet de la montagne, que lui-même n’était plus qu’à quinze cents pas du camp ennemi, et que - il le sut plus tard par des prisonniers - on ne s’était aperçu ni de son approche, ni de celle de Labiénus, Considius accourt vers lui à bride abattue : « La montagne, dit-il, que Labiénus avait ordre d’occuper, ce sont les ennemis qui la tiennent : il a reconnu les Gaulois à leurs armes et à leurs insignes. » César ramène ses troupes sur une colline voisine et les range en bataille. Il avait recommandé à Labiénus de n’engager le combat qu’après avoir vu ses troupes près du camp ennemi, car il voulait que l’attaque se produisît simultanément de tous côtés : aussi le légat, après avoir pris position sur la montagne, attendait-il les nôtres et s’abstenait-il d’attaquer. Ce ne fut que fort avant dans la journée que César apprit par ses éclaireurs la vérité : c’étaient les siens qui occupaient la montagne, les Helvètes avaient levé le camp, Considius, égaré par la peur, lui avait dit avoir vu ce qu’il n’avait pas vu. Ce jour même César suit les ennemis à la distance ordinaire et établit son camp à trois mille pas du leur.

23. Le lendemain, comme deux jours en tout et pour tout le séparaient du moment où il faudrait distribuer du blé aux troupes, et comme d’autre part Bibracte, de beaucoup la plus grande et la plus riche ville des Héduens, n’était pas à plus de dix-huit milles, il pensa qu’il fallait s’occuper de l’approvisionnement, et, laissant les Helvètes, il se dirigea vers Bibracte. Des esclaves de Lucius Emilius, décurion de la cavalerie gauloise, s’enfuient et apprennent la chose à l’ennemi. Les Helvètes crurent-ils que les Romains rompaient le contact sous le coup de la terreur, pensée d’autant plus naturelle que la veille, maîtres des hauteurs, nous n’avions pas attaqué ? ou bien se firent-ils forts de nous couper les vivres ? toujours est-il que, modifiant leurs plans et faisant demi-tour, ils se mirent à suivre et à harceler notre arrière-garde.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:14

24. Quand il s’aperçut de cette manoeuvre, César se mit en devoir de ramener ses troupes sur une colline voisine et détacha sa cavalerie pour soutenir le choc de l’ennemi. De son côté, il rangea en bataille sur trois rangs, à mi-hauteur, ses quatre légions de vétérans ; au-dessus de lui, sur la crête, il fit disposer les deux légions qu’il avait levées en dernier lieu dans la Gaule, et toutes les troupes auxiliaires ; la colline entière était ainsi couverte de soldats ; il ordonna qu’en même temps les sacs fussent réunis en un seul point et que les troupes qui occupaient la position la plus haute s’employassent à le fortifier. Les Helvètes, qui suivaient avec tous leurs chariots, les rassemblèrent sur un même point ; et les combattants, après avoir rejeté notre cavalerie en lui opposant un front très compact, formèrent la phalange et montèrent à l’attaque de notre première ligne.

25. César fit éloigner et mettre hors de vue son cheval d’abord, puis ceux de tous les officiers, afin que le péril fût égal pour tous et que personne ne pût espérer s’enfuir ; alors il harangua ses troupes et engagea le combat. Nos soldats, lançant le javelot de haut en bas, réussirent aisément à briser la phalange des ennemis. Quand elle fut disloquée, ils tirèrent l’épée et chargèrent. Les Gaulois éprouvaient un grave embarras du fait que souvent un seul coup de javelot avait percé et fixé l’un à l’autre plusieurs de leurs boucliers ; comme le fer s’était tordu, ils ne pouvaient l’arracher, et, n’ayant pas le bras gauche libre, ils étaient gênés pour se battre : aussi plusieurs, après avoir longtemps secoué le bras, préféraient-ils laisser tomber les boucliers et combattre à découvert. Enfin, épuisés par leurs blessures, ils commencèrent à reculer et à se replier vers une montagne qui était à environ un mille de là. Ils l’occupèrent, et les nôtres s’avançaient pour les en déloger quand les Boïens et les Tulinges, qui, au nombre d’environ quinze mille, fermaient la marche et protégeaient les derniers éléments de la colonne, soudain attaquèrent notre flanc droit et cherchèrent à nous envelopper ; ce que voyant, les Helvètes qui s’étaient réfugiés sur la hauteur redevinrent agressifs et engagèrent à nouveau le combat. Les Romains firent une conversion et attaquèrent sur deux fronts la première et la deuxième lignes résisteraient à ceux qui avaient été battus et forcés à la retraite, tandis que la troisième soutiendrait le choc des troupes fraîches.

26. Cette double bataille fut longue et acharnée. Quand il ne leur fut plus possible de supporter nos assauts, ils se replièrent, les uns sur la hauteur, comme ils l’avaient fait une première fois, les autres auprès de leurs bagages et de leurs chariots. Pendant toute cette action, qui dura de la septième heure du jours jusqu’au soir, personne ne put voir un ennemi tourner le dos. On se battit encore autour des bagages fort avant dans la nuit les Barbares avaient en effet formé une barricade de chariots et, dominant les nôtres, ils les accablaient de traits à mesure qu’ils approchaient ; plusieurs aussi lançaient par-dessous, entre les chariots et entre les roues, des piques et des javelots qui blessaient nos soldats. Après un long combat, nous nous rendîmes maîtres des bagages et du camp. La fille d’Orgétorix et un de ses fils furent faits prisonniers. Cent trente mille hommes environ s’échappèrent, et durant cette nuit-là ils marchèrent sans arrêt ; le quatrième jour, sans jamais avoir fait halte un moment la nuit, ils arrivèrent chez les Lingons ; nos troupes n’avaient pu les suivre, ayant été retenues trois jours par les soins à donner aux blessés et par l’ensevelissement des morts. César envoya aux Lingons une lettre et des messagers pour les inviter à ne fournir aux Helvètes ni ravitaillement, ni aide d’aucune sorte ; sinon, il les traiterait comme eux. Et lui-même, au bout de trois jours, se mit à les suivre avec touté son armée.

27. Les Helvètes, privés de tout, furent réduits à lui envoyer des députés pour traiter de leur reddition. Ceux-ci le rencontrèrent tandis qu’il était en marche ; ils se jetèrent à ses pieds et, suppliant, versant des larmes, lui demandèrent la paix ; il ordonna que les Helvètes attendissent sans bouger de place son arrivée : ils obéirent. Quand César les eut rejoints, il exigea la remise d’otages, la livraison des armes et celle des esclaves qui s’étaient enfuis auprès d’eux. Dès le lendemain, on recherche, on rassemble ce qui doit être livré ; cependant, six mille hommes du pagus Verbigénus, soit qu’ils craignissent d’être envoyés au supplice une fois leurs armes livrées, soit qu’ils eussent l’espoir que leur fuite, tandis qu’un si grand nombre d’hommes faisaient leur soumission, passerait sur le moment inaperçue, ou même resterait toujours ignorée, sortirent du camp des Helvètes aux premières heures de la nuit et partirent vers le Rhin et la Germanie.

28. Quand César apprit la chose, il enjoignit aux peuples dont ils avaient traversé les territoires de les rechercher et de les lui ramener, s’ils voulaient être justifiés à ses yeux ; on les ramena et il les traita comme des ennemis ; tous les autres, une fois qu’ils eurent livré otages, armes et déserteurs, virent leur soumission acceptée. Helvètes, Tulinges et Latobices reçurent l’ordre de regagner le pays d’où ils étaient partis ; comme ils avaient détruit toutes leurs récoltes, et qu’il ne leur restait rien pour se nourrir, César donna ordre aux Allobroges de leur fournir du blé ; à eux, il enjoignit de reconstruire les villes et les villages qu’ils avaient incendiés. Ce qui surtout lui dicta ces mesures, ce fut le désir de ne pas laisser désert le pays que les Helvètes avaient abandonné, car la bonne qualité des terres lui faisait craindre que les Germains qui habitent sur l’autre rive du Rhin ne quittassent leur pays pour s’établir dans celui des Helvètes, et ne devinssent ainsi voisins de la province et des Allobroges. Quant aux Boïens, les Héduens demandèrent, parce qu’ils étaient connus comme un peuple d’une particulière bravoure, à les installer chez eux ; César y consentit ; ils leur donnèrent des terres, et par la suites les admirent à jouir des droits et des libertés dont ils jouissaient eux-mêmes.

29. On trouva dans le camp des Helvètes des tablettes écrites en caractères grecs ; elles furent apportées à César. Elles contenaient la liste nominative des émigrants en état de porter les armes, et aussi une liste particulière des enfants, des vieillards et des femmes. Le total général était de 263000 Helvètes, 36000 Tulinges, 14000 Latobices, 23000 Rauraques, 32000 Boïens ; ceux qui parmi eux pouvaient porter les armes étaient environ 92000. En tout, c’était une population de 368000 âmes. Ceux qui retournèrent chez eux furent recensés, suivant un ordre de César on trouva le chiffre de 110000.

30. Une fois achevée la guerre contre les Helvètes, des députés de presque toute la Gaule, qui étaient les chefs dans leur cité, vinrent féliciter César. Ils comprenaient, dirent-ils, que si par cette guerre, il avait vengé d’anciens outrages des Helvètes au peuple romain, toutefois les événements qui venaient de se produire n’étaient pas moins avantageux pour le pays gaulois que pour Rome car les Helvètes, en pleine prospérité, n’avaient abandonné leurs demeures que dans l’intention de faire la guerre à la Gaule entière, d’en devenir les maîtres, de choisir pour s’y fixer, parmi tant de régions, celle qu’ils jugeraient la plus favorable et la plus fertile, et de faire payer tribut aux autres nations. Ils exprimèrent leur désir de fixer un jour pour une assemblée générale de la Gaule et d’avoir pour cela la permission de César : ils avaient certaines choses à lui demander après s’être mis d’accord entre eux. César donna son assentiment ; ils fixèrent le jour de la réunion, et chacun s’engagea par serment à ne révéler à personne ce qui s’y dirait, sauf mandat formel de l’assemblée.

31. Quand celle-ci se fut séparée, les mêmes chefs de nations qui avaient une première fois parlé à César revinrent le trouver et sollicitèrent la faveur de l’entretenir sans témoins et dans un lieu secret d’une question qui intéressait leur salut et celui du pays tout entier. César y consentit ; alors ils se jetèrent tous à ses pieds en pleurant : « Leur désir, dirent-ils, de ne pas voir ébruiter leurs déclarations était aussi vif et aussi anxieux que celui d’obtenir ce qu’ils voulaient ; car, si leurs paroles étaient connues, ils se savaient voués aux pires supplices. » L’Héduen Diviciacos parla en leur nom : « L’ensemble de la Gaule était divisé en deux factions : l’une avait à sa tête les Héduens, l’autre les Arvernes. Depuis de longues années, ils luttaient âprement pour l’hégémonie, et il s’était produit ceci, que les Arvernes et les Séquanes avaient pris des Germains à leur solde. Un premier groupe d’environ quinze mille hommes avait d’abord passé le Rhin ; puis, ces rudes barbares prenant goût au pays, aux douceurs de sa civilisation, à sa richesse, il en vint un plus grand nombre ; ils étaient à présent aux environs de cent vingt mille. Les Héduens et leurs clients s’étaient plus d’une fois mesurés avec eux ; ils avaient été battus, subissant un grand désastre, où ils avaient perdu toute leur noblesse, tout leur sénat, toute leur cavalerie. Épuisés par ces combats, abattus par le malheur, eux qui auparavant avaient été, grâce à leur courage et aux liens d’hospitalité et d’amitié qui les unissaient aux Romains, si puissants en Gaule, ils avaient été réduits à donner comme otages aux Séquanes leurs premiers citoyens, et à jurer, au nom de la cité, qu’ils ne les redemanderaient pas, qu’ils n’imploreraient pas le secours de Rome, qu’ils ne chercheraient jamais à se soustraire à l’absolue domination des Séquanes. Il était le seul de toute la nation héduenne qui ne se fût pas plié à prêter serment et à livrer ses enfants comme otages. Il avait dû, pour cette raison, s’enfuir de son pays, et il était allé à Rome demander du secours au Sénat, étant le seul qui ne fût lié ni par un serment, ni par des otages. Mais les Séquanes avaient eu plus de malheur dans leur victoire que les Héduens dans leur défaite, car Arioviste, roi des Germains, s’était établi dans leur pays et s’était emparé d’un tiers de leurs terres, qui sont les meilleures de toute la Gaule ; et à présent il leur intimait l’ordre d’en évacuer un autre tiers, pour la raison que peu de mois auparavant vingt-quatre mille Harudes étaient venus le trouver, et qu’il fallait leur faire une place et les établir. Sous peu d’années, tous les Gaulois seraient chassés de Gaule et tous les Germains passeraient le Rhin car le sol de la Gaule et celui de la Germanie n’étaient pas à comparer, non plus que la façon dont on vivait dans l’un et l’autre pays. Et Arioviste, depuis qu’il a remporté une victoire sur les armées gauloises, - la victoire d’Admagétobrige - se conduit en tyran orgueilleux et cruel, exige comme otages les enfants des plus grandes familles et les livre, pour faire des exemples, aux pires tortures, si on n’obéit pas au premier signe ou si seulement son désir est contrarié. C’est un homme grossier, irascible, capricieux ; il est impossible de souffrir plus longtemps sa tyrannie. A moins qu’ils ne trouvent une aide auprès de César et du peuple romain, tous les Gaulois seront dans la nécessité de faire ce qu’ont fait les Helvètes, d’émigrer, de chercher d’autres toits, d’autres terres, loin des Germains, de tenter enfin la fortune, quelle qu’elle puisse être. Si ces propos sont rapportés à Arioviste, point de doute il fera subir le plus cruel supplice à tous les otages qui sont entre ses mains. Mais César, par son prestige personnel et celui de son armée, grâce à sa récente victoire, grâce au respect qu’inspire le nom romain, peut empêcher qu’un plus grand nombre de Germains ne franchisse le Rhin, et protéger toute la Gaule contre les violences d’Ariwiste. »

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:14

32. Quand Diviciacos eut achevé ce discours, tous les assistants se mirent, avec force larmes, à implorer le secours de César. Celui-ci observa que seuls entre tous, les Séquanes ne faisaient rien de ce que faisaient les autres, mais gardaient tristement la tête baissée et les regards fixés au sol. Étonné de cette attitude, il leur en demanda la raison. Aucune réponse : les Séquanes restaient muets et toujours accablés. Il insista à plusieurs reprises, et ne put obtenir d’eux le moindre mot ; ce fut l’Héduen Diviciacos qui, reprenant la parole, lui répondit. « Le sort des Séquanes avait ceci de particulièrement pitoyable et cruel, que seuls entre tous ils n’osaient pas, même en cachette, se plaindre ni demander du secours, et, en l’absence d’Arioviste, redoutaient sa cruauté comme s’il était là les autres peuples, en effet, avaient malgré tout la ressource de fuir, tandis qu’eux, qui avaient admis Arioviste sur leur territoire et dont toutes les villes étaient en sa possession, ils étaient voués à toutes les atrocités. »

33. Quand il eut connaissance de ces faits, César rassura les Gaulois et leur promit qu’il donnerait ses soins à cette affaire « Il avait, leur dit-il, grand espoir que par le souvenir de ses bienfaits et par son autorité il amènerait Arioviste à cesser ses violences. » Leur ayant tenu ce discours, il renvoya l’assemblée. Outre ce qu’il venait d’entendre, plusieurs motifs l’invitaient à penser qu’il devait se préoccuper de cette situation et intervenir ; le principal était qu’il voyait les Héduens, à qui le Sénat avait si souvent donné le nom de frères, soumis aux Germains, devenus leurs sujets, et qu’il savait que des otages héduens étaient au pouvoir d’Arioviste et des Séquanes cela lui paraissait, quand on songeait à la toute-puissance de Rome, une grande honte et pour la République et pour lui-même. Il se rendait compte d’ailleurs qu’il était dangereux pour le peuple Romain que les Germains prissent peu à peu l’habitude de passer le Rhin et de venir par grandes masses dans la Gaule ; il estimait que ces hommes violents et incultes ne sauraient se retenir, après avoir occupé toute la Gaule, de passer dans la province romaine et, de là, marcher sur l’Italie, comme avaient fait avant eux les Cimbres et les Teutons : entreprise d’autant plus aisée que les Séquanes n’étaient séparés de notre province que par le Rhône ; à de pareilles éventualités il fallait, pensait-il, parer au plus tôt. Arioviste enfin était devenu si orgueilleux, si insolent, qu’il le jugeait intolérable.

34. Il décida donc de lui envoyer une ambassade qui lui demanderait de choisir un endroit pour une entrevue à mi-chemin des deux armées : « Il voulait traiter avec lui d’affaires d’État et qui les intéressaient au plus haut point l’un et l’autre. » Arioviste répondit que « s’il avait eu quelque chose à demander à César, il serait allé le trouver ; si César voulait quelque chose de lui, c’était à César à le venir voir. » Il ajouta qu’il n’osait pas se rendre sans armée dans la partie de la Gaule qui était au pouvoir de César, que, d’autre part, le rassemblement d’une armée exigeait de grands approvisionnements et coûtait beaucoup de peine. Au reste, il se demandait ce qu’avaient à faire César, et d’une façon générale les Romains, dans une Gaule qui lui appartenait, qu’il avait conquise.

35. Quand on lui rapporta cette réponse du chef germain, César lui envoya une deuxième ambassade chargée du message suivant : « Il avait reçu de lui et du peuple Romain un grand bienfait, s’étant vu décerner par le Sénat, sous le consulat de César, les titres de roi et d’ami ; puisque sa façon de témoigner à César et à Rome sa reconnaissance, c’était, quand César l’invitait à une entrevue, de mal recevoir cette invitation, et de se refuser à un échange de vues sur les affaires qui leur étaient communes, il lui signifiait les exigences suivantes : en premier lieu, qu’il s’abstînt désormais de faire franchir le Rhin à de nouvelles bandes pour les établir en Gaule ; deuxièmement, qu’il rendît les otages que les Héduens lui avaient donnés, et laissât les Séquanes rendre, avec son consentement exprès, ceux qu’ils détenaient ; il devait enfin cesser de poursuivre de ses violences les Héduens, et ne faire la guerre ni à eux ni à leurs alliés. Si telle était sa conduite, César et le peuple Romain continueraient de lui donner leur faveur et leur amitié ; mais si ses demandes n’étaient pas reçues, César, fort de la décision du Sénat qui sous le consulat de Marcus Messala et de Marcus Pison, avait décrété que tout gouverneur de la province de Gaule devrait, autant que le permettrait le bien de l’ État, protéger les Héduens et les autres amis de Romel, César ne laisserait pas impunis les torts qu’on leur ferait. »

36. Arioviste répliqua que les lois de la guerre voulaient que les vainqueurs imposassent leur autorité aux vaincus comme bon leur semblait. C’est ainsi qu’il était dans les traditions de Rome de dicter la loi aux vaincus non point d’après les ordres d’un tiers, mais selon son gré. Puisque, de son côté, il s’abstenait de prescrire aux Romains l’usage qu’ils devaient faire de leur droit, il ne convenait pas qu’il fût gêné par eux dans l’exercice du sien. Si les Héduens étaient ses tributaires, c’était parce qu’ils avaient tenté la fortune des armes, parce qu’ils avaient livré bataille et avaient eu le dessous. César lui faisait un tort grave en provoquant, par son arrivée, une diminution de ses revenus. Il ne rendrait pas les otages aux Héduens ; il ne leur ferait pas, à eux ni à leurs alliés, de guerre injuste, mais il fallait qu’ils observassent les conventions et payassent chaque année le tribut ; sinon, le titre de frères du peuple Romain ne leur servirait guère. Quant à l’avis que lui donnait César, qu’il ne laisserait pas impunis les torts qu’on ferait aux Héduens, personne ne s’était encore mesuré avec lui que pour son malheur. Il pouvait, quand il voudrait, venir l’attaquer il apprendrait ce que des Germains qui n’avaient jamais été vaincus, iui étaient très entraînés à la guerre, qui, dans l’espace de quatorze ans, n’avaient pas couché sous un toit, étaient capables de faire. »

37. En même temps qu’on rapportait à César cette réponse, arrivaient deux ambassades, l’une des Héduens, l’autre des Trévires ; les premiers venaient se plaindre que les Harudes, qui étaient récemment passés en Gaule, ravageaient leur territoire : « Ils avaient eu beau donner des otages, cela n’avait pu leur valoir la paix de la part d’Arioviste » ; quant aux Trévires, ils faisaient savoir que cent clans de Suèves s’étaient établis sur les bords du Rhin, et cherchaient à franchir le fleuves ; ils étaient commandés par Nasua et Cimbérios, deux frères. César, vivement ému de ces nouvelles, estima qu’il devait faire diligence, pour éviter que, la nouvelle troupe de Suèves ayant fait sa jonction avec les anciennes forces d’Arioviste, la résistance ne lui fût rendue plus difficile. Aussi, ayant réuni des vivres en toute hâte, il marcha contre Arioviste à grandes étapes.

38. Après trois jours de marche, on lui apprit qu’Arioviste, avec toutes ses forces, se dirigeait vers Besançon, la ville la plus importante des Séquanes, pour s’en emparer, et qu’il était déjà à trois jours des frontières de son royaume. César pensa qu’il fallait tout faire pour éviter que la place ne fût prise. En effet, elle possédait en très grande abondance tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre ; de plus, sa position naturelle la rendait si forte qu’elle offrait de grandes facilités pour faire durer les hostilités : le Doubs entoure presque la ville entière d’un cercle qu’on dirait tracé au compas ; l’espace que la rivière laisse libre ne mesure pas plus de seize cents pieds, et une montagne élevée le ferme si complètement que la rivière en baigne la base des deux côtés. Un mur qui fait le tour de cette montagne la transforme en citadelle et la joint à la ville. César se dirige vers cette place à marches forcées de jour et de nuit ; il s’en empare et y met garnison.

39. Tandis qu’il faisait halte quelques jours près de Besançon pour se ravitailler en blé et autres vivres, les soldats questionnaient, indigènes et marchands bavardaient : ils parlaient de la taille immense des Germains, de leur incroyable valeur militaire, de leur merveilleux entraînement : « Bien des fois, disaient les Gaulois, nous nous sommes mesurés avec eux, et le seul aspect de leur visage, le seul éclat de leurs regards nous furent insoutenables. » De tels propos provoquèrent dans toute l’armée une panique soudaine, et si forte qu’un trouble considérable s’empara des esprits et des coeurs. Cela commença par les tribuns militaires, les préfets, et ceux qui, ayant quitté Rome avec César pour cultiver son amitié, n’avaient pas grande expérience de la guerres ; sous des prétextes variés dont ils faisaient autant de motifs impérieux de départ, ils demandaient la permission de quitter l’armée ; un certain nombre pourtant, retenus par le sentiment de l’honneur et voulant éviter le soupçon de lâcheté, restaient au camp : mais ils ne pouvaient composer leur visage, ni s’empêcher, par moments, de pleurer ; ils se cachaient dans leurs tentes pour gémir chacun sur leur sort ou pour déplorer, en compagnie de leurs intimes, le danger qui les menaçait tous. Dans tout le camp on ne faisait que sceller des testaments. Les propos, la frayeur de ces gens peu à peu ébranlaient ceux-là même qui avaient une grande expérience militaire, soldats, centurions, officiers de cavalerie. Ceux qui parmi eux voulaient passer pour plus braves disaient qu’ils ne craignaient point l’ennemi, mais les défilés qu’il fallait franchir et les forêts immenses qui les séparaient d’Arioviste, ou bien ils prétendaient redouter que le ravitaillement ne pût se faire dans d’assez bonnes conditions. Quelques-uns étaient allés jusqu’à faire savoir à César que, quand il aurait donné l’ordre de lever le camp et de se porter en avant, les soldats n’obéiraient pas et, sous l’empire de la peur, refuseraient de marcher.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:14

40. Voyant cela, César réunit le conseil, et il y convoqua les centurions de toutes les cohortes ; il commença par leur reprocher avec véhémence leur prétention de savoir où on les menait, ce qu’on se proposait, et de raisonner là-dessus. « Arioviste avait, sous son consulat, recherché avec le plus grand empressement l’amitié des Romains ; quelle raison de penser qu’il manquerait avec tant de légèreté à son devoir ? Pour sa part, il était convaincu que lorsque le Germain connaîtrait ce que César demande et verrait combien ses propositions sont équitables, il ne refuserait pas de vivre en bonne intelligence avec lui et avec le peuple Romain. Et si, obéissant à l’impulsion d’une fureur démente, il déclarait la guerre, qu’avaient-ils donc à craindre ? Quelles raisons de désespérer de leur propre valeur ou du zèle attentif de leur chef ? On avait déjà connu cet adversaire du temps de nos pères, quand Marius remporta sur les Cimbres et les Teutons une victoire qui ne fut pas moins glorieuse pour ses soldats que pour lui-même ; on l’avait connu aussi, plus récemment, en Italie, lors de la révolte des esclaves, et encore ceux-ci trouvaient-ils un accroissement de force dans leur expérience militaire et leur discipline, qualités qu’ils nous devaient. Leur exemple permettait de juger ce qu’on pouvait attendre de la fermeté d’âme, puisque des hommes qu’on avait un moment redoutés sans motif quand ils étaient dépourvus d’armes, avaient été battus ensuite alors qu’ils étaient bien armés et avaient des victoires à leur actif. Enfin ces Germains sont les mêmes hommes avec qui, à maintes reprises, les Helvètes se sont mesurés, et dont ils ont presque toujours triomphé non seulement sur leur propre territoire, mais en Germanie même et pourtant les Helvètes n’ont pu tenir devant nos troupes. Si certains esprits s’alarmaient de l’échec et de la déroute des Gaulois, il leur suffisait de réfléchir pour en découvrir les causes ; à un moment où les Gaulois étaient fatigués de la longueur de la guerre, Arioviste, qui, pendant de longs mois s’était confiné dans son camp, au milieu des marécages, les avait attaqués soudainement, quand ils désespéraient de pouvoir jamais combattre et s’étaient disséminés ; sa victoire était due moins à la valeur des Germains qu’à l’habile tactique de leur chef. Mais une tactique qui avait été bonne pour combattre des hommes barbares et sans expérience, Arioviste lui-même n’espérait pas que nos armées s’y pussent laisser prendre.

Ceux qui déguisaient leur lâcheté en prétextant qu’ils étaient inquiets de la question des vivres et des difficultés de la route, ceux-là étaient des insolents, car ils avaient l’air ou de n’avoir aucune confiance en leur général, ou de lui dicter des ordres. Il s’occupait de ces questions du blé, les Séquanes, les Leuques, les Lingons en fournissaient, et les moissons étaient déjà mûres dans les champs ; la route, ils en jugeraient sous peu par eux-mêmes. Quant à ce que l’on disait, qu’il ne serait pas obéi et que les troupes refuseraient de marcher, cela ne le troublait nullement : il savait bien en effet, que tous les chefs aux ordres de qui leur armée n’avait point obéi ou bien avaient essuyé des échecs et s’étaient vus abandonnés de la Fortune, ou bien avaient commis quelque mauvaise action dont la découverte les avait convaincus de malhonnêteté. Mais lui, sa vie entière témoignait de son désintéressement, et la guerre des Helvètes avait bien montré quelle était sa chance. Aussi, ce qu’il avait eu d’abord l’intention de ne faire que dans quelque temps, il l’exécuterait sur-le-champ, et il lèverait le camp cette nuit, au cours de la quatrième veille, car il voulait savoir au plus tôt s’ils obéissaient à la voix de l’honneur et du devoir, ou aux conseils de la peur. Si maintenant personne ne le suit, il n’en marchera pas moins, suivi seulement de la dixième légion, dont il était sûr, et qui lui servirait de cohorte prétoriennes. » Cette légion était celle à qui César avait témoigné le plus d’affection, et dont la valeur lui inspirait le plus de confiance.

41. Ce discours produisit un changement merveilleux dans les esprits ; il y fit naître un grand enthousiasme et la plus vive impatience de combattre ; on vit d’abord la dixième légion, par l’entremise de ses tribuns, remercier César de l’excellente opinion qu’il avait d’elle et lui confirmer qu’elle était toute prête à combattre. Puis les autres légions négocièrent avec leurs tribuns et les centurions de leur première cohorte pour qu’ils les fissent excuser par César : « Ils n’avaient jamais pensé qu’ils eussent à juger de la conduite des opérations ; c’était l’affaire de leur général. » César accepta leurs explications ; Diviciacos, chargé d’étudier l’itinéraire parce qu’il était celui des Gaulois en qui César avait le plus de confiance, conseilla de faire un détour de plus de cinquante milles, qui permettrait de marcher en terrain découvert ; César partit au cours de la quatrième veille, comme il l’avait dit. Après sept jours de marche continue, ses éclaireurs lui firent savoir que les troupes d’Arioviste étaient à vingt-quatre milles des nôtres.

42. Quand il apprend l’approche de César, Arioviste lui envoie une ambassade : « Il ne s’opposait pas, quant à lui, à ce qu’eût lieu l’entrevue précédemment demandée, puisque César s’était rapproché ; il estimait qu’il pouvait s’y rendre sans danger. » César ne refusa pas ; il croyait que le Germain revenait à la raison, puisqu’il proposait de lui-même ce qu’il avait précédemment refusé quand on le lui demandait ; et il espérait beaucoup que, se souvenant des bienfaits qu’il avait reçus de lui et du peuple Romain, quand il aurait examiné ses conditions, il cesserait d’être intraitable. L’entrevue fut fixée au cinquième jour suivant. Comme, en attendant, des envoyés allaient et venaient souvent de l’un à l’autre, Arioviste demanda que César n’amenât pas à l’entrevue de troupes à pied : « Il craignait, disait-il, que César ne l’attirât dans une embuscade ; que chacun vînt avec des cavaliers ; il ne viendrait qu’à cette condition. » César, ne voulant pas qu’un prétexte suffît à supprimer la rencontre, et n’osant pas, d’autre part, s’en remettre à la cavalerie gauloise du soin de veiller sur sa vie, jugea que le plus pratique était de mettre à pied tous les cavaliers gaulois et de donner leurs montures aux légionnaires de la dixième légion, en qui il avait la plus grande confiance, afin d’avoir, en cas de besoin, une garde aussi dévouée que possible. Ainsi fit-on ; et un soldat de la dixième légion remarqua assez plaisamment que « César faisait plus qu’il n’avait promis : il avait promis qu’il les emploierait comme gardes du corps, et il faisait d’eux des chevaliers. »

43. Dans une grande plaine s’élevait un tertre assez haute : il était à peu près à égale distance du camp d’Arioviste et de celui de César. C’est là que, suivant leur convention, les deux chefs vinrent pour se rencontrer. César fit arrêter sa légion montée à deux cents pas du tertre ; les cavaliers d’Arioviste s’arrêtèrent à la même distance. Le Germain demanda que l’on s’entretînt à cheval, et que chacun amenât avec lui dix hommes. Quand ils furent au lieu de la rencontre, César, pour commencer, rappela ses bienfaits et ceux du Sénat, le titre de roi que cette assemblée lui avait donné, celui d’ami, et les riches présents qu’on lui avait prodigués ; puis il lui expliqua que peu de princes avaient obtenu ces distinctions, et qu’on ne les accordait d’habitude que pour des services éminents ; lui, qui n’avait pas de titres pour y prétendre ni de justes motifs pour les solliciter, il ne les avait dues qu’à la bienveillance et à la libéralité de César et du Sénat. Il lui apprit encore combien étaient anciennes et légitimes les raisons de l’amitié qui unissait les Héduens aux Romains, quels sénatus-consultes avaient été rendus en leur faveur, à mainte reprise et dans les termes les plus honorables ; comment, de tout temps, l’hégémonie de la Gaule entière avait appartenu aux Héduens, avant même qu’ils n’eussent recherché leur amitié. C’était une tradition des Romains de vouloir que leurs alliés et leurs amis, non seulement ne subissent aucune diminution, mais encore vissent s’accroître leur crédit, leur considération, leur dignité vraiment, ce qu’ils avaient apporté avec eux en devenant amis de Rome, qui pourrait souffrir qu’on le leur arrachât ? Il formula ensuite les mêmes demandes dont il avait chargé ses envoyés : ne faire la guerre ni aux Héduens, ni à leurs alliés ; rendre les otages ; s’il ne pouvait renvoyer chez eux aucun de ses Germains, au moins ne pas permettre que d’autres franchissent le Rhin.

44. Arioviste ne répondit que peu de chose aux demandes de César, mais s’étendit longuement sur ses propres mérites. « S’il avait passé le Rhin, ce n’était point spontanément, mais sur la prière instante des Gaulois ; il avait fallu de grandes espérances, la perspective de riches compensations, pour qu’il abandonnât son foyer et ses proches ; les terres qu’il occupait en Gaule, il les tenait des Gaulois ; les otages lui avaient été donnés par eux librement ; le tribut, il le percevait en vertu des lois de la guerre, c’était celui que les vainqueurs ont coutume d’imposer aux vaincus. Il n’avait pas été l’agresseur, mais c’étaient les Gaulois qui l’avaient attaqué ; tous les peuples de la Gaule étaient venus l’assaillir et avaient opposé leurs armées à la siennes ; il avait culbuté et vaincu toutes ces troupes en un seul combat. S’ils voulaient tenter une deuxième expérience, il était prêt à une nouvelle bataillé ; s’ils voulaient la paix, il était injuste de refuser un tribut que jusqu’à présent ils avaient payé volontairement. L’amitié du peuple Romain devait lui être honorable et utile, et non point désavantageuse ; c’était dans cet espoir qu’il l’avait demandée. Si, grâce au peuple Romain, ses tributaires sont dispensés de payer et ses sujets soustraits à ses lois, il renoncera à son amitié aussi volontiers qu’il l’a recherchée. Il fait passer en Gaule un grand nombre de Germains ? Ce n’est point pour attaquer ce pays, mais pour garantir sa propre sécurité : la preuve, c’est qu’il n’est venu que parce qu’on l’en avait prié, et qu’il n’a pas fait une guerre offensive, mais défensive. Il était venu en Gaule avant les Romains. Jamais jusqu’à présent une armée romaine n’avait franchi les frontières de la Province. Que lui voulait César, pour venir ainsi sur ses terres ? Cette partie de la Gaule était sa province comme l’autre était la nôtre. De même qu’il ne faudrait pas le laisser faire s’il envahissait notre territoire, de même nous commettions une injustice en venant le troubler dans l’exercice de ses droits. Les Héduens, disait César, avaient reçu le nom de frères : mais il n’était ni assez barbare ni assez peu au courant pour ne pas savoir que les Héduens n’avaient pas porté secours aux Romains dans la dernière guerre contre les Allobroges, et que Rome, à son tour, ne les avait point aidés dans le conflit qu’ils venaient d’avoir avec lui-même et avec les Séquanes. Il était obligé de soupçonner que, sous le prétexte de cette amitié, César n’avait une armée en Gaule que pour la jeter contre lui. Si César ne quitte point ce pays, s’il n’en retire pas ses troupes, il le considérera, non comme un ami, mais comme un ennemi. Et s’il le tue, il fera quelque chose d’agréable à bien des nobles et chefs politiques de Rome : eux-mêmes l’en avaient assuré par leurs agents ; la bienveillance et l’amitié de tous ces personnages, il pouvait l’acquérir à ce prix. Mais si César s’en allait et lui laissait la libre disposition de la Gaule, il lui témoignerait magnifiquement sa reconnaissance, et toutes les guerres qu’il voudrait, il prendrait sur lui de les faire, sans que César en connût les fatigues ni les dangers.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:14

45. César lui expliqua longuement pour quelles raisons il ne pouvait se désintéresser de la question : « Il n’était ni dans ses habitudes, ni dans celles du peuple Romain de consentir à abandonner des alliés parfaitement dévoués, et d’ailleurs il ne pensait pas que la Gaule appartînt plus à Arioviste qu’aux Romains. Les Arvernes et les Rutènes avaient été vaincus par Q. Fabius Maximus ; le peuple Romain leur avait pardonné, sans réduire leur pays en province, sans même leur imposer de tribut. S’il fallait avoir égard à l’antériorité de date, le pouvoir des Romains en Gaule était le plus légitime ; s’il fallait observer la décision du Sénat, la Gaule devait être libre, puisqu’il avait voulu que, vaincue par Rome, elle conservât ses lois. »

46. Tandis qu’avaient lieu ces pourparlers, on vint dire à César que les cavaliers d’Arioviste s’approchaient du tertre, poussaient leurs chevaux vers notre troupe, lui jetaient des pierres et des traits. César rompit l’entretien, rejoignit les siens et leur donna l’ordre de ne pas répondre aux Germains, fût-ce par un seul trait. En effet, quoiqu’il ne risquât rien à engager une légion d’élite contre des cavaliers, il ne voulait cependant pas s’exposer à ce qu’on pût dire, une fois les ennemis défaits, qu’il les avait surpris pendant une entrevue en abusant de la parole donnée. Quand on sut dans les rangs de l’armée quelle arrogance avait montrée Arioviste au cours de l’entretien, prétendant interdire aux Romains toute la Gaule, comment ses cavaliers avaient attaqué les nôtres et comment cet incident avait rompu les pourparlers, l’impatience de nos soldats en fut accrue et ils éprouvèrent un plus vif désir de combattre.

47. Le lendemain, Arioviste envoie à César une ambassade : « Il désirait reprendre l’entretien qu’ils avaient entamé et qui avait été interrompu ; que César fixât le jour d’une nouvelle entrevue, ou, si cela ne lui plaisait point, qu’il lui envoyât un de ses légats. » César ne pensa pas qu’il eût motif d’aller s’entretenir avec lui, d’autant plus que la veille on n’avait pu empêcher les Germains de lancer des traits à nos soldats. Envoyer quelqu’un des siens, le jeter entre les mains de ces hommes barbares, c’était courir grand risque. Il pensa que le mieux c’était d’envoyer Caïus Valérius Procillus, fils de Caïus Valérius Caburus, jeune homme plein de courage et fort cultivé, dont le père avait reçu de Caïus Valérius Flaccus la cité romaine : il était loyal, il parlait le gaulois, qu’une pratique déjà longue avait rendu familier à Arioviste, enfin les Germains n’avaient pas de raison d’attenter à sa personne ; il lui adjoignit Marcus Métius que l’hospitalité liait à Arioviste. Ils avaient pour instructions d’écouter ce qu’il dirait et de le rapporter. Quand Arioviste les aperçut devant lui, dans son camp, il éclata, devant toute l’armée : « Pourquoi venaient-ils ? Pour espionner, sans doute ? » Ils voulaient parler, il les en empêcha et les fit charger de chaînes.

48. Le même jour, il se porta en avant et vint s’établir à six milles du camp de César, au pied d’une montagne. Le lendemain, il passa devant le camp de César et alla camper à deux milles au-delà, dans la pensée d’arrêter les convois de blé et autres vivres que lui enverraient les Séquanes et les Héduens. Alors, pendant cinq jours de suite, César fit sortir ses troupes en avant du camp et les tint rangées en bataille, de façon que, si Arioviste désirait combattre, l’occasion ne lui fît pas défaut. Mais Arioviste, pendant tous ces jours-là, garda son infanterie au camp, livrant, par contre, des combats de cavalerie quotidiens. Le genre de combat auquel les Germains étaient entraînés était le suivant. Ils étaient six mille cavaliers, et autant de fantassins, les plus agiles et les plus braves de tous chaque cavalier en avait choisi un sur l’ensemble des troupes, avec la préoccupation de sa sûreté personnelle : car ces fantassins étaient leurs compagnons de combat. C’était sur eux qu’ils se repliaient ; ils entraient en ligne si la situation devenait critique ; ils entouraient et protégeaient celui qui, grièvement blessé, était tombé de cheval ; s’il fallait avancer à quelque distance ou faire une retraite rapide, ils avaient, grâce à leur entraînement, une telle agilité, qu’en se tenant aux crinières des chevaux ils les suivaient à la courser.

49. Lorsque César vit que son adversaire se tenait enfermé dans son camp, ne voulant pas être plus longtemps privé de ravitaillement, il choisit, au-delà de la position qu’avaient occupée les Germains, à environ six cents pas de ceux-ci, un endroit propre à l’établissement d’un camp et il y conduisit son armée, marchant en ordre de bataille sur trois rangs. Les deux premières lignes reçurent l’ordre de rester sous les armes, tandis que la troisième fortifierait le camp. Cette position était, comme on l’a dit, à environ six cents pas de l’ennemi. Arioviste y envoya environ seize mille hommes équipés à la légère et toute sa cavalerie, avec mission d’effrayer les nôtres et d’empêcher leurs travaux. César n’en maintint pas moins les dispositions qu’il avait prises : les deux premières lignes devaient tenir l’ennemi en respect, et la troisième achever son ouvrage. Une fois le camp fortifié, il y laissa deux légions et une partie des troupes auxiliaires, et ramena dans le grand camp les quatre autres légions.

50. Le lendemain, suivant sa tactique habituelle, César fit sortir ses troupes des deux camps et rangea son armée en bataille à une certaine distance en avant du grand, offrant le combat à l’ennemi. Quand il vit que même ainsi les Germains ne s’avançaient pas, vers midi il ramena ses troupes à leurs campements. Arioviste alors se décida à envoyer une partie de ses forces donner l’assaut au petit camp. On se battit avec acharnement de part et d’autre jusqu’au soir. Au coucher du soleil, Arioviste ramena ses troupes dans son camp ; les pertes avaient été sévères des deux côtés. César demanda aux prisonniers pourquoi Arioviste ne livrait pas une bataille générale ; il apprit que, suivant la coutume des Germains, leurs femmes devaient, en consultant le sorte et en rendant des oracles, dire s’il convenait ou non de livrer bataille ; or, elles disaient que les destins ne permettaient pas la victoire des Germains s’ils engageaient le combat avant la nouvelle lune.

51. Le lendemain, César, laissant pour garder chacun des camps les forces qui lui parurent suffisantes, disposa toutes ses troupes auxiliaires à la vue de l’ennemi devant le petit camp ; comme ses légionnaires étaient numériquement inférieurs aux troupes d’Arioviste, il voulait faire illusion sur leur nombre en employant ainsi les auxiliaires. Lui-même, ayant dispersé ses légions en ordre de bataille sur trois rangs, il s’avança jusque devant le camp ennemi. Alors les Germains, contraints et forcés, se décidèrent à faire sortir leurs troupes : ils les établirent, rangées par peuplades, à des intervalles égaux, Harudes, Marcomans, Triboques, Vangions, Némètes, Sédusiens, Suèves ; et, pour s’interdire tout espoir de fuite, ils formèrent une barrière continue sur tout l’arrière du front avec les chariots et les voitures. Ils y firent monter leurs femmes, qui, tendant leurs mains ouvertes et versant des larmes, suppliaient ceux qui partaient au combat de ne pas faire d’elles des esclaves des Romains.

52. César confia le commandement particulier de chaque légion à chacun de ses légats et à son questeur, afin que les soldats eussent en eux des témoins de leur valeur individuelle ; lui-même engagea le combat par l’aile droite, parce qu’il avait observé que la ligne ennemie était moins solide de ce côté-là. Nos soldats, au signal donné, se ruèrent à l’ennemi avec une telle vigueur, l’ennemi, de son côté, s’élança si soudainement et d’une course si rapide à leur rencontre, qu’ils n’eurent pas devant eux l’espace nécessaire au lancement du javelot. Abandonnant cette arme, ils engagèrent un corps à corps avec l’épée. Mais les Germains, selon Ieur tactique habituelle, formèrent rapidement la phalange et reçurent ainsi le choc des épées. Il s’en trouva plus d’un parmi les nôtres pour se jeter sur le mur de boucliers que formait chaque phalange, les arracher et frapper l’ennemi de haut en bas. Tandis que l’aile gauche des Germains avait été complètement enfoncée, à droite ils nous accablaient sous le nombre. Le jeune Publius Crassus, qui commandait la cavalerie, se rendant compte du danger - il était mieux à même de suivre l’action que ceux qui se trouvaient dans la mêlée - envoya les troupes de troisième ligne au secours de celles qui étaient en péril.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:15

53. Cette mesure rétablit la situation ; tous les ennemis prirent la fuite, et ne s’arrêtèrent qu’au Rhin, à environ cinq milles du lieu de la bataille. Là, un très petit nombre, ou bien, se fiant à leur vigueur, tâchèrent de passer le fleuve à la nage, ou bien découvrirent des barques auxquelles ils durent leur salut. Ce fut le cas d’Arioviste, qui trouva une embarcation attachée au rivage et put s’enfuir sur elle ; tous les autres furent rejoints par notre cavalerie et massacrés. Arioviste avait deux épouses : l’une Suève, qu’il avait emmenée de Germanie avec lui, l’autre du Norique, la soeur du roi Voccion, que celui-ci lui avait envoyée et qu’il avait épousée en Gaule ; toutes deux périrent dans la déroute. Il avait deux filles : l’une fut tuée, l’autre fut faite prisonnière. Laïus Valérus Procillus, que ses gardiens emmenaient avec eux dans leur fuite chargé de triples chaînes, tomba entre les mains de César lui-même qui poursuivait l’ennemi avec ses cavaliers ; cet incident ne lui causa pas moins de plaisir que la victoire même, car celui qu’il arrachait aux mains des ennemis et retrouvait ainsi était l’homme le plus estimable de toute la province de Gaule, son ami et son hôte, et la Fortune, en l’épargnant, avait voulu que rien ne fût ôté à la joie d’un pareil triomphe. Valérius raconta qu’à trois reprises, sous ses yeux, on avait consulté les sorts pour décider s’il devait être sur-le-champ livré aux flammes ou réservé pour un autre temps ; c’était aux sorts qu’il devait la vie. Marcus Métius fut également retrouvé et ramené à César.

54. Quand la nouvelle de cette bataille fut connue de l’autre côté du Rhin, les Suèves, qui étaient venus sur les bords du fleuve, reprirent le chemin de leur pays ; mais les peuples qui habitent près du Rhin, voyant leur panique, se mirent à leur poursuite et en tuèrent un grand nombre. César avait en un seul été achevé deux grandes guerres il mena ses troupes prendre leurs quartiers d’hiver chez les Séquanes un peu avant que la saison l’exigeât ; il en confia le commandement à Labiénus, et partit pour la Gaule citérieure afin d’y tenir ses assises.
LIVRE DEUXIEME
57 av. J.-C.

1. César était dans la Gaule citérieure et les légions avaient pris leurs quartiers d’hiver, ainsi que nous l’avons dit plus haut, quand le bruit lui parvint à maintes reprises, confirmé par une lettre de Labiénus, que tous les peuples de la Belgique, qui forme, comme on l’a vu, un tiers de la Gaule, conspiraient contre Rome et échangeaient des otages. Les motifs du complot étaient les suivants : d’abord, ils craignaient qu’une fois tout le reste de la Gaule pacifié nous ne menions contre eux nos troupes ; puis, un assez grand nombre de Gaulois les sollicitaient : les uns, de même qu’ils n’avaient pas voulu que les Germains s’attardassent en Gaule, supportaient mal de voir une armée romaine hiverner dans leur pays et s’y implanter ; les autres, en raison de la mobilité et de la légèreté de leur esprit, rêvaient de changer de maîtres ; ils recevaient aussi des avances de plusieurs personnages qui - le pouvoir se trouvant généralement en Gaule aux mains des puissants et des riches qui pouvaient acheter des hommes - arrivaient moins facilement à leurs fins sous notre dominations.

2. Ces rapports et cette lettre émurent César. Il leva deux légions nouvelles dans la Gaule citérieure et, au début de l’été, il envoya son légat Quintus Pédius les conduire dans la Gaule ultérieure. Lui-même rejoint l’armée dès qu’on commence à pouvoir faire du fourrage. Il charge les Sénons et les autres peuples gaulois qui étaient voisins des Belges de s’informer de ce qu’on fait chez eux et de l’en avertir. Ils furent tous unanimes à lui rapporter qu’on levait des troupes, qu’on opérait la concentration d’une armée. Alors il pensa qu’il ne fallait pas hésiter à prendre l’offensive. Après avoir fait des provisions de blé, il lève le camp et en quinze jours environ arrive aux frontières de la Belgique.

3. On ne s’y attendait pas, et personne n’avait prévu une marche aussi rapide ; aussi les Rèmes, qui sont le peuple de Belgique le plus proche de la Gaule, députèrent-ils à César Iccios et Andocumborios, les plus grands personnages de leur nation, afin de lui dire qu’ils se plaçaient, eux et tous leurs biens, sous la protection de Rome et sous son autorité : ils n’ont pas partagé le sentiment des autres Belges, ils n’ont pas conspiré contre Rome ; ils sont prêts à donner des otages, à exécuter les ordres qu’ils recevront, à ouvrir leurs places fortes, à fournir du blé et autres prestations ; ils ajoutent que le reste de la Belgique est en armes, que les Germains établis sur la rive gauche du Rhin se sont alliés aux Belges, qu’enfin il y a chez ceux-ci un tel déchaînement de passion, et si général, que les Suessions même, qui sont leurs frères de race, qui vivent sous les mêmes lois, qui ont même chef de guerre, même magistrat, ils n’ont pu les empêcher de prendre part au mouvements.

4. César leur demanda quelles étaient les cités qui avaient pris les armes, quelle était leur importance, leur puissance militaire ; il obtint les renseignements : suivants la plupart des Belges étaient d’origine germanique ; ils avaient, jadis, passé le Rhin, et s’étant arrêtés dans cette région à cause de sa fertilité, ils en avaient chassé les Gaulois qui l’occupaient ; c’était le seul peuple qui, du temps de nos pères, alors que les Cimbres et les Teutons ravageaient toute la Gaule, avait su leur interdire l’accès de son territoire ; il en était résulté que, pleins du souvenir de cet exploit, ils s’attribuaient beaucoup d’importance et avaient de grandes prétentions pour les choses de la guerre. Quant à leur nombre, les Rèmes se disaient en possession des renseignements les plus complets, car, étant liés avec eux par des parentés et des alliances, ils savaient le chiffre d’hommes que chaque cité avait promis pour cette guerre, dans l’assemblée générale des peuples belges. Les plus puissants d’entre eux par le courage, l’influence, le nombre, étaient les Bellovaques : ils pouvaient mettre sur pied cent mille hommes ; ils en avaient promis soixante mille d’élite, et réclamaient la direction générale de la guerre. Les Suessions étaient les voisins des Rèmes ; ils possédaient un très vaste territoire, et très fertile. Ils avaient eu pour roi, de notre temps encore, Diviciacos, le plus puissant chef de la Gaule entière, qui, outre une grande partie de ces régions, avait aussi dominé la Bretagne ; le roi actuel état Galba. C’est à lui, parce qu’il était juste et avisé, qu’on remettait, d’un commun accord, la direction suprême de la guerre. Il possédait douze villes, il s’engageait à fournir cinquante mille hommes. Les Nerviens en promettaient autant : ils passent pour les plus farouches des Belges et sont les plus éloignés ; les Atrébates amèneraient quinze mille hommes, les Ambiens dix mille, les Morins vingt-cinq mille, les Ménapes sept mille, les Calètes dix mille, les Véliocasses et les Viromandues autant, les Atuatuques dix-neuf mille ; les Condruses, les Eburons, les Caeroesi, les Pémanes, qu’on réunit sous le nom de Germains, pensaient pouvoir fournir environ quarante mille hommes.

5. César encouragea les Rèmes et leur parla avec bienveillance ; il les invita à lui envoyer tous leurs sénateurs et à lui remettre comme otages les enfants de leurs chefs. Ces conditions furent toutes remplies ponctuellement au jour dit. Il s’adresse, d’autre part, en termes pressants, à Diviciacos l’Héduen, lui faisant connaître quel intérêt essentiel il y a, pour Rome et pour le salut commun, à empêcher la jonction des contingents ennemis, afin de n’avoir pas à combattre en une fois une si nombreuse armée. On pouvait l’empêcher, si les Héduens faisaient pénétrer leurs troupes sur le territoire des Bellovaques et se mettaient à dévaster leurs champs. Chargé de cette mission, il le congédie. Quand César vit que les Belges avaient fait leur concentration et marchaient contre lui, quand il sut par ses éclaireurs et par les Rèmes qu’ils n’étaient plus bien loin, il fit rapidement passer son armée au nord de l’Aisne, qui est aux confins du pais rémois, et établit là son camp. Grâce à cette disposition, César fortifiait un des côtés de son camp en l’appuyant à la rivière, il mettait à l’abri de l’ennemi ce qu’il laissait derrière lui, il assurait enfin la sécurité des convois que lui enverraient les Rèmes et les autres cités. Un pont franchissait cette rivière. Il y place un poste, et laisse sur la rive gauche son légat Quintus Titurius Sabinus avec six cohortes ; il fait protéger le camp par un retranchement de douze pieds de haut et par un fossé de dix-huit pieds.

6. A huit milles de ce camp était une ville des Rèmes nommée Bibrax. Les Belges lui livrèrent au passage un violent assaut. On n’y résista ce jour-là qu’à grand-peine. Gaulois et Belges ont la même manière de donner l’assaut. Ils commencent par se répandre en foule tout autour des murs et à jeter des pierres de toutes parts ; puis, quand le rempart est dégarni de ses défenseurs, ils forment la tortue, mettent le feu aux postes et sapent la muraille. Cette tactique était en l’occurrence facile à suivre ; car les assaillants étaient si nombreux à lancer pierres et traits que personne ne pouvait rester au rempart. La nuit vint interrompre l’assaut ; le Rème Iccios, homme de haute naissance et en grand crédit auprès des siens, qui commandait alors la place, envoie à César un de ceux qui lui avaient été députés pour demander la paix, avec mission d’annoncer que si on ne vient pas à sen aide, il ne pourra tenir plus longtemps.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:15

7. En pleine nuit, César, utilisant comme guides ceux mêmes qui avaient porté le message d’Iccios, envoie au secours des assiégés des Numides, des archers Crétois et des frondeurs Baléares ; l’arrivée de ces troupes, rendant l’espoir aux Rèmes, leur communique une nouvelle ardeur défensive, cependant qu’elle ôtait aux ennemis l’espoir de prendre la place. Aussi, après un court arrêt devant la ville, ayant ravagé les terres des Rèmes et brûlé tous les villages et tous les édifices qu’ils purent atteindre, ils se dirigèrent avec toutes leurs forces vers le camp de César, et s’établirent à moins de deux mille pas ; leur campement, à en juger par la fumée et les feux, s’étendait sur plus de huit milles.

8. César, tenant compte du nombre des ennemis et de leur très grande réputation de bravoure, décida, pour commencer, de surseoir à la bataille ; il n’en livrait pas moins chaque jour des combats de cavalerie, pour éprouver la valeur de l’ennemi et l’audace des nôtres. Il vit bientôt que nos troupes n’étaient pas inférieures à celles de l’adversaire. L’espace qui s’étendait devant le camp était naturellement propre au déploiement d’une ligne de bataille, parce que la colline où était placé le camp, dominant de peu la plaine, avait, face à l’ennemi, juste autant de largeur qu’en occupaient nos troupes une fois mises en ligne, et se terminait à chaque extrémité par des pentes abruptes, tandis qu’en avant elle formait une crête peu accentuée pour s’abaisser ensuite insensiblement vers la plaine. César fit creuser à chaque bout un fossé d’environ quatre cents pas de long perpendiculairement à la ligne de bataille ; aux extrémités de ces fossés il établit des redoutes et disposa des machines, pour éviter que les ennemis, une fois nos troupes déployées, ne pussent, étant si nombreux, nous prendre de flanc tandis que nous serions occupés à combattre. Ces dispositions prises, il laissa dans le camp les deux légions de formation récente, pour qu’elles pussent, au besoin, être amenées en renfort, et il rangea les six autres en bataille en avant de son camps. L’ennemi, de même, avait fait sortir et déployé ses troupes.

9. Il y avait entre les deux armées un marais de peu d’étendue. L’ennemi attendait, espérant que les nôtres entreprendraient de le franchir ; de leur côté les nôtres se tenaient prêts à profiter des embarras de l’ennemi, s’il tentait le premier le passage, pour fondre sur lui. Pendant ce temps, un combat de cavalerie se livrait entre les deux lignes. Aucun des adversaires ne se hasardant le premier à travers le marais, César, après que l’engagement de cavalerie se fut terminé en notre faveur, ramena ses troupes dans le camp. Les ennemis, aussitôt, se portèrent sans désemparer vers l’Aisne qui, on l’a dit, coulait derrière nôtre camp. Là, ayant trouvé des gués, ils essayèrent de faire passer la rivière à une partie de leurs forces, dans le dessein d’enlever, s’ils le pouvaient, le poste commandé par le légat Quintus Titurius, et de couper le pont ; s’ils ne réussissaient pas, ils dévasteraient le territoire des Rèmes, d’où nous tirions de grandes ressources pour cette campagne et nous empêcheraient de nous ravitailler.

10. César, informé par Titurius, fait franchir le pont à sa cavalerie, à l’infanterie légère des Numides, aux frondeurs et aux archers, et marche contre les ennemis. Il y eut un violent combat. On les attaqua dans l’eau, qui gênait leurs mouvements, et l’on en tua un grand nombre ; les autres, pleins d’audace, essayaient de passer par-dessus les cadavres : une grêle de traits les repoussa ; ceux qui avaient déjà passé, la cavalerie les enveloppa et ils furent massacrés. Quand les Belges comprirent qu’ils devaient renoncer et à prendre Bibrax et à franchir la rivière, quand ils virent que nous nous refusions à avancer, pour livrer bataille, sur un terrain défavorable, comme enfin ils commençaient, eux aussi, à manquer de vivres, ils tinrent conseil et décidèrent que le mieux était de retourner chacun chez soi, sauf à se rassembler de toutes parts pour défendre ceux dont le territoire aurait été d’abord envahi par l’armée romaine ; de la sorte ils auraient l’avantage de combattre chez eux et non chez autrui, et ils pourraient user des ressources de ravitaillement que leur pays leur offrait. Ce qui les détermina, ce fut, outre les autres motifs, la raison suivante : ils avaient appris que Diviciacos et les Héduens approchaient du pays des Bellovaques, et on ne pouvait convaincre ces derniers de tarder plus longtemps à secourir les leurs.

11. La chose résolue, ils sortirent du camp pendant la deuxième veille en grand désordre et tumulte, sans méthode ni discipline, chacun voulant être le premier sur le chemin du retour et ayant hâte d’arriver chez lui ; si bien que leur départ avait tout l’air d’une fuite. César, aussitôt informé par ses observateurs de ce qui se passait, craignit un piège, parce qu’il ne savait pas encore la raison de leur retraite, et il retint au camp ses troupes, y compris la cavalerie. Au petit jour, apprenant par ses éclaireurs qu’il s’agissait bien d’une retraite, il envoya en avant toute sa cavalerie pour retarder l’arrière-garde ; il lui donna pour chefs les légats Quintus Pédius et Lucius Aurunculéius Cotta. Le légat Titus Labiénus reçut l’ordre de suivre avec trois légions. Ces troupes attaquèrent les derniers corps et, les poursuivant sur plusieurs milles, tuèrent un grand nombre de fuyards : l’arrière-garde, qu’on atteignit d’abord, fit face et soutint vaillamment le choc de nos soldats ; mais ceux qui étaient en avant pensaient être hors de danger et n’étaient retenus ni par la nécessité, ni par l’autorité des chefs : quand ils entendirent les clameurs de la bataille, le désordre se mit dans leurs rangs, et tous ne pensèrent plus à d’autre moyen de salut que la fuite. C’est ainsi que, sans courir de danger, nos soldats en massacrèrent autant que la durée du jour le leur permit ; au coucher du soleil, ils abandonnèrent la poursuite et revinrent au camp comme ils en avaient reçu l’ordre.

12. Le lendemain César, sans laisser à l’ennemi le temps de se ressaisir après cette panique, conduisit son armée dans le pays des Suessions, qui étaient voisins des Rèmes, et à marche forcée parvint à Noviodunum, leur capitales. Il voulut enlever la place d’emblée, parce qu’on lui disait qu’elle était sans défenseurs ; mais, bien que ceux-ci fussent effectivement peu nombreux, la largeur du fossé et la hauteur des murs firent échouer son assaut. Ayant établi un camp fortifié, il fit avancer des mantelets et commença les préparatifs ordinaires d’un siège. Cependant toute la multitude des Suessions en déroute se jeta la nuit suivante dans la place. On avait vivement poussé les mantelets, élevé le terrassement, construit les tours frappés par la grandeur de ces ouvrages, chose qu’ils n’avaient jamais vue, dont ils n’avaient même jamais ouï parler, et par la rapidité de l’exécution, les Gaulois envoient à César des députés pour se rendre ; à la prière des Rèmes, il leur fait grâce.

13. César reçut la soumission des Suessions, qui donnèrent comme otages les premiers personnages de la cité et deux fils du roi Galba lui-même, et livrèrent toutes les armes que leur ville renfermait puis il marcha sur les Bellovaques. Ceux-ci s’étaient rassemblés, emportant avec eux tout ce qu’ils possédaient, dans la ville de Bratuspantium ; César et son armée n’étaient plus qu’à cinq mille pas environ de cette place, quand tous les anciens sortirent de la ville et, tendant les mains vers César, puis usant de la parole, firent connaître qu’ils se remettaient à sa discrétion et n’entreprenaient pas de lutter contre Rome. César avança sous les murs de la ville et y campa et cette fois les enfants et les femmes, du haut des murs, bras écartés et mains ouvertes suivant leur geste habituel de supplication, demandèrent la paix aux Romains.

14. Diviciacos intervint en leur faveur (après la dissolution de l’armée belge, il avait renvoyé les troupes héduennes et était revenu auprès de César) : « Les Bellovaques, dit-il, ont été de tout temps les alliés et les amis des Héduens ; c’est sous l’impulsion de leurs chefs, qui leur représentaient les Héduens comme réduits par César en esclavage et supportant de sa part toutes sortes de traitements indignes et d’humiliations, qu’ils se sont détachés des Héduens et ont déclaré la guerre à Rome. Ceux qui étaient responsables de cette décision, comprenant l’étendue du mal qu’ils avaient fait à leur patrie, se sont réfugiés en Bretagne. Aux prières des Bellovaques, les Héduens joignent les leurs : « Qu’il les traite avec la clémence et la bonté qui sont dans sa nature. S’il agit ainsi, il augmentera le crédit des Héduens auprès de tous les peuples belges, dont les troupes et l’argent leur donnent régulièrement, en cas de guerre, le mayen d’y faire face. »

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:15

15. César répondit que, en considération de Diviciacos et des Héduens, il accepterait la soumission des Bellovaques et les épargnerait ; comme leur cité jouissait d’une grande influence parmi les cités belges et était la plus peuplée, il demanda six cents otages. Quand on les lui eut livrés, et qu’on lui eut remis toutes les armes de la place, il marcha vers le pays des Ambiens ceux-ci, à son arrivée, se hâtèrent de faire soumission complète. Ils avaient pour voisins les Nerviens. L’enquête que fit César sur le caractère et les moeurs de ce peuple lui fournit les renseignements suivants : les marchands n’avaient aucun accès auprès d’eux ; ils ne souffraient pas qu’on introduisît chez eux du vin ou quelque autre produit de luxe, estimant que cela amollissait leurs âmes et détendait les ressorts de leur courage ; c’étaient des hommes rudes et d’une grande valeur guerrière ; ils accablaient les autres Belges de sanglants reproches pour s’être soumis à Rome et avoir fait litière de la vertu de leurs ancêtres ; ils assuraient que, quant à eux, ils n’enverraient pas de députés et n’accepteraient aucune proposition de paix.

16. César, après trois jours de marche à travers leur pays, apprit en interrogeant les prisonniers que la Sambre n’était pas à plus de dix milles de son camp ; « tous les Nerviens avaient pris position de l’autre côté de cette rivière et ils y attendaient l’arrivée des Romains avec les Atrébates et les Viromandues, leurs voisins, car ils avaient persuadé ces deux peuples de tenter avec eux la chance de la guerre ; ils comptaient aussi sur l’armée des Atuatuques, et, en effet, elle était en route ; les femmes et ceux qui, en raison de leur âge, ne pouvaient être d’aucune utilité pour la bataille, on les avait entassés en un lieu que des marais rendaient inaccessible à une armée. »

17. Pourvu de ces renseignements, César envoie en avant des éclaireurs et des centurions chargés de choisir un terrain propre à l’établissement d’un camp. Un grand nombre de Belges soumis et d’autres Gaulois avaient suivi César et faisaient route avec lui ; certains d’entre eux, comme on le sut plus tard par les prisonniers, ayant étudié la façon dont avait été réglée pendant ces jours-là la marche de notre armée, allèrent de nuit trouver les Nerviens et leur expliquèrent que les légions étaient séparées l’une de l’autre par des convois très importants, et que c’était chose bien facile, quand la première légion serait arrivée sur l’emplacement du camp et que les autres seraient encore loin derrière elle, de l’attaquer avant que les soldats eussent mis sac à terre ; une fois cette légion mise en fuite, et le convoi pillé, les autres n’oseraient pas leur tenir tête. Une considération appuyait encore le conseil de leurs informateurs : les Nerviens, n’ayant qu’une cavalerie sans valeur (jusqu’à présent, en effet, ils ne s’y intéressent pas, mais toute leur force, ils la doivent à l’infanterie), avaient depuis longtemps recours, afin de mieux faire obstacle à la cavalerie de leurs voisins, dans le cas où ils viendraient faire des razzias chez eux, au procédé suivant : ils taillaient et courbaient de jeunes arbres ; ceux-ci poussaient en largeur de nombreuses branches ; des ronces et des buissons épineux croissaient dans les intervalles si bien que ces haies, semblables à des murs, leur offraient une protection que le regard même ne pouvait violer. Notre armée étant embarrassée dans sa marche par ces obstacles, les Nerviens pensèrent qu’ils ne devaient pas négliger le conseil qu’on leur donnait.

18. La configuration du terrain que les nôtres avaient choisi pour le camp était la suivante. Une colline toute en pente douce descendait vers la Sambre, cours d’eau mentionné plus haut ; en face, de l’autre côté de la rivière, naissait une pente semblable, dont le bas, sur deux cents pas environ, était découvert, tandis que la partie supérieure de la colline était garnie de bois assez épais pour que le regard y pût difficilement pénétrer. C’est dans ces bois que l’ennemi se tenait caché ; sur le terrain découvert, le long de la rivière, on ne voyait que quelques postes de cavaliers. La profondeur de l’eau était d’environ trois pieds.

19. César, précédé de sa cavalerie, la suivait à peu de distance avec toutes ses troupes. Mais il avait réglé sa marche autrement que les Belges ne l’avaient dit aux Nerviens car, à l’approche de l’ennemi, il avait pris les dispositions qui lui étaient habituelles : six légions avançaient sans bagages, puis venaient les convois de toute l’armée, enfin deux légions, celles qui avaient été levées le plus récemment, fermaient la marche et protégaient les convois. Notre cavalerie passa la rivière, en même temps que les frondeurs et les archers, et engagea le combat avec les cavaliers ennemis. Ceux-ci, tour à tour, se retiraient dans la forêt auprès des leurs et, tour à tour, reparaissant, chargeaient les nôtres ; et les nôtres n’osaient pas les poursuivre au-delà de la limite où finissait le terrain découvert. Pendant ce temps, les six légions qui étaient arrivées les premières, ayant tracé le camp, entreprirent de le fortifier. Dès que la tête de nos convois fut aperçue par ceux qui se tenaient cachés dans la forêt - c’était le moment dont ils étaient convenus pour engager le combat -, comme ils avaient formé leur front et disposé leurs unités à l’intérieur de la forêt, augmentant ainsi leur assurance par la solidité de leur formation, ils s’élancèrent soudain tous ensemble et se précipitèrent sur nos cavaliers. Ils n’eurent pas de peine à les défaire et à les disperser ; puis, avec une rapidité incroyable, ils descendirent au pas de course vers la rivière, si bien que presque en même temps ils semblaient se trouver devant la forêt, dans la rivière, et déjà aux prises avec nous. Avec la même rapidité, ils gravirent la colline opposée, marchant sur notre camp et sur ceux qui étaient en train d’y travailler.

20. César avait tout à faire à la fois : il fallait faire arborer l’étendard, qui était le signal de l’alerte, faire sonner la trompette, rappeler les soldats du travail, envoyer chercher ceux qui s’étaient avancés à une certaine. distance pour chercher de quoi construire le remblai, ranger les troupes en bataille, les haranguer, donner le signal de l’attaque. Le peu de temps, et l’ennemi qui approchait, rendaient impossible une grande partie de ces mesures. Dans cette situation critique, deux choses aidaient César : d’une part l’instruction et l’entraînement des soldats, qui, exercés par les combats précédents, pouvaient aussi bien se dicter à eux-mêmes la conduite à suivre que l’apprendre d’autrui ; d’autre part, l’ordre qu’il avait donné aux légats de ne pas quitter le travail et de rester chacun avec sa légion, tant que le camp ne serait pas achevé. En raison de la proximité de l’ennemi et de la rapidité de son mouvement, ils n’attendaient pas, cette fois, les ordres de César mais prenaient d’eux-mêmes les dispositions qu’ils jugeaient bonnes.

21. César se borna à donner les ordres indispensables et courut haranguer les troupes du côté que le hasard lui offrit il tomba sur la dixième légion. Il fut bref, recommandant seulement aux soldats de se souvenir de leur antique valeur, de ne pas se laisser troubler et de tenir ferme devant l’assaut ; puis, l’ennemi étant à portée de javelot, il donna le signal du combat. Il partit alors vers l’autre aile pour y exhorter aussi les soldats ; il les trouva déjà combattant. On fit tellement pris de court, et l’ardeur offensive des ennemis fut telle, que le temps manqua non seulement pour arborer les insignes, mais même pour mettre les casques et pour enlever les housses des boucliers. Chacun, au hasard de la place où il se trouvait en quittant les travaux du camp, rejoignit les premières enseignes qu’il aperçut, afin de ne pas perdre à la recherche de son unité le temps qu’il devait au combat.

22. Comme les troupes s’étaient rangées selon la nature du terrain et la pente de la colline, en obéissant aux circonstances plutôt qu’aux règles de la tactique et des formations usuelles, comme les légions, sans liaison entre elles, luttaient chacune séparément et que des haies très épaisses, ainsi qu’on l’a dit plus haut, barraient la vue, on n’avait pas de données précises pour l’emploi des réserves, on ne pouvait pourvoir aux besoins de chaque partie du front, et l’unité de commandement était impossible. Aussi bien, les chances étaient-elles trop inégales pour que la fortune des armes ne fût pas aussi très diverse.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:15

23. La 9e et la 10e légion, qui se trouvaient à l’aile gaucher, lancèrent le javelot ; harassés par la course et tout hors d’haleine, et, pour finir, blessés par nos traits, les Atrébates (car c’étaient eux qui occupaient ce côté de la ligne ennemie), furent rapidement refoulés de la hauteur vers la rivière, et tandis qu’ils tâchaient de la franchir, les nôtres, les poursuivant à l’épée, en tuèrent un grand nombre. Puis ils n’hésitèrent pas à passer eux-mêmes la rivière, et, progressant sur un terrain qui ne leur était pas favorable, brisant la résistance des ennemis qui s’étaient reformés, ils les mirent en déroute après un nouveau combat. Sur une autre partie du front, deux légions, la 11e et la 8e agissant séparément, avaient défait les Viromandues, qui leur étaient opposés, leur avaient fait dévaler la pente et se battaient sur les bords mêmes de la rivière. Mais le camp presque entier, sur la gauche et au centre, se trouvant ainsi découvert, - à l’aile droite avaient pris position la 12e légion et, non loin d’elle, la 7e - tous les Nerviens, en rangs très serrés, sous la conduite de Boduognatos, leur chef suprême, marchèrent sur ce point ; et tandis que les uns entreprenaient de tourner les légions par leur droite, les autres se portaient vers le sommet du camp.

24. Dans le même moment, nos cavaliers et les soldats d’infanterie légère qui les avaient accompagnés, mis en déroute, comme je l’ai dit, au début de l’attaque ennemie, rentraient au camp pour s’y réfugier et se trouvaient face à face avec les Nerviens : ils se remirent à fuir dans une autre direction ; et les valets qui, de la porte décumane, sur le sommet de la colline, avaient vu les nôtres passer, victorieux, la rivière, et étaient sortis pour faire du butin, quand ils virent, en se retournant, que les ennemis étaient dans le camp romain, se mirent à fuir tête baissée. En même temps s’élevaient des clameurs et un grand bruit confus : c’étaient ceux qui arrivaient avec les bagages, et qui, pris de panique, se portaient au hasard dans toutes les directions. Tout cela émut fortement les cavaliers trévires, qui ont parmi les peuples de la Gaule une particulière réputation de courage, et que leur cité avait envoyés à César comme auxiliaires : voyant qu’une foule d’ennemis emplissait le camp, que les légions étaient serrées de près et presque enveloppées, que valets, cavaliers, frondeurs, Numides fuyaient de toutes parts à la débandade, ils crurent notre situation sans espoir et prirent le chemin de leur pays ; ils y apportèrent la nouvelle que les Romains avaient été défaits et vaincus, que l’ennemi s’était emparé de leur camp et de leurs bagages.

25. César, après avoir harangué la 10e légion, était parti vers l’aile droite : les nôtres y étaient vivement pressés ; les soldats de la 12e légion, ayant rassemblé leurs enseignes en un même point, étaient serrés les uns entre les autres et se gênaient mutuellement pour combattre ; la 4e cohorte avait eu tous ses centurions et un porte-enseigne tués, elle avait perdu une enseigne ; dans les autres cohortes, presque tous les centurions étaient blessés ou tués, et parmi eux le primipile Publius Sextius Baculus, centurion particulièrement courageux qui, épuisé par de nombreuses et graves blessures, ne pouvait plus se tenir debout ; le reste faiblissait, et aux derniers rangs un certain nombre, se sentant abandonnés, quittaient le combat et cherchaient à se soustraire aux coups ; les ennemis montaient en face de nous sans relâche, tandis que leur pression augmentait sur les deux flancs ; la situation était critique. Ce que voyant, et comme il ne disposait d’aucun renfort, César prit à un soldat des derniers rangs son bouclier - car il ne s’était pas muni du sien - et s’avança en première ligne : là, il parla aux centurions en appelant chacun d’eux par son nom et harangua le reste de la troupe ; il donna l’ordre de porter les enseignes en avant et de desserrer les rangs afin de pouvoir plus aisément se servir de l’épée. Son arrivée ayant donné de l’espoir aux troupes et leur ayant rendu courage, car chacun, en présence du général, désirait, même si le péril était extrême, faire de son mieux, on réussit à ralentir un peu l’élan de l’ennemi.

26. César, voyant que la 7e légion, qui était à côté de la 12e, était également pressée par l’ennemi, fit savoir aux tribuns militaires que les deux légions devaient peu à peu se souder et faire face aux ennemis en s’épaulant l’une l’autre. Par cette manoeuvre, les soldats se prêtaient un mutuel secours et ne craignaient plus d’être pris à revers ; la résistance en fut encouragée et devint plus vive. Cependant, les soldats des deux légions qui, à la queue de la colonne, formaient la garde des convois, ayant su qu’on se battait, avaient pris le pas de course et apparaissaient au sommet de la colline ; d’autre part, Titus Labiénus, qui s’était emparé du camp ennemi et avait vu, de cette hauteur, ce qui se passait dans le nôtre, envoya la 10e légion à notre secours. La fuite des cavaliers et des valets ayant appris à ces soldats quelle était la situation, et quel danger couraient le camp, les légions, le général, ils ne négligèrent rien pour aller vite.

27. L’arrivée des trois légions produisit un tel changement dans la situation que ceux mêmes qui, épuisés par leurs blessures, gisaient sur le sol, recommencèrent à se battre en s’appuyant sur leurs boucliers, que les valets, voyant l’ennemi terrifié, se jetèrent sur lui, même sans armes, que les cavaliers enfin, pour effacer le souvenir de leur fuite honteuse, cherchèrent sur tous les points du champ de bataille à surpasser les légionnaires. Mais l’ennemi, même alors qu’il ne lui restait guère d’espoir, montra un tel courage que, quand les premiers étaient tombés, ceux qui les suivaient montaient sur leurs corps pour se battre, et quand ils tombaient à leur tour et que s’entassaient les cadavres, les survivants, comme du haut d’un tertre, lançaient des traits sur nos soldats et renvoyaient les javelots qui manquaient leur but : ainsi, ce n’était pas une folle entreprise, pour ces hommes d’un pareil courage, il fallait le reconnaître, que d’avoir osé franchir une rivière très large, escalader une berge fort élevée, monter à l’assaut d’une position très forte cette tâche, leur héroïsme l’avait rendue faciles.

28. Cette bataille avait presque réduit à néant la nation et le nom des Nerviens ; aussi, quand ils en apprirent la nouvelle, les vieillards qui, nous l’avons dit, avaient été rassemblés avec les enfants et les femmes dans une région de lagunes et d’étangs, jugeant que rien ne pouvait arrêter les vainqueurs ni rien protéger les vaincus, envoyèrent, avec le consentement unanime des survivants, des députés à César : ils firent soumission complète, et, soulignant l’infortune de leur peuple, déclarèrent que de six cents sénateurs ils étaient réduits à trois, de soixante mille hommes en état de porter les armes, à cinq cents à peine. César, soucieux de montrer qu’il était pitoyable aux malheureux et aux suppliants, prit grand soin de les ménager : il leur laissa la jouissance de leurs terres et de leurs villes, et ordonna à leurs voisins de s’interdire et d’interdire à leurs clients toute injustice et tout dommage à leur égard.

29. Les Atuatuques, dont il a été question plus haut, arrivaient au secours des Nerviens avec toutes leurs forces : à la nouvelle du combat, ils firent demi-tour et rentrèrent chez eux ; abandonnant toutes leurs villes et tous leurs villages fortifiés, ils réunirent tous leurs biens dans une seule place que sa situation rendait très forte. De toutes parts autour d’elle c’étaient de très hautes falaises d’où la vue plongeait, sauf sur un point qui laissait un passage en pente douce ne dépassant pas deux cents pieds de large : un double mur fort élevé défendait cette entrée, et ils le couronnèrent alors de pierres d’un grand poids et de poutres taillées en pointu. Ce peuple descendait des Cimbres et des Teutons, qui, tandis qu’ils marchaient vers notre province et vers l’Italie, avaient laissé sur la rive gauche du Rhin les bêtes et les bagages qu’ils ne pouvaient emmener, avec six mille hommes des leurs pour les garder. Ceux-ci, après la destruction de leur peuple, avaient été en lutte constante avec leurs voisins, tantôt les attaquant, tantôt repoussant leurs attaques ; enfin on avait fait la paix, et, avec le consentement de tous, ils avaient choisi cette région pour s’y installer.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:16

30. Dans les premiers temps qui suivirent notre arrivée, ils faisaient de fréquentes sorties et engageaient avec nous de petits combats ; puis, quand nous les eûmes cernés d’un retranchement qui avait quinze mille pieds de tour et que complétaient de nombreuses redoutes, ils restèrent dans la place. Lorsqu’ils virent qu’après avoir poussé les mantelets et élevé un terrassement nous construisions au loin une tour, ils commencèrent par railler du haut de leur rempart et par nous couvrir de sarcasmes : « Un si grand appareil à une telle distance ! Quels bras, quels muscles avaient-ils donc, surtout avec leur taille infime (car aux yeux de tous les Gaulois, en général, notre petite taille à côté de leur haute stature est un objet de mépris) pour prétendre placer sur le mur une tour de ce poids ? »

31. Mais quand ils virent qu’elle se mouvait et approchait des murs, vivement frappés de ce spectacle nouveau et étrange pour eux, ils envoyèrent à César des députés, qui lui tinrent à peu près ce langage : « Ils ne pouvaient pas croire que les Romains ne fussent pas aidés par les dieux dans la conduite de la guerre, puisqu’ils étaient capables de faire avancer si vite des machines d’une telle hauteur » ; et ils déclarèrent qu’ils leur livraient leurs personnes et tous leurs biens. « Ils ne formulaient qu’une demande, une prière si César, dont ils entendaient vanter la clémence et la bonté, décidait de ne pas anéantir les Atuatuques, qu’il ne les privât pas de leurs armes. Presque tous leurs voisins les détestaient, étaient jaloux de leur valeur ; s’ils livraient leurs armes, ils seraient sans défense devant eux. Mieux valait, s’ils en étaient réduits là, voir les Romains leur infliger n’importe quel sort, que périr dans les tourments de la main de ces hommes, parmi lesquels ils avaient toujours régné en maîtres. »

32. César répondit que « ses habitudes de clémence, plutôt que leur conduite, l’engageaient à conserver leur nation, s’ils se rendaient avant que le béliers eût touché leur mur, mais il n’y avait de capitulation possible que si les armes étaient livrées. Il agirait comme il avait fait pour les Nerviens, il interdirait à leurs voisins de faire le moindre tort à un peuple soumis à Rome ». Les députés rapportèrent à leur peuple ces conditions, et vinrent dire qu’ils s’y soumettaient. Une grande quantité d’armes fut jetée du haut du mur dans le fossé qui était devant la place : elles s’élevaient en monceaux presque jusqu’au sommet du rempart et de notre terrassement ; et cependant, comme on le vit par la suite, les assiégés en avaient dissimulé environ un tiers, qu’ils avaient gardé dans la place. Ils ouvrirent leurs portes, et ce jour-là se passa dans le calme.

33. Quand vint le soir, César ordonna que les portes fussent fermées et que les soldats sortissent de la ville, pour éviter que pendant la nuit ils ne commissent contre les habitants quelque violence. Ceux-ci, qui - on le vit bien - s’étaient concertés au préalable, parce qu’ils avaient cru qu’une fois leur soumission faite, nous retirerions nos postes ou tout au moins relâcherions notre surveillance, se servant, d’une part, des armes qu’ils avaient retenues et cachées, d’autre part de boucliers qu’ils avaient fabriqués avec de l’écorce ou en tressant de l’osier et qu’ils avaient sur-le-champ, vu l’urgence, revêtus de peaux, firent à la troisième veille, du côté où la montée vers nos retranchements était le moins rude, une sortie soudaine et en masse. Promptement, selon les ordres que César avait donnés d’avance, des feux furent allumés comme signal et on accourut des postes voisins sur le point menacé ; les ennemis se battirent avec l’acharnement que devaient montrer des guerriers valeureux qui jouaient leur dernière chance de salut et qui avaient le désavantage de la position contre un adversaire lançant ses traits du haut d’un retranchement et de tours, dans des conditions enfin où ils ne pouvaient rien attendre que de leur courage. Après qu’on en eut tué environ quatre mille, ce qui restait fut rejeté dans la place. Le lendemain nous enfonçâmes les portes que ne défendait plus personne ; nos soldats pénétrèrent dans la ville, et César fit tout vendre à l’encan en un seul lot. Il sut par les acheteurs que le nombre des têtes était de 53 000.

34. A la même époque, Publius Crassus, que César avait envoyé avec une légion chez les Vénètes, les Unelles, les Osismes, les Coriosolites, les Esuvii, les Aulerques, les Redons, peuples marins riverains de l’Océan, lui fit savoir que tous ces peuples avaient été soumis à Rome.

35. Ces campagnes ayant procuré la pacification de toute la Gaule, la renommée qui en parvint aux Barbares fut telle que César reçut des nations habitant au-delà du Rhin des députés qui venaient promettre la livraison d’otages et l’obéissance. Comme il était pressé de partir pour l’Itale et l’Illyricum, César leur dit de revenir au début de l’été suivant. Il amena ses légions prendre leurs quartiers d’hiver chez les Carnutes, les Andes, les Turons et les peuples voisins des régions où il avait fait la guerre, et partit pour l’Italie. En raison de ces événements on décréta, à la suite du rapport de César, quinzé jours de supplication, ce qui n’était encore arrivé à personne.
LIVRE TROISIÈME
57-56 av. J.-C.

1. En partant pour l’Italie, César envoya Servius Galba avec la 12e légion et une partie de la cavalerie chez les Nantuates, les Véragres et les Sédunes, dont le territoire s’étend depuis les frontières des Allobroges, le lac Léman et le Rhône jusqu’aux grandes Alpes. Ce qui l’y détermina, ce fut le désir d’ouvrir au commerce la route des Alpes, où les marchands ne circulaient jusque-là qu’au prix de grands dangers et en payant de forts péages. Il autorisa Galba, s’il le jugeait nécessaire, à installer la légion dans ces parages pour y passer l’hiver. Celui-ci, après avoir livré divers combats heureux et pris un grand nombre de forteresses, reçut de toutes parts des députations, des otages, fit la paix, et résolut d’installer deux cohortes chez les Nantuates et de s’établir lui-même pour l’hiver, avec les autres cohortes de sa légion, dans un bourg des Véragres qui s’appelle Octoduros ; ce bourg, situé au fond d’une vallée étroite, est enfermé de tous côtés par de très hautes montagnes, Comme la rivière le coupait en deux, Galba autorisa les indigènes à s’installer pour l’hiver dans une moitié du bourg, tandis que l’autre, qu’il avait fait évacuer, était donnée à ses cohortes. Il la fortifia d’un retranchement et d’un fossés.

2. Il y avait fort longtemps qu’il hivernait là, et il venait de donner l’ordre qu’on y fît des provisions de blé, quand soudain ses éclaireurs lui apprirent que la partie du bourg laissée aux Gaulois avait été complètement abandonnée pendant la nuit et qu’une immense multitude de Sédunes et de Véragres occupait les montagnes environnantes. Plusieurs raisons avaient provoqué cette décision soudaine des Gaulois de recommencer la guerre et de tomber à l’improviste sur notre légion : d’abord cette légion, et qui n’était pas au complet, car on en avait distrait deux cohortes et un très grand nombre d’isolés qu’on avait envoyés chercher des vivres, leur semblait une poignée d’hommes méprisable ; puis l’avantage de leur position leur faisait croire que, quand ils dévaleraient les pentes de leurs montagnes et lanceraient une grêle de traits, cette attaque serait, dès le premier choc, irrésistible. A ces calculs s’ajoutait le ressentiment de s’être vu arracher leurs enfants à titre d’otages, et la conviction que les Romains cherchaient à occuper les sommets des Alpes, non seulement pour être maîtres des routes, mais pour s’y établir définitivement et annexer ces régions à leur province, qu’elles bordent.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:16

3. A ces nouvelles, Galba, qui n’avait pas entièrement achevé le camp d’hiver et ses défenses, et n’avait pas fait encore une réserve suffisante de blé et autres approvisionnements, parce qu’il avait cru, les Gaulois s’étant soumis et lui ayant donné des otages, qu’aucun acte d’hostilité n’était à craindre, s’empressa d’assembler un conseil et recueillit les avis. Dans ce conseil, en face d’un si grand péril, et si inattendu, voyant presque toutes les hauteurs garnies d’une foule d’hommes en armes, ne pouvant espérer de secours ni de ravitaillement, puisque les chemins étaient coupés, désespérant presque déjà de leur salut, plusieurs formulaient l’avis d’abandonner les bagages et de chercher à échapper à la mort en faisant une sortie par les mêmes chemins qui les avaient conduits là. Cependant, le sentiment de la majorité fut qu’il fallait réserver ce parti comme un parti extrême et, en attendant, voir quelle tournure prendraient les choses et défendre le camp.

4. Peu après - on avait à peine eu le temps de mettre à exécution les mesures décidées -, les ennemis, de toutes parts, à un signal donné, descendent à la course et jettent contre le retranchement des pierres et des javelots. Les nôtres, au début, ayant toute leur force, résistèrent avec courage, et, comme ils dominaient l’assaillant, tous leurs traits portaient ; chaque fois qu’un point du camp, dégarni de défenseurs, paraissait menacé, on accourait à la rescousse ; mais ce qui faisait leur infériorité, c’est que, la lutte se prolongeant, les ennemis, s’ils étaient fatigués, quittaient le combat et étaient remplacés par des troupes fraîches ; les nôtres, en raison de leur petit nombre, ne pouvaient rien faire de semblable ; il était impossible, non seulement que le combattant épuisé se retirât de l’action, mais que le blessé même quittât son poste pour se ressaisir.

5. II y avait déjà plus de six heures que l’on combattait sans relâche ; les nôtres étaient à bout de forces, et les munitions aussi leur manquaient ; l’ennemi redoublait ses coups et, notre résistance faiblissant, il entamait la palissade et comblait les fossés ; la situation était extrêmement grave. C’est alors que Publius Sextius Baculus, centurion primipile, qui avait été, comme on l’a vu, couvert de blessures lors du combat contre les Nerviens, et avec lui Caïus Volusénus, tribun militaire, homme plein de sens et de courage, viennent en courant trouver Galba et lui représentent qu’il n’y a qu’un espoir de salut faire une sortie, tenter cette chance suprême. Il convoque donc les centurions et par eux fait rapidement savoir aux soldats qu’ils aient à suspendre quelques instants le combat, en se contentant de se protéger des projectiles qu’on leur enverrait, et à refaire leurs forces ; puis, au signal donné, ils feront irruption hors du camp, et n’attendront plus leur salut que de leur valeur.

6. Ils exécutent les ordres reçus, et, sortant soudain par toutes les portes, ils surprennent l’ennemi qui ne peut ni se rendre compte de ce qui se passe ni se reformer. Ainsi le combat change de face, et ceux qui déjà se flattaient de prendre le camp sont enveloppés et massacrés sur plus de trente mille hommes qu’on savait s’être portés à l’attaque, plus du tiers est tué, les autres, effrayés, sont mis en fuite, et on ne les laisse même pas s’arrêter sur les hauteurs. Ayant ainsi mis en déroute et désarmés les forces ennemies, nos soldats rentrent dans leur camp, à l’abri de leurs retranchements. Après ce combat, ne voulant pas tenter de nouveau la fortune, considérant d’ailleurs que ce n’était pas pour cela qu’il était venu prendre ses quartiers d’hiver et qu’il se trouvait en face de circonstances imprévues, mais surtout fort inquiet à la pensée de manquer de vivres, Galba fit incendier dès le lendemain toutes les maisons du bourg et reprit la route de la Province ; sans qu’aucun ennemi arrêtât ou retardât sa marche, il conduisit sa légion sans pertes chez les Nantuates, et de là chez les Allobroges, où il hivernal.

7. Après ces événements, César avait tout lieu de penser que la Gaule était pacifiée : les Belges avaient été battus, les Germains chassés, les Sédunes vaincus dans les Alpes ; il était, dans ces conditions, parti après le commencement de l’hiver pour l’Illyricum, dont il voulait aussi visiter les peuples et connaître le territoire soudain, la guerre éclata en Gaule. La cause en fut la suivante. Le jeune Publius Crassus, avec la 7e légion, avait établi ses quartiers d’hiver chez les Andes : c’était lui qui était le plus près de l’Océan. Le blé manquant dans cette région, il envoya un bon nombre de préfets et de tribuns militaires chez les peuples voisins peur y chercher du blé entre autres, Titus Terrasidius fut envoyé chez les Esuvii, Marcus Trébius Galius chez les Coriosolites, Quintus Vélanius avec Titus Sillius chez les Vénètes.

8. Ce peuple est de beaucoup le plus puissant de toute cette côte maritime : c’est lui qui possède le plus grand nombre de navires, flotte qui fait le trafic avec la Bretagne ; il est supérieur aux autres par sa science et sen expérience de la navigation ; enfin, comme la mer est violente et bat librement une côte où il n’y a que quelques ports, dont ils sont les maîtres, presque tous ceux qui naviguent habituellement dans ces eaux sont leurs tributaires. Les premiers, ils retiennent Sillius et Vélanius, pensant se servir d’eux pour recouvrer les otages qu’ils avaient donnés à Crassus.

Leur exemple entraîne les peuples voisins - car les décisions des Gaulois sont soudaines et impulsives et, obéissant au même mobile, ils retiennent Trébius et Terrasidius ; on envoie promptement des ambassades, les chefs se concertent, on jure de ne rien faire que d’un commun accord et de courir tous la même chance ; ils pressent les autres cités de garder l’indépendance que les ancêtres leur ont transmise plutôt que de subir le joug des Romains. Toute la côte est promptement gagnée à leur avis, et une ambassade commune est envoyée à Publius Crassus pour l’inviter à rendre les otages s’il veut qu’on lui rende les officiers.

9. César, mis au courant par Crassus, ordonne qu’en l’attendant - car il était loin - on construise des navires de guerre sur la Loire, fleuve qui se jette dans l’Océan, qu’on lève des rameurs dans la province et qu’on se procure des matelots et des pilotes. On y pourvoit avec promptitude, et lui-même, dès que la saison le lui permit, se rend à l’armée. Les Vénètes, ainsi que les autres peuples, quand ils apprennent l’arrivée de César, comme d’ailleurs ils se rendaient compte de la gravité de leur crime, - n’avaient-ils pas retenu et chargé de fers des ambassadeurs, titre que toutes les nations ont toujours regardé comme sacré et inviolable ? - font des préparatifs de guerre proportionnés à un si grand péril, et pourvoient principalement à l’équipement de leurs navires ; leurs espoirs étaient d’autant plus forts que la nature du pays leur inspirait beaucoup de confiance. Ils savaient que les chemins de terre étaient coupés à marée haute par des baies, que l’ignorance des lieux et le petit nombre des ports nous rendaient la navigation difficile, et ils pensaient que nos armées, à cause du manque de blé, ne pourraient pas demeurer longtemps chez eux ; à supposer d’ailleurs que tout trompât leur attente, ils n’ignoraient pas la supériorité de leur marine, ils se rendaient compte que les Romains manquaient de vaisseaux, que dans le pays où ils devaient faire la guerre rades, ports, îles leur étaient inconnus, enfin que c’était tout autre chose de naviguer sur une mer fermée ou sur l’Océan immense et sans limites. Leurs résolutions prises, ils fortifient les villes, y entassent les moissons, assemblent en Vénétie, où chacun pensait que César ouvrirait les hostilités, une flotte aussi nombreuse que possible. Ils s’assurent pour cette guerre l’alliance des Osismes, des Lexovii, des Namnètes, des Ambiliates, des Morins, des Diablintes, des Ménapes ; ils demandent du secours à la Bretagne, qui est située en face de ces contrées.

10. On vient de voir quelles étaient les difficultés de cette guerre ; et cependant plusieurs raisons poussaient César à l’entreprendre : des chevaliers romains retenus au mépris du droit, une révolte après soumission, la trahison quand on avait livré des otages, tant de cités coalisées, et surtout la crainte que s’il négligeait de punir ces peuples les autres ne se crussent autorisés à agir comme eux. Aussi, sachant que les Gaulois en général aiment le changement et sont prompts à partir en guerre, que d’ailleurs tous les hommes ont naturellement au coeur l’amour de la liberté et la haine de la servitude, il pensa qu’il lui fallait, avant que la coalition se fît plus nombreuse, diviser son armée et la répartir sur une plus vaste étendue.

11. En conséquence, il envoie son légat Titus Labiénus avec de la cavalerie chez les Trévires, peuple voisin du Rhinl. Il lui donne mission d’entrer en contact avec les Rèmes et les autres Belges et de les maintenir dans le devoir, de barrer la route aux Germains, que, disait-on, les Gaulois avaient appelés à leur aide, s’ils essaient de forcer avec leurs bateaux le passage du fleuve. Publius Crassus reçoit l’ordre de partir pour l’Aquitaine avec douze cohortes légionnaires et une importante cavalerie, afin d’empêcher que les peuples de ce pays n’envoient des secours aux Gaulois et que deux si grandes nations ne s’unissent. Le légat Quintus Titurius Sabinus est envoyé avec trois légions chez les Unelles, les Coriosolites et les Lexovii, avec charge de tenir leurs troupes en respect. Il donne au jeune Décimus Brutus le commandement de la flotte et des vaisseaux gaulois qu’il avait fait fournir par les Pictons et les Santons et par les autres régions pacifiées, avec l’ordre de partir le plus tôt possible chez les Vénètes. Lui-même se dirige de ce côté avec l’infanterie.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:16

12. Les places de la région étaient en général situées à l’extrémité de langues de terre et de promontoires, en sorte qu’on n’y pouvait accéder à pied, quand la mer était haute - ce qui se produit régulièrement toutes les douze heures - et qu’elles n’étaient pas plus accessibles aux navires, car, à marée basse, ils se seraient échoués sur les bas-fonds. C’était là un double obstacle aux sièges. Et si jamais, grâce à d’énormes travaux, en contenant la mer par des terrassements et des digues et en élevant ces ouvrages à la hauteur des remparts, on amenait les assiégés à se croire perdus, ils poussaient au rivage une nombreuse flotte - ils avaient des navires en abondance -, y transportaient tous leurs biens et se retiraient dans les villes voisines là, ils retrouvaient les mêmes moyens naturels de défense. Cette manoeuvre se renouvela une grande partie de l’été, d’autant plus aisément que nos vaisseaux étaient retenus par le mauvais temps et que sur cette mer vaste et ouverte, sujette à de hautes marées, où il y avait peu ou point de ports, la navigation était extrêmement difficile.

13. Les ennemis, eux, avaient des vaisseaux qui étaient construits et armés de la manière suivante. Leur carène était notablement plus plate que celle des nôtres, afin qu’ils eussent moins à craindre les bas-fonds et le reflux ; leurs proues étaient très relevées, et les poupes de même, appropriées à la hauteur des vagues et à la violence des tempêtes ; le navire entier était en bois de chêne, pour résister à tous les chocs et à tous les heurts ; les traverses avaient un pied d’épaisseur, et étaient assujetties par des chevilles de fer de la grosseur d’un pouce ; les ancres étaient retenues non par des cordes, mais par des chaînes de fer ; en guise de voiles, des peaux, des cuirs minces et souples, soit parce que le lin faisait défaut et qu’on n’en connaissait pas l’usage, soit, ce qui est plus vraisemblable, parce qu’on pensait que des voiles résisteraient mal aux tempêtes si violentes de l’Océan et à ses vents si impétueux, et seraient peu capables de faire naviguer des bateaux si lourds. Quand notre flotte se rencontrait avec de pareils vaisseaux, elle n’avait d’autre avantage que sa rapidité et l’élan des rames ; tout le reste était en faveur des navires ennemis, mieux adaptés à la nature de cette mer et à ses tempêtes. En effet, nos éperons ne pouvaient rien contre eux, tant ils étaient solides ; la hauteur de leur bord faisait que les projectiles n’y atteignaient pas aisément, et qu’il était difficile de les harponner. Ajoutez à cela qu’en filant sous le vent, lorsque celui-ci devenait violent, il leur était plus facile de supporter les tempêtes, qu’ils pouvaient mouiller sur des fonds bas sans craindre autant d’être mis à sec, enfin que, si le reflux les laissait, ils n’avaient rien à craindre des rochers et des écueils ; toutes choses qui constituaient pour nos vaisseaux un redoutable dangers.

14. Après s’être emparé de plusieurs places, César, voyant qu’il se donnait une peine inutile, que de prendre à l’ennemi ses villes, cela ne l’empêchait point de se dérober, et qu’il restait invulnérable, décida d’attendre sa flotte. Quand elle arriva, à peine l’ennemi l’eut-il aperçue qu’environ deux cent vingt navires tout prêts et équipés de façon parfaite sortirent d’un port et vinrent se ranger en face des nôtres. Ni Brutus, qui commandait la flotte, ni les tribuns militaires et les centurions, qui avaient chacun un vaisseau, n’étaient au clair sur la conduite à tenir, sur la méthode de combat à adopter. Ils se rendaient compte, en effet, que l’éperon était inefficace ; et si l’on élevait des tours, les vaisseaux ennemis les dominaient encore grâce à la hauteur de leurs poupes, en sorte que nos projectiles, tirés d’en bas, portaient mal, tandis que ceux des Gaulois tombaient au contraire avec plus de force. Un seul engin préparé par nous fut très utile : des faux très tranchantes emmanchées de longues perches, assez semblables aux faux de siège. Une fois qu’à l’aide de ces engins on avait accroché et tiré à soi les cordes qui attachaient les vergues au mât, on les coupait en faisant force de rames. Alors les vergues tombaient forcément, et les vaisseaux gaulois, qui ne pouvaient compter que sur les voiles et les agrès, s’en trouvant privés, étaient du même coup réduits à l’impuissance. Le reste du combat n’était plus qu’affaire de courage, et en cela nos soldats avaient aisément le dessus, d’autant plus que la bataille se déroulait sous les yeux de César et de l’armée tout entière, si bien qu’aucune action de quelque valeur ne pouvait rester inconnue : l’armée occupait, en effet, toutes les collines et toutes les hauteurs d’où l’on voyait de près la mer.

15. Une fois ses vergues abattues de la manière que nous avons dite, chaque navire était entouré de deux et parfois trois des nôtres, et nos soldats montaient de vive force à l’abordage. Quand les barbares virent ce qui se passait, comme déjà un grand nombre de leurs vaisseaux avaient été pris, et qu’ils ne trouvaient rien à opposer à cette tactique, ils cherchèrent leur salut dans la fuite. Déjà leurs navires prenaient le vent, quand soudain il tomba, et ce fut une telle bonace, un tel calme, que les vaisseaux ne pouvaient bouger. Cette circonstance nous fut des plus favorables pour compléter notre victoire car nous attaquâmes et prîmes les navires l’un après l’autre, et le nombre fut infime de ceux qui purent, grâce à la nuit, gagner le rivage, après un combat qui avait duré depuis la quatrième heure du jour environ jusqu’au coucher du soleil.

16. Cette bataille mit fin à la guerre des Vénètes et de tous les peuples de cette côte. Car, outre que tous les hommes jeunes étaient venus là, et même tous ceux qui, déjà âgés, étaient de bon conseil ou occupaient un certain rang, ils avaient rassemblé sur ce seul point tout ce qu’ils avaient de vaisseaux ; ces vaisseaux perdus, les survivants ne savaient où se réfugier ni comment défendre leurs villes. Aussi se rendirent-ils à César corps et biens. Celui-ci résolut de les châtier sévèrement pour qu’à l’avenir les barbares fussent plus attentifs à respecter le droit des ambassadeurs, En conséquence, il fit mettre à mort tous les sénateurs et vendit le reste à l’encan.

17. Tandis que ces événements se déroulaient chez les Vénètes, Quintus Titurius Sabinus arriva, avec les troupes que César lui avait confiées, chez les Unelles. Ceux-ci avaient à leur tête Viridovix ; il commandait aussi à toutes les cités révoltées, d’où il avait tiré une armée, et fort nombreuse ; peu de jours après l’arrivée de Sabinus, les Aulerques Eburovices et les Lexovii, ayant massacré leur sénat, qui était opposé à la guerre, fermèrent leurs portes et se joignirent à Viridovix ; en outre, une multitude considérable était venue de tous les coins de la Gaule, gens sans aveu et malfaiteurs que l’espoir du butin et l’amour de la guerre enlevaient à l’agriculture et aux travaux journaliers. Sabinus, établi dans un camp à tous égards bien situé, s’y cantonnait, tandis que Viridovix s’était posté en face de lui à deux milles de distance et chaque jour, faisant avancer ses troupes, offrait le combat : déjà l’ennemi commençait à mépriser Sabinus, et les propos de nos soldats mêmes ne l’épargnaient pas ; il donna si fort à croire qu’il avait peur, que l’ennemi poussait l’audace jusqu’à venir à notre parapet. Son attitude lui était dictée par la pensée qu’un légat ne devait pas, surtout en l’absence du général en chef, livrer bataille à une telle multitude, à moins d’avoir pour soi l’avantage du terrain ou quelque occasion favorable.

18. Une fois bien établie l’opinion qu’il avait peur, il choisit un homme capable et adroit, un Gaulois, qui faisait partie de ses auxiliaires. ll obtient de lui, par grands présents et promesses, qu’il passe à l’ennemi, et il lui explique ce qu’il désire. Celui-ci arrive en se donnant comme déserteur, dépeint la frayeur des Romains, dit dans quelle grave situation les Vénètes mettent César lui-même : pas plus tard que la nuit suivante, Sabinus lèvera le camp en secret pour aller le secourir. A cette nouvelle, tous s’écrient qu’on ne doit pas laisser perdre une si belle occasion il faut marcher sur le camp. Plusieurs motifs poussaient les Gaulois à cette détermination : l’hésitation de Sabinus pendant les jours précédents, les affirmations du déserteur, le manque de vivres, dont ils n’avaient pas assez pris soin de se munir, les espoirs qu’éveillait en eux la guerre : des Vénètes, et enfin la tendance qu’ont généralement les hommes à croire ce qu’ils désirent. Sous l’empire de ces idées, ils ne laissent pas Viridovix et les autres chefs quitter l’assemblée qu’ils n’aient obtenu l’ordre de prendre les armes et d’attaquer le camp. Joyeux de ce consentement, comme s’ils tenaient déjà la victoire, ils amassent des fascines et des branchages pour en combler les fossés des Romains, et ils marchent sur le camp.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:16

19. Celui-ci était sur une hauteur où l’on accédait par une pente douce de mille pas environ. Ils s’y portèrent en courant très vite, afin que les Romains eussent le moins de temps possible pour se ressaisir et prendre les armes, et ils arrivèrent hors d’haleine. Sabinus, ayant harangué ses troupes, donne le signal qu’elles attendaient impatiemment. L’ennemi était embarrassé par les fardeaux dont il était chargé : Sabinus ordonne une sortie brusque par deux portes. L’avantage du terrain, l’inexpérience et la fatigue de l’ennemi, le courage de nos soldats et l’entraînement qu’ils avaient acquis dans les batailles précédentes, tout cela fit que dès le premier choc les ennemis cédèrent et prirent la fuite. Gênés dans leurs mouvements, poursuivis par les nôtres dont les forces étaient intactes, ils perdirent beaucoup de monde ; ceux qui restaient, furent harcelés par la cavalerie, qui n’en laissa échapper qu’un petit nombre. Sabinus apprit la bataille navale en même temps que César était informé de sa victoire, et toutes les cités s’empressèrent de lui faire leur soumission. Car autant les Gaulois sont, pour prendre les armes, enthousiastes et prompts, autant ils manquent, pour supporter les revers, de fermeté et de ressort.

20. Vers le même temps, Publius Crassus était arrivé en Aquitaine ; cette région, comme on l’a dit plus haut, peut être estimée, pour son étendue et sa population, au tiers de la Gaule. Voyant qu’il devait faire la guerre dans des contrées où peu d’années auparavant Lucius Valérius Préconinus, légat, avait été vaincu et tué, et d’où Lucius Manlius, proconsul, avait dû s’enfuir en abandonnant ses bagages, il se rendait compte qu’il lui faudrait être particulièrement attentif. Il fit donc ses provisions de blé, rassembla des auxiliaires et de la cavalerie, convoqua en outre individuellement, de Toulouse et de Narbonne, cités de la province de Gaule qui sont voisines de l’Aquitaine, un grand nombre de soldats éprouvés ; puis il pénétra sur le territoire des Sotiates. A la nouvelle de son approche, ceux-ci rassemblèrent des troupes nombreuses et de la cavalerie, qui était leur principale force, et attaquèrent notre armée pendant sa marche : ils livrèrent d’abord un combat de cavalerie, puis, comme leurs cavaliers avaient été refoulés et que les nôtres les poursuivaient, soudain ils découvrirent leur infanterie, qu’ils avaient placée en embuscade dans un vallon. Elle fonça sur nos soldats dispersés, et un nouveau combat s’engagea.

21. Il fut long et acharné : les Sotiates, forts de leurs précédentes victoires, pensaient que le salut de toute l’Aquitaine dépendait de leur valeur ; les nôtres voulaient montrer ce qu’ils pouvaient faire en l’absence du général en chef, sans les autres légions et sous le commandement d’un tout jeune homme. Enfin les ennemis, couverts de blessures, prirent la fuite. Crassus en fit un grand massacre et, sans désemparer, essaya d’attaquer la citadelle des Sotiates. Devant leur vigoureuse résistance, il fit avancer mantelets et tours. Eux, tantôt faisaient des sorties, tantôt creusaient des mimes vers le terrassement et les mantelets (c’est une pratique où les Aquitains sont tout particulièrement habiles, car il y a chez eux, en maint endroit, des mines de cuivre et des carrières) ; mais, ayant compris que la vigilance de nos soldats les empêchait d’obtenir aucun résultat par ces moyens, ils envoient des députés à Crassus et demandent qu’il accepte leur soumission. Il consent, et, sur son ordre, ils livrent leurs armes.

22. Tandis que cette reddition retenait l’attention de toute l’armée, d’un autre côté de la place, Adiatuanos, qui détenait le pouvoir suprême, parut avec six cents hommes à sa dévotion, de ceux qu’ils nomment des soldures ; la condition de ces personnages est la suivante : celui à qui ils ont voué leur amitié doit partager avec eux tous les biens de la vie ; mais s’il périt de mort violente, ils doivent ou subir en même temps qu’eux le même sort ou se tuer eux-mêmes ; et de mémoire d’homme il ne s’est encore vu personne qui refusât de mourir quand avait péri l’ami auquel il s’était dévoués. C’est avec cette escorte qu’Adiatuanos tentait une sortie ; une clameur s’éleva de ce côté du retranchement, et nos soldats coururent aux armes : après un violent combat, Adiatuanos fut refoulé dans la place ; il n’en obtint pas moins de Crassus les mêmes conditions que les autres.

23. Ayant reçu armes et otages, Crassus partit pour le pays des Vocates et des Tarusates. Alors les Barbares, vivement émus d’apprendre qu’une place fortifiée par la nature et par l’art était tombée dans les quelques jours qui avaient suivi notre arrivée, envoient de toutes parts des députés, échangent des serments, des otages, et mobilisent leurs forces. On envoie aussi des ambassadeurs aux peuples qui appartiennent à l’Espagne citérieure, voisine de l’Aquitaine on en obtient des troupes de secours et des chefs. Leur arrivée permet d’entrer en guerre avec une excellente direction et de nombreux effectifs. On choisit pour chefs des hommes qui avaient été constamment les compagnons de Sertorius et passaient pour être très experts dans l’art militaire. Ils font la guerre à la romaine, occupant les positions favorables, fortifiant leurs camps, nous coupant les vivres. Lorsque Crassus s’aperçut que ses troupes, trop peu nombreuses, ne pouvaient guère être divisées, que les ennemis, eux, pouvaient circuler en tous sens, bloquer les routes, et cependant laisser au camp une garde suffisante, que pour cette raison il ne se ravitaillait qu’avec peine, que chaque jour les ennemis étaient plus nombreux, il jugea qu’il ne devait pas tarder davantage à livrer bataille. Il porta la question devant le conseil, et quand il vit que tous étaient du même avis, il fixa la bataille au lendemain.

24. Au point du jour, il déploya en avant du camp toutes ses troupes, sur deux lignes, les auxiliaires au centre, et il attendit la décision des ennemis. Mais eux, bien que leur nombre, leurs glorieuses traditions guerrières, la faiblesse de nos effectifs les rassurassent pleinement sur l’issue d’un combat, ils trouvaient cependant plus sûr encore, étant maîtres des routes et, ainsi, nous coupant les vivres, d’obtenir la victoire sans coup férir si la disette déterminait les Romains à battre en retraite, ils se proposaient de les attaquer en pleine marche, embarrassés de leurs convois et chargés de leurs bagages, dans des conditions où leur courage serait déprimé. Les chefs ayant approuvé ce dessein, ils laissaient les Romains déployer leurs troupes et restaient au camp. Lorsque Crassus vit cela, comme, par ses hésitations et en ayant l’agir d’avoir peur, l’ennemi avait excité l’ardeur de nos troupes, et qu’il n’y avait qu’une voix pour dire qu’on ne devait pas tarder plus longtemps à attaquer, il les harangua et, répandant au voeu de tous, marcha sur le camp ennemie.

25. Là, tandis que les uns comblaient les fossés, les autres, lançant sur les défenseurs une grêle de traits, les forçaient à abandonner le parapet et les retranchements ; et les auxiliaires, en qui Crassus n’avait guère confiance comme combattants, passaient des pierres et des munitions, apportaient des mottes de gazon pour élever une terrasse, et ainsi donnaient à croire qu’effectivement ils combattaient ; l’ennemi, de son côté, opposait une résistance tenace et valeureuse, et ses projectiles lancés de haut, ne manquaient pas d’efficacité. Cependant des cavaliers, ayant fait le tour du camp ennemi, vinrent dire à Crassus que du côté de la porte décumane le camp était moins soigneusement fortifié, et offrait un accès faciles.

26. Crassus invita les préfets de la cavalerie à exciter le zèle de leurs hommes en leur promettant des récompenses, et leur expliqua ses intentions. Ceux-ci, selon l’ordre reçu, firent sortir les cohortes qui avaient été laissées à la garde du camp et qui étaient toutes fraîches, et, par un chemin détourné, afin qu’on ne pût les apercevoir du camp ennemi, elles atteignirent rapidement, tandis que le combat accaparait l’attention de tous, la partie du retranchement que nous avons dite ; elles le forcèrent, et se reformèrent dans le camp de l’ennemi avant que celui-ci ait pu les bien voir ni se rendre compte de ce qui se passait. Alors les nôtres, entendant la clameur qui s’élevait de ce côté, se sentirent des forces nouvelles, comme il arrive généralement quand on a l’espoir de vaincre, et ils redoublèrent d’ardeur. Les ennemis, se voyant enveloppés de toutes parts et perdant toute espérance, ne pensèrent plus qu’à sauter à bas du retranchement pour chercher leur salut dans la fuite. Nos cavaliers les poursuivirent en rase campagne, et sur les cinquante mille Aquitains et Cantabres qui formaient cette armée, un quart à peine échappa à leurs coups ; la nuit était fort avancée quand ils rentrèrent au camp.

27. A la nouvelle de ce combat, la plus grande partie de l’Aquitaine se soumit à Crassus et envoya spontanément des otages : parmi ces peuples étaient les Tarbelles, les Bigerrions, les Ptianii, les Vocates, les Tarusates, les Elusates, les Gates, les Ausques, les Garunni, les Sibuzates, les Cocsates ; seuls quelques-uns, qui étaient placés aux confins, se fiant à la saison avancée, car on était aux approches de l’hiver, ne suivirent pas cet exemple.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:16

28. Vers le même temps, bien que l’été fût presque à son terme, César estima cependant, comme il n’y avait plus dans la Gaule toute entière pacifiée que les Morins et les Ménapes qui fussent en armes et ne lui eussent jamais envoyé demander la paix, que c’était là une guerre qui pouvait être achevée promptement, et il conduisit son armée dans ces régions. Il eut affaire à une tactique toute différente de celle des autres Gaulois. Voyant, en effet, que les plus grands peuples qui avaient livré bataille à César avaient été complètement battus, et possédant une région que couvraient sans interruption forêts et marécages, ils s’y transportèrent avec tous leurs biens. César était parvenu à la lisière de ces forêts, il avait commencé de construire un camp et les ennemis ne s’étaient pas encore montrés, quand soudain, au moment où nos soldats étaient au travail et dispersés, ils bondirent de toutes parts hors de la forêt et chargèrent les nôtres. Ceux-ci prirent rapidement les armes et les refoulèrent dans leurs bois ; après en avoir tué un très grand nombre, ils les poursuivirent trop loin sur un terrain trop difficile, et perdirent quelques hommes.

29. Les jours suivants, César décida de les employer sans relâche à abattre la forêt, et, pour que nos soldats ne pussent être surpris, sans armes, par une attaque de flanc, il disposait face à l’ennemi tous ces arbres coupés et les amoncelait sur chaque flanc en manière de rempart. On avait fait en quelques jours, avec une rapidité incroyable, une vaste clairière, et déjà nous nous étions emparés du bétail et des derniers bagages de l’ennemi, qui s’enfonçait au coeur des forêts, lorsque le temps se gâta si fort qu’il fallut interrompre le travail et que, la pluie ne cessant pas, il devint impossible de garder plus longtemps les hommes sous la tente. En conséquence, après avoir ravagé toute la campagne, brûlé les bourgs et les fermes, César ramena son armée et lui fit prendre ses quartiers d’hiver chez les Aulerques et les Lexovii, ainsi que chez les autres peuples qui venaient de nous faire la guerre.
LIVRE QUATRIÈME
55 av. J.-C.

1. L’hiver qui suivit - c’était l’année du consulat de Cnéus Pompée et de Marcus Crassus -, les Usipètes, peuple de Germanie, et aussi les Tencthères, passèrent le Rhin en masse, non loin de la mer où il se jette. La raison de ce passage fut que depuis plusieurs années les Suèves leur faisaient une guerre continuelle et très dure, et qu’ils ne pouvaient plus cultiver leurs champs.

Les Suèves sont le peuple de beaucoup le plus grand et le plus belliqueux de toute la Germanie. On dit qu’ils forment cent clans, lesquels fournissent chacun mille hommes par an, qu’on emmène faire des guerres extérieures. Les autres, ceux qui sont restés au pays, pourvoient à leur nourriture et à celle de l’armée ; l’année suivante, ceux-ci prennent à leur tour les armes, tandis que ceux-là restent au pays. De la sorte, la culture des champs, l’instruction et l’entraînement militaires sont également assurés sans interruption. D’ailleurs, la propriété privée n’existe pas chez eux, et on ne peut séjourner plus d’un an sur le même sol pour le cultiver. Le blé compte peu dans leur alimentation, ils vivent principalement du lait et de la chair des troupeaux, et ils sont grands chasseurs ; ce genre de vie - leur alimentation, l’exercice quotidien, la vie libre, car, dès l’enfance, n’étant pliés à aucun devoir, à aucune discipline, ils ne font rien que ce qui leur plaît -, tout cela les fortifie et fait d’eux des hommes d’une taille extraordinaire. Ajoutez qu’ils se sont entraînés, bien qu’habitant des régions très froides, à n’avoir pour tout vêtement que des peaux, dont l’exiguïté laisse à découvert une grande partie de leur corps, et à se baigner dans les fleuves.

2. Ils donnent accès chez eux aux marchands, plus pour avoir à qui vendre leur butin de guerre que par besoin d’importations. Les Germains n’importent même pas de chevaux, qui sont la grande passion des Gaulois et qu’ils acquièrent à n’importe quel prix ; ils se contentent des chevaux indigènes, qui sont petits et laids, mais qu’ils arrivent à rendre extrêmement résistants grâce à un entraînement quotidien. Dans les combats de cavalerie, on les voit souvent sauter à bas de leur monture et combattre à pied ; les chevaux ont été dressés à rester sur place, et ils ont vite fait de les rejoindre en cas de besoin ; il n’y a pas à leurs yeux de plus honteuse mollesse que de faire usage de selles. Aussi n’hésitent-ils pas à attaquer, si peu nombreux soient-ils, n’importe quel corps de cavalerie dont les chevaux sont sellés. Ils prohibent absolument l’importation du vin, parce qu’ils estiment que cette boisson diminue chez l’homme l’endurance et le courage.

3. Ils pensent que la plus grande gloire d’une nation, c’est d’avoir au-delà de ses frontières un désert aussi vaste que possible, car cela signifie qu’un grand nombre de cités n’ont pu soutenir la puissance de ses armes. Aussi dit-on que sur un côté de la frontière des Suèves il y a une solitude de six cent mille pas. De l’autre côté, ils ont pour voisins les Ubiens, qui formèrent un État considérable et florissant, autant qu’un État germain peut l’être ; ils sont un peu plus civilisés que les autres peuples de même race, parce qu’ils touchent au Rhin et que les marchands viennent beaucoup chez eux, parce qu’aussi, étant voisins des Gaulois, ils se sont façonnés à leurs moeurs. Les Suèves se mesurèrent avec eux à mainte reprise, mais ne purent, en raison de l’importance et de la force de cette nation, les chasser de leur territoire ; ils les assujettirent cependant à un tribut, et les abaissèrent et affaiblirent très sensiblement.

4. Ce fut aussi le sort des Usipètes et des Tencthères, dont il a été question plus haut ; pendant de longues années ils résistèrent aux attaques des Suèves, mais ils furent finalement chassés de leur territoire, et après avoir erré trois ans dans maintes régions de la Germanie, ils atteignirent le Rhin ; c’était le pays des Ménapes, qui avaient des champs, des maisons, des villages sur les deux rives du fleuve ; mais, épouvantés par l’arrivée d’une telle multitude, ils abandonnèrent les maisons qu’ils avaient jusque-là possédées au-delà du fleuve et disposèrent de ce côté-ci du Rhin des postes qui barraient la route aux envahisseurs. Ceux-ci, après toutes sortes de tentatives, ne pouvant passer de vive force faute de navires, ni clandestinement à cause des postes des Ménapes, feignirent de rentrer chez eux et firent trois journées de marche sur le chemin du retour ; puis, refaisant tout ce trajet en une nuit, leur cavalerie tomba à l’improviste sur les Ménapes qui, ayant appris par leurs éclaireurs le départ des Germains, avaient sans crainte repassé le Rhin et regagné leurs villages. Ils les massacrèrent et, s’emparant de leurs navires, franchirent le fleuve avant que les Ménapes de l’autre rive fussent informés de riens ; ils occupèrent toutes leurs demeures et vécurent de leurs provisions pendant le reste de l’hiver.

5. César, instruit de ces événements, et redoutant la pusillanimité des Gaulois, car ils changent facilement d’avis et sont presque toujours séduits par ce qui est nouveau, estima qu’il ne devait se reposer sur eux de rien. Il est, en effet, dans les habitudes des Gaulois d’arrêter les voyageurs, même contre leur gré, et de les interroger sur tout ce que chacun d’eux peut savoir ou avoir entendu dire ; dans les villes, la foule entoure les marchands et les oblige à dire de quel pays ils viennent et ce qu’ils y ont appris. Sous le coup de l’émotion que provoquent ces nouvelles ou ces bavardages, il leur arrive souvent de prendre sur les affaires les plus importantes des décisions dont il leur faut incontinent se repentir, car ils accueillent en aveugles des bruits mal fondés et la plupart de leurs informateurs inventent des réponses conformes à ce qu’ils désirent.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:16

6. César, connaissant ces habitudes, et ne voulant pas se trouver en face d’une guerre particulièrement redoutable, part pour l’armée plus tôt qu’il ne faisait d’ordinaire. Quand il y arriva, il apprit que ce qu’il avait prévu s’était produit : un grand nombre de cités avaient envoyé des ambassades aux Germains et les avaient invités à ne pas se cantonner au Rhin ; elles s’engageaient à fournir à toutes leurs demandes. Séduits par ces promesses, les Germains poussaient plus loin, et ils étaient arrivés sur le territoire des Eburons et des Condruses, qui sont les clients des Trévires. César, ayant convoqué les chefs gaulois, jugea préférable de dissimuler ce qu’il savait après les avoir tranquillisés et rassurés, il leur ordonna de lui fournir de la cavalerie et se déclara résolu à la guerre.

7. Après qu’il eut fait ses provisions de blé et recruté sa cavalerie, il se mit en route pour la région où l’on disait qu’étaient les Germains : Il n’en était plus qu’à peu de journées, quand il reçut d’eux des députés qui lui tinrent ce langage : « Les Germains ne prennent pas l’initiative de faire la guerre au peuple romain, mais, si on les attaque, ils ne refusent pas la lutte ; car la tradition des Germains c’est, quel que soit l’agresseur, de se défendre et de ne pas implorer la paix. Voici cependant ce qu’ils déclarent : ils ne sont venus que contre leur gré, parce qu’on les chassait de chez eux ; si les Romains acceptent leur amitié, ils peuvent leur être d’utiles amis : qu’ils leur assignent des terres, ou qu’ils les laissent conserver celles qu’ils ont conquises. Ils ne le cèdent qu’aux Suèves, auxquels les dieux mêmes ne sauraient être comparés : sauf eux, il n’est personne sur la terre qu’ils ne soient capables de vaincre.

8. César fit à ce discours la réponse qu’il jugea convenable ; mais pour sa conclusion, elle fut qu’il n’y avait pas d’amitié possible d’eux à lui, s’ils restaient en Gaule : « D’abord il n’est pas juste qu’un peuple qui n’a pas su défendre son territoire s’empare de celui d’autrui ; d’autre part, il n’y a pas en Gaule de terres vacantes qu’on puisse donner, surtout à une telle multitude, sans nuire à personnel ; mais ils peuvent, s’ils le veulent, s’établir sur le territoire des Ubiens, dont il a auprès de lui des députés qui se plaignent des violences des Suèves et lui demandent du secours ; il leur donnera l’ordre de les accueillir.

9. Les ambassadeurs germains dirent qu’ils allaient rapporter cette réponse, et qu’ils reviendraient dans trois jours, une fois qu’on en aurait délibéré ; ils demandèrent qu’en attendant César n’avançât point davantage. Celui-ci se déclara dans l’impossibilité de faire pareille concession. Il savait, en effet, qu’une grande partie de leur cavalerie avait été envoyée par eux, quelques jours auparavant, chez les Ambivarites d’au-delà la Meuse pour y faire du butin et y prendre du blé ; il pensait qu’on attendait ces cavaliers et que c’était pour cela qu’on demandait un délai.

10. La Meuse prend sa source dans les Vosges, qui sont sur le territoire des Lingons [et, après avoir reçu un bras du Rhin, qu’on appelle le Waal, et formé avec lui l’île des Bataves, elle se jette dans l’Océan et à quatre-vingt mille pas environ de l’Océan, elle se jette dans le Rhin. Quant à ce fleuve, il prend sa source chez les Lépontes, habitant des Alpes, parcourt d’une allure rapide un long espace à travers les pays des Nantuates, des Helvètes, des Séquanes, des Médiomatrices, des Triboques, des Trévires ; à l’approche de l’Océan, il se divise en plusieurs bras en formant des îles nombreuses et immenses, dont la plupart sont habitées par des nations farouches et barbares, au nombre desquelles sont ces hommes qu’on dit se nourrir de poissons et d’oeufs d’oiseaux ; il se jette dans l’Océan par plusieurs embouchures.

11. César n’était pas à plus de douze milles de jl’ennemi quand les députés, observant le délai fixé, revinrent. Ils le rencontrèrent en marche, et se mirent à le supplier de ne pas aller glus avant ; leurs prières restant vaines, ils essayèrent d’obtenir qu’il fît porter aux cavaliers qui étaient en avant-garde l’ordre de ne pas engager le combat, et qu’il les laissât envoyer aux Ubiens des députés ; si les chefs de ce peuple et son sénat s’engageaient sous serment, ils déclaraient accepter la proposition que faisait César ; ils demandaient qu’il leur accordât trois jours pour ces négociations. César pensait que tout cela visait toujours au même but : gagner trois jours pour permettre à leur cavalerie, qui était absente, de revenir ; néanmoins, il dit qu’il n’avancerait ce jour-là que de quatre milles, pour se procurer de l’eau ; qu’ils vinssent le trouver le lendemain à cet endroit en aussi grand nombre que possible, afin qu’il pût se prononcer en connaissance de cause sur leurs demandes. En attendant, il fait dire à ses préfets, qui le précédaient avec toute la cavalerie, de ne pas attaquer l’ennemi, et, si on les attaque, de se borner à la défensive, jusqu’à ce qu’il soit là avec l’armée.

12. Mais les ennemis, dès qu’ils aperçurent nos cavaliers, qui étaient au nombre d’environ cinq mille, tandis qu’eux-mêmes n’en avaient pas plus de huit cents – ceux qui étaient allés chercher du blé au-delà de la Meuse n’étant pas encore revenus -, chargèrent les nôtres, qui ne se méfiaient de rien, parce que les députés ennemis venaient de quitter César et avaient demandé une trêve pour cette journée même ; ils eurent vite fait de mettre le désordre dans nos rangs ; puis, comme nos cavaliers se reformaient, ils mirent pied à terre, selon leur coutume, et, frappant les chevaux par-dessous, jetant à bas un très grand nombre de nos hommes, ils mirent les autres en fuite : la panique fut telle, et la poursuite si vive, qu’ils ne s’arrêtèrent qu’une fois en vue de nos colonnes. Dans ce combat, soixante-quatorze de nos cavaliers trouvèrent la mort, et parmi eux un homme très valeureux, l’Aquitain Pison, personnage de haute naissance dont l’aïeul avait été roi dans sa cité et avait reçu de notre sénat le titre d’ami. Comme il portait secours à son frère, que les ennemis enveloppaient, il réussit à l’arracher au danger, mais il eut lui-même son cheval blessé et fut jeté à terre ; aussi longtemps qu’il put, il tint tête avec un grand courage ; mais, entouré de toutes parts, couvert de blessures, il tomba, et son frère, qui déjà était hors de la mêlée, voyant de loin le drame, se jeta au galop sur l’ennemi et fut tué.

13. Après ce combat, César estimait qu’il ne devait plus donner audience aux députés ni accueillir les propositions de gens qui avaient commencé les hostilités par traîtrise, à la faveur d’une demande de paix ; quant à attendre, en laissant les forces des ennemis s’accroître par le retour de leur cavalerie, il jugeait que c’eût été folie pure ; connaissant d’ailleurs la pusillanimité des Gaulois, il comprenait tout ce que déjà par ce seul combat l’ennemi avait gagné de prestige à leurs yeux : il ne fallait pas leur laisser le temps de se décider. Sa pensée était bien arrêtée sur tout cela, et il avait communiqué à ses légats et à son questeur sa résolution de ne pas différer d’un jour la bataille, quand une circonstance très favorable se présenta le lendemain au matin, agissant toujours avec la même traîtrise et la même hypocrisie, les Germains vinrent en grand nombre, avec tous les chefs et tous les anciens trouver César dans son camp ; ils voulaient - c’était le prétexte - s’excuser de ce qu’ils avaient la veille engagé le combat contrairement aux conventions et à leurs propres demandes ; mais en même temps ils se proposaient d’obtenir, s’ils le pouvaient, en nous trompant, quelque trêves. César, heureux qu’ils vinssent ainsi s’offrir, ordonna de les garder ; puis il fit sortir du camp toutes ses troupes ; la cavalerie, démoralisée, pensait-il, par le dernier combat, fut placée à l’arrière-garde.

14. Ayant disposé son armée en ordre de bataille sur trois rangs, et ayant parcouru rapidement huit milles, il arriva au camp des ennemis avant qu’ils pussent s’apercevoir de ce qui se passait. Tout concourait à frapper les Germains d’une peur subite la promptitude de notre approche, l’absence de leurs chefs, et de n’avoir le temps ni de tenir conseil, ni de prendre leurs armes ; ils s’affolent, ne sachant s’il vaut mieux aller au-devant de l’ennemi, ou défendre le camp, ou chercher son salut dans la fuite. Comme la rumeur et le rassemblement confus des hommes manifestaient leur frayeur, nos soldats, stimulés par la perfidie de la veille, firent irruption dans le camp. Là, ceux qui purent s’armer promptement résistèrent un moment aux nôtres, engageant le combat parmi les chariots et les bagages ; mais il restait une foule d’enfants et de femmes (car ils étaient partis de chez eux et avaient passé le Rhin avec tous les leurs) qui se mit à fuir de tous côtés. César envoya sa cavalerie à leur poursuite.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:17

15. Les Germains, entendant une clameur derrière eux, et voyant qu’on massacrait les leurs, jetèrent leurs armes, abandonnèrent leurs enseignes et se précipitèrent hors du camp ; arrivés au confluent de la Meuse et du Rhin, désespérant de pouvoir continuer leur fuite et voyant qu’un grand nombre d’entre eux avaient été tués, ceux qui restaient se jetèrent dans le fleuve et là, vaincus par la peur, par la fatigue, par la force du courant, ils périrent. Les nôtres, sans avoir perdu un seul homme et n’ayant qu’un tout petit nombre de blessés, après avoir redouté une lutte terrible, car ils avaient eu affaire à quatre cent trente mille ennemis, se retirèrent dans leur camp. César autorisa ceux qu’il avait retenus à s’en aller ; mais eux, craignant que les Gaulois, dont ils avaient ravagé les champs, ne leur fissent subir de cruels supplices, déclarèrent qu’ils désiraient rester auprès de lui. César leur accorda la liberté.

16. La guerre germanique achevée, César, pour maintes raisons, décida de franchir le Rhin ; la meilleure était que, voyant avec quelle facilité les Germains se déterminaient à venir en Gaule, il voulut qu’eux aussi eussent à craindre pour leurs biens, quand ils comprendraient qu’une armée romaine pouvait et osait traverser le Rhin. Un autre motif était que ceux des cavaliers Usipètes et Tencthères dont j’ai dit plus haut qu’ils avaient passé la Meuse pour faire du butin et prendre du blé, et qu’ils n’avaient pas participé au combat, s’étaient, après la défaite des leurs, réfugiés au-delà du Rhin chez les Sugambres, et avaient fait alliance avec eux. César ayant fait demander aux Sugambres de lui livrer ces hommes qui avaient porté les armes contre lui et contre les Gaulois, ils répondirent que « la souveraineté du peuple Romain expirait au Rhin ; s’il ne trouvait pas juste que les Germains passassent en Gaule malgré lui, pourquoi prétendrait-il à quelque souveraineté ou autorité au-delà du Rhin ? » D’autre part, les Ubiens, qui seuls parmi les Transrhénans avaient envoyé des députés à César, avaient lié amitié avec lui, lui avaient donné des otages, le priaient très instamment de leur porter secours, parce que les Suèves menaçaient leur existence. « Si les affaires de la république le retenaient, qu’il fît seulement passer le Rhin à son armée ; cela suffirait pour écarter le danger de l’heure présente et pour garantir leur sécurité future le renom et la réputation de cette armée étaient tels, depuis la défaite d’Arioviste et après ce dernier combat, même chez les plus lointaines peuplades de la Germanie, que si on les savait amis de Rome, on les respecterait. » Ils promettaient une grande quantité d’embarcations pour le transport de l’armée.

17. César, pour les raisons que j’ai dites, avait décidé de franchir le Rhin ; mais les bateaux lui semblaient un moyen trop peu sûr, et qui convenait mal à sa dignité et à celle du peuple romain. Aussi, en dépit de l’extrême difficulté que présentait la construction d’un pont, à cause de la largeur, de la rapidité et de la profondeur du fleuve, il estimait qu’il devait tenter l’entreprise ou renoncer à faire passer ses troupes autrement. Voici le nouveau procédé de construction qu’il employa. Il accouplait, à deux pieds l’une de l’autre, deux poutres d’un pied et demi d’épaisseur, légèrement taillées en pointe par le bas et dont la longueur était proportionnée à la profondeur du fleuve. Il les descendait dans le fleuve au moyen de machines et les enfonçait à coups de mouton, non point verticalement, comme des pilotis ordinaires, mais obliquement, inclinées dans la direction du courant ; en face de ces poutres, il en plaçait deux autres, jointes de même façon, à une distance de quarante pieds en aval et penchées en sens inverse du courant. Sur ces deux paires on posait des poutres larges de deux pieds, qui s’enclavaient exactement entre les pieux accouplés, et on plaçait de part et d’autre deux crampons qui empêchaient les couples de se rapprocher par le haut ; ceux-ci étant ainsi écartés et retenus chacun en sens contraire, l’ouvrage avait tant de solidité, et cela en vertu des lois de la physique, que plus la violence du courant était grande, plus le système était fortement lié. On posait sur les traverses des poutrelles longitudinales et, par dessus, des lattes et des claies. En outre, on enfonçait en aval des pieux obliques qui, faisant contrefort, appuyant l’ensemble de l’ouvrage, résistaient au courant ; d’autres étaient plantés à une petite distance en avant du pont c’était une défense qui devait, au cas où les Barbares lanceraient des troncs d’arbres ou des navires destinés à le jeter bas, atténuer la violence du choc et préserver l’ouvrage.

18. Dix jours après qu’on avait commencé à apporter les matériaux, toute la construction est achevée et l’armée passe le fleuve. César laisse aux deux têtes du pont une forte garde et se dirige vers le pays des Sugambres. Sur ces entrefaites, il reçoit des députations d’un grand nombre de cités ; à leur demande de paix et d’amitié, il répond avec bienveillance et ordonne qu’on lui amène des otages. Mais les Sugambres, qui avaient, dès l’instant où l’on commença de construire le pont, préparé leur retraite, sur le conseil des Tencthères et des Usipètes qui étaient auprès d’eux, avaient quitté leur pays en emportant tous leurs biens et étaient allés se cacher dans des contrées inhabitées et couvertes de forêts.

19. César, après être resté quelques jours sur leur territoire, incendia tous les villages et tous les bâtiments, coupa le blé, et se retira chez les Ubiens ; il leur promit de les secourir si les Suèves les attaquaient, et reçut d’eux les informations suivantes : les Suèves, ayant appris par leurs éclaireurs qu’on jetait un pont sur le Rhin, avaient, à la suite d’un conseil tenu selon leur usage, envoyé de tous côtés l’avis qu’on abandonnât les villes, qu’on déposât dans les forêts enfants, femmes et tout ce qu’on possédait, et que tous les hommes capables de porter les armes se concentrassent sur un même point. Le lieu choisi était à peu près au centre de la contrée habitée par les Suèves c’est là qu’ils avaient décidé d’attendre l’arrivée des Romains et là qu’ils devaient leur livrer la bataille décisive. Quand César connut ce plan, comme il avait atteint tous les objectifs qu’il s’était proposés en franchissant le Rhin - faire peur aux Germains, punir les Sugambres, délivrer les Ubiens de la pression qu’ils subissaient -, après dix-huit jours complets passés au-delà du Rhin, estimant avoir atteint un résultat suffisamment glorieux et suffisamment utile, il revint en Gaule et coupa le pont derrière lui.

20. César n’avait plus devant lui qu’une petite partie de l’été ; bien que dans ces régions - car toute la Gaule est tournée vers le nord - les hivers soient précoces, il voulut néanmoins partir pour la Bretagne, parce qu’il se rendait compte que dans presque toutes les guerres que nous avions faites contre les Gaulois, ceux-ci avaient reçu des secours de la Bretagne ; il pensait d’ailleurs que si la saison trop avancée ne lui laissait pas le temps de faire campagne, il lui serait néanmoins fort utile d’avoir seulement abordé dans l’île, et d’avoir vu ce qu’étaient ses habitants, reconnu les lieux, les ports, les points de débarquement : toutes choses qui étaient à peu près ignorées des Gaulois. En effet, à part les marchands, il est rare que personne se risque là-bas, et les marchands eux-mêmes ne connaissent rien en dehors de la côte et des régions qui font face à la Gaule. Aussi eut-il beau faire venir de partout des marchands, il lui était impossible de rien apprendre ni sur l’étendue de l’île, ni sur le caractère et l’importance des peuples qui l’habitent, ni sur leur manière de faire la guerre ou de vivre, ni sur les ports qui étaient capables de recevoir un grand nombre de gros navires.

21. Pour se renseigner là-dessus, avant de tenter l’entreprise, César détache, avec un navire de guerre, Casus Volusénus, qu’il jugeait propre à cette mission. Il lui donne comme instructions de faire une reconnaissance générale et de revenir au plus vite. De son côté, il part avec toutes ses troupes pour le pays des Morins, car c’est de là que le passage en Bretagne est le plus court. Il y rassemble des navires tirés de toutes les contrées voisines et la flotte qu’il avait construite l’été précédent pour la guerre des Vénètes. Cependant son projet s’ébruite et les marchands en portent la nouvelle aux Bretons : maints peuples de l’île lui envoient des députés pour offrir de livrer des otages et de faire soumission à Rome. Il leur donne audience, leur fait des promesses généreuses, les engage à persévérer dans ces sentiments, et les renvoie chez eux accompagnés de Commios, qu’il avait fait roi des Atrébates après sa victoire sur ce peuple ; il appréciait son courage et son intelligence, il le jugeait fidèle, et son autorité était grande dans le pays. Il lui ordonne de visiter le plus de peuples possible, de les engager à se placer sous le protectorat de Rome, et d’annoncer son arrivée prochaine. Volusénus, après avoir reconnu les lieux autant qu’il put le faire sans oser débarquer et courir les risques d’un contact avec les Barbares, rentre au bout de quatre jours et rapporte à César ce qu’il a observé.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:17

22. Pendant que César s’attardait chez les Morins pour armer sa flotte, beaucoup de leurs tribus envoyèrent des députés lui présenter des excuses au sujet de leur conduite passées ils avaient fait la guerre au peuple romain en hommes frustes et ignorants de notre caractère ; ils se déclaraient prêts à exécuter les ordres de César. Celui-ci, trouvant la conjoncture fort heureuse - car il ne voulait pas laisser un ennemi derrière lui, la saison était trop avancée pour leur faire la guerre, enfin, il estimait que l’expédition de Bretagne passait avant d’aussi minces soucis -, fixe un chiffre élevé d’otages à livrer. Ils les lui amènent, et il reçoit leur soumission. Ayant rassemblé et fait ponter environ quatre-vingts navires de transport, nombre qu’il jugeait suffisant pour transporter deux légions, il distribua ce qu’il avait en outre de vaisseaux de guerre à son questeur, à ses légats et à ses préfets. A ces unités s’ajoutaient dix-huit transports qui étaient à huit milles de là, empêchés par les vents contraires de rallier le même port : il les assigna à la cavalerie. Le reste de l’armée fut confié aux légats Quintus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculéius Cotta, avec mission de la conduire chez les Ménapes et dans les cantons morins qui n’avaient pas envoyé de députés. Le légat Publius Sulpicius Rufus, avec la garnison qui fut jugée convenable, fut préposé à la garde du port.

23. Quand il eut pris ces mesures, profitant d’un temps favorable, il leva l’ancre aux environs de la troisième veille ; les cavaliers devaient gagner l’autre port, s’y embarquer et le suivre. Tandis que ceux-ci procédaient avec un peu trop de lenteur, César, vers la quatrième heure du jour, atteignit la Bretagne avec ses premiers navires, et là il vit, rangées sur toutes les collines, les troupes de l’ennemi en armes. La configuration des lieux était telle, la mer était si étroitement resserrée entre les hauteurs, que de celles-ci on pouvait lancer des projectiles sur le rivage. Jugeant un pareil lieu tout à fait impropre à un débarquement, César attendit à l’ancre jusqu’à la neuvième heure que le reste de sa flotte fût arrivé. Cependant, ayant convoqué les légats et les tribuns, il leur expliqua ce qu’il avait appris de Volusénus et quels étaient ses desseins ; il leur recommanda que, conformément aux exigences de la guerre, et surtout de la guerre navale où les choses vont vite et changent sans cesse, toutes les manoeuvres fussent exécutées au commandement et dans l’instant voulu. Quand il les eut renvoyés, il se trouva avoir en même temps un bon vent et une marée propice ; il donna le signal, on leva l’ancre et, après avoir parcouru environ sept milles, il arriva à une plage découverte où il put ranger ses vaisseaux.

24. Mais les Barbares, quand ils s’étaient rendu compte de nos intentions, avaient envoyé en avant leur cavalerie et leurs chars - moyen de combat qui leur est familiers -, le reste de leurs troupes avait suivi de près, et ils s’opposaient à notre débarquement. Ce qui rendait notre entreprise très difficile, c’est que nos vaisseaux, en raison de leurs dimensions, étaient forcés de s’arrêter en pleine eau, et que nos soldats, ignorant la nature des lieux, ayant les mains embarrassées, ployant sous le poids considérable de leurs armes, devaient en même temps sauter à bas des navires, lutter pour n’être pas renversés par les vagues, et se battre avec les ennemis, tandis que ceux-ci, restant à pied sec ou n’avançant que peu dans l’eau, ayant la liberté de leurs membres, connaissant les lieux à merveille, lançaient leurs traits avec assurance et poussaient contre nous leurs chevaux, qui avaient l’habitude de la mer. Tout cela troublait nos hommes, qui, d’ailleurs, n’avaient aucune expérience de ce genre de combat : aussi n’avaient-ils pas le même mordant et le même entrain qu’habituellement, lorsqu’ils combattaient sur terre.

25. Quand César vit cela, il ordonna que les vaisseaux longs, dont l’aspect était plus nouveau pour les Barbares et qui manoeuvraient avec plus de souplesse, s’éloignassent un peu des transports et, faisant force de rames, allassent se mettre en ligne sur le flanc droit de l’ennemi ; de là, mettant en action frondes, arcs, balistes, ils devaient refouler l’ennemi. Cette manoeuvre nous fut d’une grande utilité. En effet, troublés par la forme de nos navires, par le mouvement des rames, par ce que nos machines leur offraient de singulier, les Barbares s’arrêtèrent, puis reculèrent légèrement. Mais nos soldats hésitaient surtout à cause de la profondeur de l’eau ; alors celui qui portait l’aigle de la dixième légion, après avoir demandé aux dieux que son initiative fût favorable à la légion : « Camarades, s’écria-t-il d’une voix forte, sautez à la mer, si vous ne voulez pas livrer votre aigle à l’ennemi moi, du moins, j’aurai fait mon devoir envers Rome et envers notre général. » A ces mots, il s’élança du navire et se dirigea vers l’ennemi, l’aigle en mains. Alors les nôtres, s’exhortant mutuellement à ne pas souffrir un tel déshonneur, sautèrent ensemble hors du vaisseau. Et quand ceux des navires voisins les aperçurent, ils les suivirent et s’avancèrent vers l’ennemi.

26. On combattit avec acharnement des deux côtés. Cependant, comme les nôtres ne pouvaient ni garder leurs rangs, ni prendre pied solidement, ni suivre leurs enseignes, et que chacun au sortir de son navire se rangeait sous les enseignes qu’il rencontrait, il en résultait un grand désordre ; les ennemis, eux, qui connaissaient tous les bas-fonds, dès qu’ils apercevaient quelques isolés sortant d’un navire, profitant de leur embarras, poussaient leurs chevaux sur eux et les attaquaient ; ils entouraient en force les petits groupes, tandis que d’autres, sur notre droite, prenaient de flanc l’ensemble sous une grêle de traits. Voyant cela, César fit emplir de soldats les chaloupes des vaisseaux longs et les bateaux de reconnaissance, et il envoyait des renforts à ceux qu’il voyait en danger. Dès que nos soldats purent se reformer sur le rivage, et comme tous avaient rejoint, ils chargèrent l’ennemi et le mirent en déroute ; mais ils ne purent le poursuivre bien loin, parce que la cavalerie n’avait pu rester dans la bonne direction et atteindre l’île. Ce fut tout ce qui manqua à la fortune accoutumée de César.

27. Les ennemis, après leur défaite, dès qu’ils eurent cessé de fuir, s’empressèrent d’envoyer une ambassade à César pour lui demander la paix : ils promirent de donner des otages et d’exécuter ce qu’il commanderait. En même temps qu’elle, vint Commios l’Atrébate, dont j’ai dit plus haut que César l’avait envoyé avant lui en Bretagne. Comme il venait de débarquer et faisait connaître aux Bretons, en porte-parole de César, son message, ils s’étaient emparés de lui et l’avaient chargé de chaînes ; après le combat, ils le renvoyèrent, et en demandant la paix ils rejetèrent sur la foule la responsabilité de cet attentat, en le priant de pardonner une faute due à l’ignorance. César, après leur avoir reproché de lui avoir fait la guerre sans motif, alors qu’ils lui avaient spontanément envoyé des députés sur le continent pour solliciter la paix, déclara qu’il pardonnait à leur ignorance et demanda des otages ; ils en fournirent une partie sur-le-champ ; les autres, qu’ils devaient faire venir d’assez loin, seraient livrés dans peu de jours. En attendant, ils renvoyèrent leurs soldats aux champs et les chefs commencèrent de venir de toutes parts pour recommander à César leurs intérêts et ceux de leurs cités.

28. La paix étant ainsi assurée, quatre jours après que nous étions arrivés en Bretagne, les dix-huit navires dont il a été question plus haut, qui avaient embarqué la cavalerie, quittèrent le port du nord par vent léger. Ils approchaient de l’île et on les voyait de notre camp, lorsque soudain s’éleva une tempête d’une telle violence qu’aucun d’eux ne put plus tenir sa route, et que les uns furent ramenés à leur point de départ, tandis que les autres étaient fort dangereusement entraînés vers l’extrémité sud-ouest de l’île ; ils jetèrent l’ancre malgré la tempête, mais menacés d’être submergés par les vagues, ils durent piquer vers le large et s’enfoncer dans la nuit ; ils finirent par atteindre le continent.

29. Le sort voulut que cette même nuit ce fût pleine lune, moment où les marées de l’océan sont les plus hautes ; et les nôtres ignoraient la chose. Aussi les vaisseaux longs, dont César s’était servi pour transporter son infanterie et qu’il avait tirés au sec, se trouvèrent-ils remplis d’eau, cependant que les vaisseaux de transport, qu’on avait mis à l’ancre, étaient maltraités par la tempête sans qu’on eût aucun moyen d’y faire la manoeuvre ou de leur porter secours. Un très grand nombre de navires furent brisés ; les autres, ayant perdu câbles, ancres et autres agrès, étaient hors d’usage : cette situation, comme il était inévitable, émut fort toute l’armée. Il n’y avait pas, en effet, d’autres navires qui pussent nous ramener, on n’avait rien de ce qu’il fallait pour réparer la flotte, enfin, chacun pensant qu’on devait hiverner en Gaule, on n’avait pas fait de provisions de blé pour passer l’hiver dans cette île.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:17

30. Quand ils surent notre embarras, les chefs bretons qui étaient venus trouver César après la bataille se concertèrent : voyant que les Romains n’avaient ni cavalerie, ni bateaux, ni blé, se rendant compte du petit nombre de nos effectifs d’après les dimensions de notre camp, qui était d’autant plus restreint que César avait emmené ses légions sans bagages, il leur parut que le meilleur parti à prendre était de se révolter, de nous empêcher de nous procurer du blé et des vivres, et de traîner les choses jusqu’à l’hiver : quand ils nous auraient vaincus, ou qu’ils nous auraient interdit le retour, personne, pensaient-ils, n’oserait plus passer en Bretagne pour y porter la guerre. Ayant donc renoué leur coalition, ils se mirent à quitter peu à peu le camp et à rappeler en secret les hommes qu’ils avaient renvoyés aux champs.

31. César n’était pas encore au courant de leurs projets ; mais, après ce qui était arrivé à sa flotte, et en voyant les Bretons interrompre leurs livraisons d’otages, il se doutait de ce qui allait se produire. Aussi prenait-il des précautions pour parer à tout événement. Chaque jour il faisait apporter du blé de la campagne dans le camp ; le bois et le bronze des vaisseaux qui avaient le plus souffert étaient employés à réparer les autres, et il faisait venir du continent ce qu’il fallait pour ces travaux. De la sorte, les soldats s’y employant avec la plus grande ardeur, César arriva, avec une perte de douze navires, à ce que les autres fussent en état de bien naviguer.

32. Sur ces entrefaites, comme, selon l’habitude, une légion - c’était la septième - avait été envoyée au blé, et sans que rien jusque-là se fût produit qui pût faire craindre des hostilités, une partie des Bretons restant aux champs, d’autres même fréquentant notre camp, les gardes qui étaient en avant des portes annoncèrent à César qu’un nuage de poussière d’une grosseur insolite se voyait du côté où était partie la légion. César - et il ne se trompait point - soupçonna quelque surprise des Barbares il prit avec lui, pour aller de ce côté, les cohortes qui étaient aux postes de garde, et ordonna que deux de celles qui restaient en fissent la relève, tandis que les autres s’armeraient et le suivraient sans retard. S’étant avancé à quelque distance du camp, il vit que les siens étaient pressés par l’ennemi et se défendaient péniblement la légion formait une masse compacte sur laquelle les traits pleuvaient de toutes parts. Comme, en effet, le blé avait été coupé partout, sauf en un endroit, l’ennemi, soupçonnant que nous y viendrions, s’était caché la nuit dans des bois ; puis, tandis que nos hommes étaient dispersés, sans armes, et occupés à moissonner, ils les avaient assaillis soudainement, en avaient tué quelques-uns, et avaient jeté le trouble chez les autres qui n’arrivaient pas à se former régulièrement ; en même temps, la cavalerie et les chars les avaient enveloppés.

33. Voici comment ils combattent de ces chars. Ils commencent par courir de tous côtés en tirant la peur qu’inspirent leurs chevaux et le fracas des roues suffisent en général à jeter le désordre dans les rangs ; puis, ayant pénétré entre les escadrons, ils sautent à bas de leurs chars et combattent à pied. Cependant les conducteurs sortent peu à peu de la mêlée et placent leurs chars de telle manière que, si les combattants sont pressés par le nombre, ils puissent aisément se replier sur eux. Ils réunissent ainsi dans les combats la mobilité du cavalier à la solidité du fantassin ; leur entraînement et leurs exercices quotidiens leur permettent, quand leurs chevaux sont lancés au galop sur une pente très raide, de les retenir, de pouvoir rapidement les prendre en mains et les faire tourner ; ils ont aussi l’habitude de courir sur le timon, de se tenir ferme sur le joug, et de là, de rentrer dans leurs chars en un instante.

34. Cette tactique inattendue troublait nos soldats, et César vint fort à propos les secourir, car à son arrivée les ennemis s’arrêtèrent, et les nôtres se ressaisirent. Ayant obtenu ce résultat, César jugea l’occasion peu favorable pour attaquer et livrer bataille il resta sur place, et, après une brève attente, ramena ses légions au camp. Pendant que ces événements se déroulaient, accaparant l’attention de toutes nos troupes, les Bretons qui étaient restés dans la campagne se retirèrent. Ce fut ensuite pendant plusieurs jours une série ininterrompue de mauvais temps, qui nous retint au camp et empêcha l’ennemi d’attaquer. Dans cet intervalle, les Barbares envoyèrent de tous côtés des messagers, faisant savoir combien nous étions peu nombreux, expliquant quelle occasion s’offrait de faire du butin et de conquérir pour toujours l’indépendance, si les Romains étaient chassés de leur camp. Cela amena la concentration rapide de grandes forces d’infanterie et de cavalerie, qui se dirigèrent vers notre camp.

35. César prévoyait qu’il arriverait ce qui était arrivé précédemment : si les ennemis étaient repoussés, l’avantage de la rapidité leur permettrait de nous échapper ; néanmoins, disposant d’environ trente cavaliers, que Commios l’Atrébate, dont on a parlé plus haut, avait emmenés avec lui, il rangea ses légions en bataille devant le camp. Le combat s’engagea, et presque aussitôt les ennemis cédèrent devant notre attaque et prirent la fuite. Nos soldats les poursuivirent aussi loin qu’ils purent courir et que leurs forces le leur permirent, en tuèrent un grand nombre, puis rentrèrent au camp après avoir incendié toutes les maisons sur une vaste étendue.

36. Le même jour, des députés vinrent trouver César de la part des ennemis pour lui demander la paix. César doubla le nombre d’otages qu’il avait exigés et prescrivit qu’on les lui amenât sur le continent, car il ne voulait pas, l’équinoxe étant proche, s’exposer aux dangers de l’hiver avec des vaisseaux en mauvais état. Profitant d’un vent favorable, il leva l’ancre peu après minuit ; sa flotte atteignit intacte le continent ; mais deux navires de transport ne purent toucher aux mêmes ports que les autres, et furent poussés un peu plus base.

37. Ces navires débarquèrent environ trois cents soldats, qui se dirigèrent vers le camp romain ; mais les Morins, que César, en partant pour la Bretagne, avait laissés pacifiés, cédant à l’appât du butin, les entourèrent avec un nombre d’hommes d’abord peu considérable, et les invitèrent à déposer les armes, s’ils ne voulaient pas être massacrés. Comme ceux-ci, ayant formé le cercle, se défendaient, ils ne tardèrent pas à avoir autour d’eux quelque six mille hommes, accourus aux cris. Quand il apprit la chose, César envoya au secours des siens toute la cavalerie qui était au camp. Pendant ce temps, les nôtres tinrent tête à l’attaque : plus de quatre heures durant, ils combattirent avec un grand courage et tuèrent beaucoup d’adversaires tout en n’ayant que peu de blessés. Quand notre cavalerie apparut, les ennemis jetèrent leurs armes et prirent la fuite : on en fit un grand massacre.

38. César, le lendemain, envoya son légat Titus Labiénus, avec les légions qu’il avait ramenées de Bretagne, chez les Morins qui s’étaient révoltés. Ceux-ci, les marais étant à sec, ne pouvaient s’y réfugier comme ils l’avaient fait l’année précédente ; ils tombèrent presque tous entre les mains de Labiénus. Par contre, les légats Quintus Titurius et Lucius Cotta, qui avaient conduit les légions sur le territoire des Ménages, après avoir ravagé tous leurs champs, coupé leur blé, incendié leurs maisons, durent revenir auprès de César, parce que les Ménapes s’étaient tous cachés dans de très épaisses forêts. César fit hiverner toutes ses légions chez les Belges. Il n’y eut que deux cités de Bretagne qui lui envoyèrent là leurs otages ; les autres négligèrent leurs promesses. Ces campagnes terminées, le Sénat, à la suite du rapport de César, décréta vingt jours d’actions de grâces.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:17

LIVRE CINQUIÈME
54 av. J.-C.

1. Sous le consulat de Lucius Domitius et d’Appius Claudius, César, quittant ses quartiers d’hiver pour aller en Italie, comme il avait accoutumé de faire chaque année, ordonne à ses légats, qu’il avait mis à la tête des légions, de faire construire pendant l’hiver le plus grand nombre de vaisseaux possible et de faire réparer les anciens. Il indique quelles doivent en être les dimensions et la forme. Pour la rapidité du chargement et la facilité de la mise à sec, il les fait un peu plus bas que ceux dont nous avons coutume d’user sur notre mer, d’autant qu’il avait observé que les vagues, par suite du flux et du reflux, étaient moins hautes ; à cause des charges et du grand nombre de chevaux et bêtes de somme qu’ils devaient transporter, il leur donne une largeur un peu supérieure à celle des bâtiments dont nous nous servons sur les autres mers. Il ordonne qu’ils soient tous du type léger, à voiles et à rames, disposition que facilite beaucoup leur faible hauteur. Ce qui est nécessaire à leur armement, il le fait venir d’Espagne. Puis, ayant achevé de tenir ses assises dans la Gaule citérieure, il part pour l’Illyricum, sur la nouvelle que les Pirustes désolaient par leurs incursions les confins de la province. Dès son arrivée, il ordonne aux cités de lever des troupes et leur fixe un point de rassemblement. Quand ils apprennent la chose, les Pirustes lui envoient des députés pour lui dire que la nation n’est pour rien dans ce qui s’est passé, et se déclarent prêts à fournir toutes les satisfactions qu’il exigera. Après les avoir entendus, César leur ordonne de lui livrer des otages et fixe le jour de la remise : en cas de manquement, ce sera la guerre. On les amène au jour dit, selon ses ordres ; il nomme des arbitres pour estimer les dommages subis par chaque cité et en fixer la réparation.

2. Ayant réglé cette affaire et tenu ses assises, il retourne dans la Gaule citérieure, et de là, part pour l’armée. Dès son arrivée, il visite tous les quartiers d’hiver et trouve tout équipés, grâce à l’activité singulière des troupes, alors qu’on manquait de tout, environ six cents navires du type que nous avons décrit plus haut, et vingt-huit vaisseaux longs : il ne manquait pas grand-chose pour qu’on pût les mettre à la mer sous peu de jours. Il félicite les soldats et ceux qui ont dirigé l’entreprise, explique ses intentions, et ordonne que tous se concentrent à Portus Itius, d’où il savait que la traversée était la plus aisée, et d’où il n’y a que trente milles environ du continent en Bretagne ; il laissa les effectifs qu’il jugea nécessaires pour cette opération. Quant à lui, prenant quatre légions sans bagages et huit cents cavaliers, il se rend chez les Trévires, parce qu’ils s’abstenaient de venir aux assemblées, ne reconnaissaient pas son autorité et essayaient, disait-on, d’attirer les Germains trans-rhénans.

3. Ce peuple a la plus forte cavalerie de toute la Gaule, une infanterie nombreuse et il touche, comme nous l’avons dit, au Rhin. Deux hommes s’y disputaient le pouvoir Indutiomaros et Cingétorix. Celui-ci, dès qu’on sut l’approche de César et de ses légions, vint le trouver, donna l’assurance que lui et les siens resteraient dans le devoir et ne trahiraient pas l’amitié du peuple romain, et l’instruisit de ce qui se passait chez les Trévires. Indutiomaros, au contraire, se mit à lever de la cavalerie et de l’infanterie et à préparer la guerre, cachant dans la forêt des Ardennes, qui s’étend sur une immense étendue, au milieu du territoire des Trévires, depuis le Rhin jusqu’aux frontières des Rèmes, ceux à qui leur âge ne permettait pas de porter les armes. Puis quand il voit qu’un assez grand nombre de chefs trévires, cédant à leur amitié pour Cingétorix et à la frayeur que leur causait l’arrivée de nos troupes, se rendaient auprès de César et, ne pouvant rien pour la nation, le sollicitaient pour eux-mêmes, il craint d’être abandonné de tous et envoie des députés à César : « S’il n’avait pas voulu quitter les siens et venir le trouver, c’était pour pouvoir mieux maintenir la cité dans le devoir, car on pouvait craindre que, si tous les nobles s’en allaient, le peuple, dans son ignorance, ne se laissât entraîner ; la cité lui obéissait donc, et si César y consentait, il viendrait dans son camp placer sous sa protection sa personne et la cité. »

4. César n’ignorait pas ce qui lui dictait ces paroles et ce qui le détournait de ses premiers desseins ; pourtant, ne voulant pas être contraint de passer tout l’été chez les Trévires quand tout était prêt pour la guerre de Bretagne, il ordonna à Indutiomaros de venir avec deux cents otages. Quand celui-ci les eut amenés, et parmi eux son fils et tous ses proches que César avait réclamés nommément, il le rassura et l’exhorta à rester dans le devoir ; mais il n’en fit pas moins comparaître les chefs trévires et les rallia un à un à Cingérorix : ce n’était pas seulement une juste récompense de ses services ; César voyait aussi un grand intérêt à fortifier autant que possible le crédit d’un homme en qui il avait trouvé un exceptionnel dévouement. Ce fut pour Indutiomaros un coup sensible, que de se voir mis en moindre faveur auprès des siens ; et lui qui déjà nous était hostile, il en conçut un ressentiment qui exaspéra sa haine.

5. Ces affaires une fois réglées, César se rend à Portus Itius avec ses légions. Là, il apprend que soixante navires, qui avaient été construits chez les Meldes, ont été rejetés par la tempête, et, incapables de tenir leur route, ont dû revenir à leur point de départ ; quant aux autres, il les trouve prêts à naviguer et pourvus de tout le nécessaire. La cavalerie de toute la Gaule se rassemble là, forte de quatre mille chevaux, avec les chefs de toutes les nations ; César avait résolu de n’en laisser en Gaule qu’un tout petit nombre, ceux dont il était sûr, et d’emmener les autres comme otages, parce qu’il craignait un soulèvement de la Gaule en son absence.

6. Au nombre de ces chefs était l’Héduen Dumnorix, dont nous avons déjà parlé. Il était des premiers que César eût pensé à garder avec lui, car il savait son goût de l’aventure, sa soif de domination, sa hardiesse et l’autorité dont il jouissait parmi les Gaulois. De plus, Dumnorix avait dit dans une assemblée des Héduens que César lui offrait d’être roi de ce peuple, propos qui les inquiétait fort, sans qu’ils osassent députer à César pour dire qu’ils n’acceptaient pas son projet ou prier qu’il y renonçât. César avait connu le trait par ses hôtes. Dumnorix commença par user de toutes sortes de prières pour obtenir qu’on le laissât en Gaule : « Il n’avait pas l’habitude de naviguer et redoutait la mer ; il était retenu par des devoirs religieux. » Quand il vit qu’il se heurtait à un refus catégorique, n’ayant plus aucun espoir de succès, il se mit à intriguer auprès des chefs gaulois, leur faisant peur, les prenant chacun à part et les exhortant à rester sur le continent : « Ce n’était pas sans raison, disait-il, qu’on enlevait à la Gaule toute sa noblesse : le projet de César, qui n’osait pas la massacrer sous les yeux des Gaulois, était de la transporter en Bretagne pour l’y faire périr. » Aux autres, Dumnorix jurait et faisait jurer qu’ils exécuteraient d’un commun accord ce qu’ils croiraient utile aux intérêts de la Gaule. Bien des gens dénonçaient ces menées à César.

7. Lorsqu’il connut cette situation, sa pensée fut la suivante : en raison du rang où il plaçait la nation héduenne, tout tenter pour retenir Dumnorix et le détourner de ses desseins ; mais comme, d’autre part, l’égarement du personnage ne faisait, visiblement, que croître, prendre ses précautions pour qu’il ne pût être un danger ni pour lui, ni pour l’État. En conséquence, ayant été retenu au port environ vingt-cinq jours par le chorus, vent qui souffle le plus souvent, en toute saison, sur ces côtes, il s’appliqua à garder Dumnorix dans le devoir, sans pour cela négliger de se tenir au courant de tous les plans qu’il formait ; enfin, profitant d’un vent favorable, il donne aux fantassins et aux cavaliers l’ordre d’embarquer. Mais, tandis que cette opération occupait l’attention de tous, Dumnorix quitta le camp, à l’insu de César, avec la cavalerie héduenne, et prit le chemin de son pays. Quand il apprend la chose, César suspend le départ et, toute affaire cessante, envoie une grande partie de la cavalerie à sa poursuite, avec ordre de le ramener ; s’il résiste, s’il refuse d’obéir, il commande qu’on le tue, car il n’attendait rien de sensé, loin de sa présence, d’un homme qui lui avait désobéi en face. Dumnorix, sommé de revenir, résiste, met l’épée à la main, supplie les siens de faire leur devoir, répétant à grands cris qu’il est libre et appartient à un peuple libres. Conformément aux ordres, on l’entoure et on le tue ; quant aux cavaliers héduens, tous reviennent auprès de César.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:17

8. Cette affaire terminée, César laissa Labiénus sur le continent avec trois légions et deux mille cavaliers, pour garder les ports et pourvoir au blé, pour surveiller les événements de Gaule et prendre les décisions que comporteraient les circonstances ; lui-même, avec cinq légions et autant de cavaliers qu’il en avait laissés sur le continent, il leva l’ancre au coucher du soleil. Il fut d’abord poussé par un léger vent du sud-ouest ; mais vers minuit le vent tomba, il ne put tenir sa route, et, emporté assez loin par le courant de marée, quand le jour parut, il aperçut sur sa gauche la Bretagne qu’il avait manquée. Alors il suivit le courant qui portait maintenant en sens contraire et fit force de rames pour aborder à cet endroit de l’île que l’été précédent il avait reconnu pour très favorable à un débarquement. En cette occasion nos soldats furent au-dessus de tout éloge avec des navires de transport, et lourdement chargés, ils purent, en ramant sans relâche, aller aussi vite que les vaisseaux longs. On atteignit la Bretagne, avec toute la flotte, vers midi, sans voir l’ennemi sur ce point ; comme César le sut plus tard par des prisonniers, des groupes nombreux s’y étaient assemblés et, effrayés à la vue de tant de vaisseaux - avec ceux de l’année précédente, et ceux que des particuliers avaient construits pour leur usage, c’était plus de huit cents navires qui avaient paru à la fois, - ils avaient quitté le rivage pour aller se cacher sur les hauteurs.

9. César fit débarquer ses troupes et choisit un emplacement convenable pour son camp ; lorsqu’il sut par des prisonniers où s’était arrêté l’ennemi, laissant près de la mer dix cohortes et trois cents cavaliers pour la garde des navires, avant la fin de la troisième veille, il marcha à l’ennemi ; il craignait d’autant moins pour sa flotte qu’il la laissait à l’ancre sur une plage douce et tout unie ; il donna le commandement du détachement et de la flotte à Quintus Atrius. Pour lui, une marche de nuit d’environ douze milles l’amena en vue de l’ennemi. Celui-ci s’avança vers le fleuve avec sa cavalerie et ses chars et, d’une position dominante, essaya de nous interdire le passage et engagea la bataille. Repoussés par nos cavaliers, les Barbares se cachèrent dans les bois : ils trouvaient là une position remarquablement fortifiée par la nature et par l’art, qu’ils avaient aménagée antérieurement, sans doute pour quelque guerre entre eux : car on avait abattu un grand nombre d’arbres, et on s’en était servi pour obstruer tous les accès. Disséminés en tirailleurs, ils lançaient des traits de l’intérieur de la forêt et nous interdisaient l’entrée de leur forteresse. Mais les soldats de la septième légion, ayant formé la tortue et poussé une terrasse d’approche jusqu’au retranchement ennemi, prirent pied dans la place et les chassèrent de la forêt sans éprouver de pertes sensibles. César défendit qu’on les poursuivît plus loin, parce qu’il ne connaissait pas le pays et parce que, la journée étant déjà fort avancée, il voulait en consacrer la fin à la fortification du camp.

10. Le lendemain matin, il envoya fantassins et cavaliers en trois corps, à la poursuite de l’ennemi en fuite. Ils avaient fait un assez long chemin, et déjà on apercevait les derniers fuyards, quand des cavaliers envoyés par Quintus Atrius vinrent annoncer à César que, la nuit précédente, une très violente tempête s’était élevée, et que presque tous les vaisseaux avaient été désemparés et jetés à la côte, câbles et ancres ayant cédé et les matelots et les pilotes n’ayant pu soutenir la violence de l’ouragan les navires, heurtés les uns contre les autres, avaient beaucoup souffert.

11. A cette nouvelle, César ordonne qu’on rappelle légionnaires et cavaliers, qu’ils s’arrêtent et fassent demi-tour ; lui-même retourne aux navires ; ce que messagers et lettre lui avaient appris se confirme, en somme, à ses yeux : quarante navires étaient perdus, mais les autres paraissaient pouvoir être réparés, au prix d’un grand travail. Il choisit des ouvriers dans les légions et en fait venir d’autres du continent ; il écrit à Labiénus d’avoir à construire, avec les légions dont il dispose, le plus de navires possible. De son côté, bien que ce fût un grand travail, et qui dût coûter beaucoup de peine, il prit le parti, qui lui parut le meilleur, de tirer à sec toute la flotte et de l’enfermer avec le camp dans une fortification communee. Cette opération demanda environ dix jours d’un labeur que la nuit même n’interrompait pas. Une fois les navires mis à sec et le camp parfaitement fortifié, laissant pour garder la flotte les mêmes troupes que précédemment, il retourne à l’endroit qu’il avait quitté. Il y trouva des forces bretonnes déjà nombreuses qui s’étaient rassemblées là de toutes parts, sous les ordres de Cassivellaunos à qui, d’un commun accord, on avait confié tous pouvoirs pour la conduite de la guerre c’est un prince dont le territoire est séparé des États maritimes par un fleuve qu’on nomme la Tamise, à environ quatre-vingt milles de la mer. Il n’avait cessé jusque-là d’être en guerre avec les autres peuples ; mais l’effroi causé par notre arrivée avait déterminé les Bretons à lui donner le commandement suprême.

12. L’intérieur de la Bretagne est peuplé d’habitants qui se disent, en vertu d’une tradition orale, autochtones ; sur la côte vivent des peuplades qui étaient venues de Belgique pour piller et faire la guerre (presque toutes portent les noms des cités d’où elles sont issues) ; ces hommes, après la guerre, restèrent dans le pays et y devinrent colons. La population de l’île est extrêmement dense, les maisons s’y pressent, presque entièrement semblables à celles des Gaulois, le bétail abonde. Pour monnaie on se sert de cuivre, de pièces d’or ou de lingots de fer d’un poids déterminée. Le centre de l’île produit de l’étain, la région côtière du fer, mais en petite quantité ; le cuivre vient du dehors. Il y a des arbres de toute espèce, comme en Gaule, sauf le hêtre et le sapin. Le lièvre, la poule et l’oie sont à leurs yeux nourriture interdite ; ils en élèvent cependant, pour le plaisir. Le climat est plus tempéré que celui de la Gaule, les froids y étant moins rigoureux.

13. L’île a la forme d’un triangle, dont un côté fait face à la Gaule. Des deux angles de ce côté, l’un, vers le Cantium, où abordent à peu près tous les navires venant de Gaule, regarde l’orient ; l’autre, plus bas, est au midi. Ce côté se développe sur environ cinq cents milles. Le deuxième regarde l’Espagne et le couchant dans ces parages est l’Hibernie, qu’on estime deux fois plus petite que la Bretagne ; elle est à la même distance de la Bretagne que celle-ci de la Gaule. A mi-chemin est l’île qu’on appelle Mona ; il y a aussi, dit-on, plusieurs autres îles plus petites, voisines de la Bretagne, à propos desquelles certains auteurs affirment que la nuit y règne pendant trente jours de suite, au moment du solstice d’hiver. Pour nous, nos enquêtes ne nous ont rien révélé de semblable ; nous constations toutefois, par nos clepsydres, que les nuits étaient plus courtes que sur le continent. La longueur de ce côté du triangle, d’après l’opinion desdits auteurs, est de sept cents milles. Le troisième fait face au nord ; il n’y a aucune terre devant lui, sauf, à son extrémité, la Germanie. La longueur de cette côte est évaluée à huit cents milles. Ainsi l’ensemble de l’île a deux mille milles de tour.

14. De tous les habitants de la Bretagne, les plus civilisés, de beaucoup, sont ceux qui peuplent le Cantium, région tout entière maritime ; leurs moeurs ne diffèrent guère de celles des Gaulois. Ceux de l’intérieur, en général, ne sèment pas de blé ; ils vivent de lait et de viande, et sont vêtus de peaux. Mais c’est un usage commun à tous les Bretons de se teindre le corps au pastel, qui donne une couleur bleue, et cela rend leur aspect particulièrement terrible dans les combats. Ils portent de longues chevelures, et se rasent toutes les parties du corps à l’exception de la tête et de la lèvre supérieure. Leurs femmes sont en commun entre dix ou douze, particulièrement entre frères et entre pères et fils ; mais les enfants qui naissent de cette promiscuité sont réputés appartenir à celui qui a été le premier époux.

15. La cavalerie et les chars ennemis eurent un vif engagement avec notre cavalerie pendant que nous étions en marche ; néanmoins nous eûmes partout le dessus et les Bretons furent repoussés vers des forêts et des collines ; nous en tuâmes beaucoup, mais une poursuite trop ardente nous causa quelques pertes. Les ennemis attendirent un certain temps ; puis, tandis que nos soldats étaient sans méfiance et tout occupés à fortifier le camp, ils firent soudain irruption hors des forêts et, tombant sur ceux qui étaient de garde en avant du camp, livrèrent un violent combat ; César envoya en soutien deux cohortes, et il choisit les premières de deux légions ; elles prirent position en ne laissant entre elles qu’un très petit intervalle ; mais l’ennemi, profitant du trouble que causait chez les nôtres ce nouveau genre de combat, eut l’audace de se précipiter entre les deux cohortes et se dégagea sans pertes. Ce jour-là Quintus Labérius Durus, tribun militaire, est tué. L’envoi de nouvelles cohortes permet de repousser l’ennemi.

16. L’affaire, avec tous ses incidents, fut instructive : comme elle se déroulait sous les yeux de tous et devant le camp, on put se rendre compte que nos soldats, trop pesamment armés, ne pouvant poursuivre l’ennemi s’il se retirait et n’osant pas s’écarter de leurs enseignes, étaient mal préparés à combattre un tel adversaire ; que, d’autre part, notre cavalerie ne pouvait livrer bataille sans grave danger, parce que les ennemis cédaient le plus souvent par feinte, et, quand ils avaient attiré les nôtres à quelque distance des légions, sautaient à bas de leurs chars et livraient, à pied, un combat inégal. En tant que le combat restait un combat de cavalerie, il se livrait dans de telles conditions que le danger était exactement le même pour le poursuivant et le poursuivi. Ajoutez à cela qu’ils ne combattaient jamais par masses, mais en ordre dispersé et à de très grands intervalles, et qu’ils avaient des postes de réserve échelonnés de distance en distance, ce qui leur permettait de s’offrir mutuellement, à tour de rôle, une ligne de retraite et de remplacer les combattants fatigués par d’autres dont les forces étaient intactes.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:17

17. Le lendemain, les ennemis prirent position loin du camp, sur les collines : ils ne se montraient que par petits groupes, et attaquaient nos cavaliers avec moins de vigueur que la veille. Mais à midi, comme César avait envoyé au fourrage trois légions et toute la cavalerie sous le commandement du légat Caïus Trébonius, soudain, de toutes parts, ils se précipitèrent sur nos fourrageurs, et leur élan les porta jusqu’aux enseignes et aux légions. Les nôtres, contre-attaquant avec vigueur, les repoussèrent, et ils les suivirent sans relâche ; nos cavaliers, rassurés par ce soutien, puisqu’ils voyaient les légions derrière eux, les chargèrent impétueusement et, en faisant un grand massacre, ne leur laissèrent pas le moyen de se reformer ni de faire front ou de sauter à bas des chars. Cette déroute entraîna sur-le-champ la dispersion des auxiliaires qui étaient venus de tous côtés, et jamais plus dans la suite les ennemis ne nous livrèrent bataille avec l’ensemble de leurs forces.

18. César, mis au courant de leur plan, conduisit son armée vers la Tamise, pour la faire pénétrer dans le pays de Cassivellaunos ; ce fleuve n’est guéable qu’en un seul endroit, et non sans peine. Quand il y fut arrivé, il s’aperçut que sur l’autre rive d’importantes forces ennemies étaient rangées : En outre, la berge était défendue par des pieux pointus qui la bordaient, et d’autres pieux du même genre, que l’eau recouvrait, étaient enfoncés dans le lit du fleuve. Ayant su cela par des prisonniers et des déserteurs, César envoya en avant la cavalerie, et ordonna aux légions de marcher sans retard à sa suite. La rapidité et l’élan de nos troupes furent tels, bien que les hommes eussent la tête seule hors de l’eau, que l’ennemi ne put soutenir le choc des légions et de la cavalerie, et, abandonnant les bords du fleuve, prit la fuite.

19. Cassivellaunos, ainsi que nous l’avons dit plus haut, avait, désespérant de nous vaincre en bataille rangée, renvoyé le gros de ses troupes ; il n’avait gardé que quatre mille essédaires environ, avec lesquels il surveillait nos marches il se tenait à quelque distance de la route et se dissimulait dans des terrains peu praticables et couverts de bois : là où il savait que nous allions passer, il faisait évacuer les campagnes, poussant bêtes et hommes dans les forêts ; s’il arrivait que notre cavalerie se fût répandue un peu loin pour piller et dévaster, il lançait ses essédaires hors des bois par toutes les issues, routes ou sentiers, et livrait à nos cavaliers un combat si redoutable qu’il leur ôtait l’envie de s’aventurer à quelque distance. Il ne restait à César d’autre parti que d’interdire qu’on s’éloignât de la colonne d’infanterie, et de nuire à l’ennemi, en dévastant ses campagnes et en allumant des incendies, dans la mesure restreinte où la fatigue de la marche le permettait aux légionnaires.

20. Cependant les Trinovantes, qui étaient, ou peu s’en fallait, le peuple le plus puissant de ces contrées - Mandubracios, jeune homme de cette cité, s’était attaché à César et était venu le trouver sur le continent son père avait été roi des Trinovantes, il avait été tué par Cassivellaunos, et le fils n’avait évité la mort qu’en s’enfuyant -, ce peuple donc envoie des députés à César, promettant de se soumettre et d’obéir à ses ordres ; ils lui demandent de protéger Mandubracios contre les violences de Cassivellaunos, et de l’envoyer dans sa cité pour qu’il y exerce le pouvoir souverain. César exige d’eux quarante otages et du blé pour l’année, et il leur envoie Mandubracios. Ils obéirent sans retard, envoyèrent le nombre d’otages demandé et du blés.

21. Voyant les Trinovantes protégés contre Cassivellaunos et mis à l’abri de toute violence de la part des troupes, les Cénimagnes, les Ségontiaques, les Ancalites, les Bibroques et les Casses députent à César et se soumettent. Par eux, il apprend qu’il n’est pas loin de la place forte de Cassivellaunos, qui est défendue par des forêts et des marécages et où se trouve un rassemblement assez considérable d’hommes et de bétail. Ce que les Bretons appellent place forte, c’est une forêt d’accès difficile, et qui leur sert de refuge habituel pour éviter les incursions de leurs ennemis. César y mène ses légions : il trouve un endroit singulièrement bien fortifié par la nature et par l’art ; pourtant, il l’attaque vivement de deux côtés. L’ennemi, après une courte résistance, céda devant l’impétuosité de notre assaut et s’enfuit par un autre côté de la place. On trouva là beaucoup de bétail, et bon nombre de fuyards furent pris ou tués.

22. Tandis que ces événements se déroulent à l’intérieur, Cassivellaunos envoie dans le Cantium, qui est, comme nous l’avons dit plus haut, une région maritime, et qui obéissait à quatre rois, Cingétorix, Carvilios, Taximagulos et Ségovax, des messagers portant à ces rois l’ordre d’attaquer à l’improviste, toutes forces réunies, le camp des vaisseaux. Quand ils s’y présentèrent, les nôtres firent une sortie et leur tuèrent beaucoup de monde, faisant même prisonnier un chef de haute naissance, Lugotorix ; ils rentrèrent ensuite au camp sans pertes. A la nouvelle de ce combat, Cassivellaunos, découragé par tant d’échecs, ému par la dévastation de son territoire, et surtout alarmé de la défection des cités, envoie des députés à César, par l’intermédiaire de l’Atrébate Commios, pour traiter de sa soumission. César, qui avait résolu de passer l’hiver sur le continent, à cause des mouvements soudains qui pouvaient se produire en Gaule, qui, d’autre part, voyait l’été déjà avancé et comprenait qu’il serait facile à l’ennemi de temporiser jusqu’à son terme, ordonne la livraison d’otages et fixe le tribut que la Bretagne devra payer chaque année au peuple Romains ; il interdit formellement à Cassivellaunos d’inquiéter ni Mandubracios ni les Trinovantes.

23. Ayant reçu les otages, il ramène son armée au bord de la mer, et trouve les navires réparés. Après les avoir mis à l’eau, comme il avait beaucoup de prisonniers et qu’un certain nombre de navires avaient péri dans la tempête, il décide de ramener son armée en deux convois. Et il se trouva que sur un grand nombre de navires, malgré tant de traversées, il n’y en eut pas un seul parmi ceux qui portaient des troupes, ni cette année, ni la précédente, qui n’accomplit normalement le voyage ; par contre, de ceux qui lui étaient renvoyés à vide du continent, qu’il s’agît des navires du premier convoi qui avaient débarqué leurs ; troupes ou des soixante navires que Labiénus avait fait construire après le départ de l’expédition, très peu touchèrent au but, et les autres furent presque tous rejetés à la côte. Après les avoir vainement attendus un certain temps, César voulant éviter que la saison lui interdît la mer, car on approchait de l’équinoxe, se vit forcé d’embarquer ses troupes plus à l’étroit ; survint un grand calme, et, levant l’ancre au début de la deuxième veille, il atteignit la terre au lever du jour, avec tous ses vaisseaux intacts.

24. Il fit mettre les navires à sec et tint l’assemblée des Gaulois à Samarobriva ; comme cette année la récolte de blé, en raison de la sécheresse, était maigre en Gaule, il fut contraint d’organiser l’hivernage de ses troupes autrement que les années précédentes, en distribuant les légions dans un plus grand nombre de cités. Il en envoya une chez les Morins, sous le commandement du légat Laïus Fabius ; une autre chez les Nerviens avec Quintus Cicéron, une troisième chez les Esuvii avec Lucius Roscius ; une quatrième reçut l’ordre d’hiverner chez les Rèmes, à la frontière des Trévires, avec Titus Labiénus ; il en plaça trois chez les Belges, sous les ordres du questeur Marcus Crassus, des légats Lucius Munatius Plancus et Laïus Trébonius. Il envoya une légion, levée en dernier lieu, dans la Transpadane, et cinq cohortes chez les Eburons, dont la plus grande partie habite entre la Meuse et le Rhin, et qui étaient gouvernés par Ambiorix et Catuvolcos. Ces troupes furent placées sous les ordres des légats Quintus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculéius Cotta. Semblable distribution des légions devait, pensait-il, lui permettre de remédier très aisément à la pénurie de blé. Et, néanmoins, les quartiers de toutes ces légions, sauf celle que Lucius Roscius avait été chargé de conduire dans une région tout à fait pacifiée et très tranquille, n’étaient pas à plus de cent mille pas les uns des autres. César résolut d’ailleurs de rester en Gaule jusqu’à ce qu’il sût les légions en place et les camps d’hiver fortifiés.

25. Il y avait chez les Carnutes un homme de haute naissance, Tasgétios, dont les ancêtres avaient été rois dans leur cité. César, pour récompenser sa valeur et son dévouement, car dans toutes les guerres il avait trouvé chez lui un concours singulièrement actif, avait rendu à cet homme le rang de ses aïeux. Il était, cette année-là, dans la troisième année de son règne, quand ses ennemis secrètement l’assassinèrent ; plusieurs de leurs concitoyens les avaient d’ailleurs encouragés publiquement. On apprend la chose à César. Craignant, en raison du nombre des coupables, que leur influence n’amenât la défection de la cité, il fait partir en hâte Lucius Plancus, avec sa légion, de Belgique chez les Carnutes, avec ordre d’hiverner là, d’arrêter ceux qu’il savait responsables du meurtre de Tasgétios et de les lui envoyer. Sur ces entrefaites, tous ceux à qui il avait confié les légions lui firent savoir qu’on était arrivé dans les quartiers d’hiver et que les fortifications étaient faites.

26. Il y avait environ quinze jours que les troupes hivernaient, quand éclata une révolte soudaine, excitée par Ambiorix et Catuvolcos ; ces rois étaient venus à la frontière de leur pays se mettre à la disposition de Sabinus et de Cotta et avaient fait porter du blé à leur quartier d’hiver, quand des messages du Trévire Indutiomaros les déterminèrent à appeler leurs sujets aux armes ; aussitôt ils attaquèrent nos corvées de bois et vinrent en grandes forces assiéger le camp. Mais les nôtres s’armèrent sans retard et montèrent au retranchement, cependant que les cavaliers espagnols, sortant par une des portes, livraient un combat de cavalerie où ils eurent l’avantage ; les ennemis, voyant l’entreprise manquée, retirèrent leurs troupes ; puis, à grands cris, selon leur coutume, ils demandèrent que quelqu’un des nôtres s’avançât pour des pourparlers ; ils avaient à nous faire certaines communications qui n’avaient pas moins d’intérêt pour nous que pour eux et qui étaient de nature, pensaient-ils, à apaiser le conflit.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:18

27. On leur envoie pour cette entrevue Caïus Arpinéius, chevalier romain, ami de Quintus Titurius, et un certain Quintus Junius, Espagnol, qui déjà avait eu plusieurs missions de César auprès d’Ambiorix. Celui-ci leur parla à peu près en ces termes : « Il reconnaissait qu’il avait envers César de grandes obligations à cause des bienfaits qu’il avait reçus de lui : c’était grâce à lui qu’il avait été délivré du tribut qu’il payait régulièrement aux Atuatuques, ses voisins, et César lui avait rendu son fils et son neveu, qui, étant au nombre des otages envoyés aux Atuatuques, avaient été traités par eux en esclaves et chargés de chaînes. En ce qui concerne l’attaque du camp, il a agi contre son avis et contre sa volonté, il a été contraint par son peuple, car la nature de son pouvoir ne le soumet pas moins à la multitude qu’elle ne la soumet à lui. Et si la cité a pris les armes, c’est qu’elle n’a pu opposer de résistance à la soudaine conjuration des Gaulois. Sa faiblesse est une preuve aisée de ce qu’il avance car il n’est pas assez novice pour croire qu’il puisse vaincre avec ses seules forces le peuple romain. Mais il s’agit d’un dessein commun à toute la Gaule tous les quartiers d’hiver de César doivent être attaqués ce jour même, afin qu’une légion ne puisse porter secours à l’autre. Des Gaulois n’auraient pu facilement dire non à d’autres Gaulois, surtout quand le but qu’on les voyait se proposer était la reconquête de la liberté commune. Puisqu’il avait répondu à leur appel, payant ainsi sa dette à sa patrie, il songeait maintenant au devoir de reconnaissance auquel l’obligeaient les bienfaits de César, et il avertissait Titurius, il le suppliait, au nom des liens d’hospitalité qui l’unissaient à lui, de pourvoir à son salut et à celui de ses soldats. Une troupe nombreuse de mercenaires germains avait passé le Rhin : elle serait là dans deux jours. A eux de voir s’ils veulent, avant que les peuples voisins s’en aperçoivent, faire sortir leurs troupes du camp et les conduire, soit auprès de Cicéron, soit auprès de Labiénus, qui sont l’un à environ cinquante milles, l’autre un peu plus loin. Pour lui, il promet, et sous serment, qu’il leur donnera libre passage sur son territoire. En agissant ainsi, il sert son pays, puisqu’il le débarrasse du cantonnement des troupes, et il reconnaît les bienfaits de César. » Après ce discours, Ambiorix se retire.

28. Arpinéius et Junius rapportent aux légats ce qu’ils viennent d’entendre. La nouvelle les surprend, les trouble ; bien que ce fussent propos d’un ennemi, ils ne pensaient pas devoir les négliger ; ce qui les frappait le plus, c’est qu’il n’était guère croyable qu’une cité obscure et peu puissante comme celle des Eburons eût osé de son propre chef faire la guerre au peuple romain. Ils partent donc l’affaire devant le conseil une vive discussion s’élève. Lucius Aurunculéius, un grand nombre de tribuns et les centurions de la première cohorte étaient d’avis qu’il ne fallait rien aventurer, ni quitter les quartiers d’hiver sans un ordre de César ; ils montraient qu’« on pouvait résister aux Germains, quels que fussent leurs effectifs, du moment qu’on était dans un camp retranché la preuve en est qu’ils ont fort bien résisté à un premier assaut, et en infligeant à l’ennemi des pertes sévères ; le blé ne manque pas ; avant qu’il vienne à manquer, des secours arriveront et des camps voisins et de César ; et puis enfin, y a-t-il conduite plus légère et plus honteuse que de se déterminer, sur une question d’extrême importance, d’après les suggestions d’un ennemi ? »

29. Mais Titurius se récriait : « Il serait trop tard, une fois que les ennemis, renforcés des Germains, se seraient assemblés en plus grand nombre, ou qu’il serait arrivé quelque malheur dans les quartiers voisins. On n’avait que cet instant pour se décider. César, selon lui, était parti pour l’Italie autrement, les Carnutes n’auraient pas résolu l’assassinat de Tasgétios, et les Eburons, s’il était en Gaule, ne seraient pas venus nous attaquer en faisant si bon marché de nos forces. Que l’avis vînt des ennemis, peu lui importait : il regardait les faits : le Rhin était tout proche ; les Germains éprouvaient un vif ressentiment de la mort d’Arioviste et de nos précédentes victoires ; la Gaule brûlait de se venger, n’acceptant pas d’avoir été si souvent humiliée et finalement soumise à Rome, ni de voir ternie sa gloire militaire d’autrefois. Enfin, qui pourrait croire qu’Ambiorix se fût résolu à une telle démarche sans motif sérieux ? Son avis, dans un cas comme dans l’autre, était sûr : si le péril était imaginaire, on rejoindrait sans courir aucun risque la plus proche légion ; si la Gaule entière était d’accord avec les Germains, il n’y avait de salut que dans la promptitude. Cotta et ceux qui pensaient comme lui, où allait leur avis ? S’il n’exposait pas les troupes à un danger immédiat, du moins c’était la certitude d’un long siège, avec la menace de la famine. »

30. Après qu’on eut ainsi soutenu les deux thèses, comme Cotta et les centurions de la première cohorte résistaient énergiquement : « Eh bien ! soit, dit Sabinus, puisque vous le voulez ! » - et il élevait la voix, pour qu’une grande partie des soldats l’entendissent - « ce n’est pas moi qui parmi vous ai le plus peur de la mort ; ceux-là jugeront sainement des choses : s’il arrive un malheur, c’est à toi qu’ils demanderont des comptes ; si tu voulais, ils auraient après-demain rejoint les quartiers voisins et ils soutiendraient en commun, avec les autres, les chances de la guerre, au lieu de rester abandonnés, exilés, loin de leurs camarades, pour être massacrés ou mourir de faim. »

31. On se lève ; on entoure les deux légats, on les presse de ne pas s’obstiner dans un conflit qui rend la situation extrêmement périlleuse : « Il est aisé d’en sortir, que l’on reste ou que l’on s’en aille, à la condition que tout le monde soit d’accord ; mais si l’on se querelle, toute chance de salut disparaît. » On continue de discuter jusqu’au milieu de la nuit. Enfin Cotta, très ému, se rend : l’avis de Sabinus l’emporte. On annonce qu’on partira au lever du jour. Le reste de la nuit se passe à veiller, chaque soldat cherchant dans ce qui lui appartient ce qu’il peut emporter, ce qu’il est forcé d’abandonner de son installation d’hiver. On fait tout ce qui est imaginable pour qu’on ne puisse partir au matin sans péril et que le danger soit encore augmenté par la fatigue des soldats privés de sommeil. Au petit jour, ils quittent le camp comme des gens bien persuadés que le conseil d’Ambiorix vient non pas d’un ennemi, mais du meilleur de leurs amis : ils formaient une très longue colonne encombrée de nombreux bagages.

32. Les ennemis, quand l’agitation nocturne et les veilles de nos soldats leur eurent fait comprendre que ceux-ci allaient partir, dressèrent une double embuscade dans les bois, sur un terrain favorable et couvert, à deux mille pas environ du camp, et ils y attendirent les Romains ; la plus grande partie de la colonne venait de s’engager dans un grand vallon, quand soudain ils se montrèrent aux deux bouts de cette vallée, et tombant sur l’arrière-garde, interdisant à la tête de colonne de progresser vers les hauteurs, forcèrent nos troupes à combattre dans une position fort désavantageuses.

33. Titurius, en homme qui n’avait rien su prévoir, maintenant s’agite et court de tous côtés, plaçant les cohortes ; mais cela même il le fait sans assurance, et d’une manière qui laisse voir qu’il a perdu tous ses moyens, ce qui arrive généralement à ceux qui sont forcés de se décider en pleine action. Cotta, au contraire, en homme qui avait pensé que pareille surprise était possible et pour cette raison n’avait pas approuvé le départ, ne négligeait rien pour le salut commun il adressait la parole aux troupes et les exhortait comme l’eût fait le général en chef, et il combattait dans le rang comme un soldat. La longueur de la colonne ne permettant guère aux légats de tout diriger personnellement et de prendre les mesures qui s’imposaient en chaque endroit, ils firent donner l’ordre d’abandonner les bagages et de former le cercle. Cette décision, bien que dans un cas de ce genre elle ne soit pas condamnable, eut cependant de fâcheuses conséquences : elle diminua la confiance des soldats et donna aux ennemis un surcroît d’ardeur, car il semblait que la crainte et le désespoir avaient seuls pu l’inspirer. Il se produisit, en outre, ceci, qui était inévitable : nombre de soldats quittaient les rangs et couraient aux bagages pour chercher et emporter les objets auxquels chacun tenait le plus ; ce n’étaient partout que cris et gémissements.

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MessageSujet: Re: La guerre des Gaules (César)   5/6/2007, 10:18

34. Les Barbares, au contraire, furent fort bien inspirés. Leurs chefs firent transmettre sur toute la ligne de bataille l’ordre de ne pas quitter sa place ; tout ce que les Romains laisseraient, c’était leur butin, c’était pour eux : par conséquent, ils ne devaient penser qu’à la victoire, dont tout dépendait... Les nôtres, bien qu’abandonnés de leur général et de la Fortune, ne pensaient pas à d’autres moyens de salut que leur courage, et chaque fois qu’une cohorte chargeait, c’était de ce côté un grand massacre d’ennemis. Voyant cela, Ambiorix fait donner l’ordre à ses hommes de lancer leurs traits de loin, en évitant d’approcher, et de céder partout où les Romains attaqueront ; grâce à la légèreté de leurs armes et à leur entraînement quotidien, il ne pourra leur être fait aucun mal ; quand l’ennemi se repliera sur ses enseignes, qu’on le poursuive.

35. Ce mot d’ordre fut soigneusement observé chaque fois que quelque cohorte sortait du cercle et attaquait, les ennemis s’enfuyaient à toute allure. Cependant la place laissée vide était forcément découverte, et le côté droit, non protégé, recevait des traits. Puis, quand la cohorte avait fait demi-tour pour revenir à son point de départ, elle était enveloppée par ceux qui lui avaient cédé le terrain et par ceux qui étaient restés sur les côtés. Voulaient-ils, au contraire, ne pas quitter le cercle, le courage alors état sans emploi et, pressés les uns contre les autres, ils ne pouvaient éviter les traits que faisait pleuvoir toute cette multitude. Pourtant, accablés par tant de difficultés, malgré des pertes sensibles, ils tenaient ; une grande partie de la journée s’était écoulée - on se battait depuis le lever du jour et on était à la huitième heure - et ils ne faisaient rien qui fût indigne d’eux. A ce moment, Titus Balventius, qui l’année précédente avait été nommé primipile, vaillant combattant, et très écouté, a les deux cuisses traversées d’une tragule ; Quintus Lucanius, officier du même grade, est tué en combattant vaillamment pour secourir son fils que l’ennemi entoure ; le légat Lucius Cotta, tandis qu’il exhorte toutes les unités, cohortes et centuries même, est blessé d’une balle de fronde en plein visage.

36. Sous le coup de ces événements, Quintus Titurius, ayant aperçu au loin Ambiorix qui haranguait ses troupes, lui envoie son interprète Cnéus Pompée pour le prier de l’épargner, lui et ses soldats. Aux premières paroles du messager, Ambiorix répondit : « S’il veut conférer avec lui, il y consent ; il espère pouvoir obtenir de ses troupes que la vie soit laissée aux soldats ; quant au général, il ne lui sera fait aucun mal, et de cela il se porte garant. » Titurius fait proposer à Cotta, qui était blessé, de quitter avec lui, s’il le veut bien, le combat peur aller conférer ensemble avec Ambiorix : « Il espère qu’on pourra obtenir de lui la vie sauve pour eux et pour les soldats. » Cotta déclare qu’il ne se rendra pas auprès d’un ennemi en armes, et il persiste dans ce refus.

37. Sabinus ordonne aux tribuns qu’il avait en ce moment autour de lui et aux centurions de la première cohorte de le suivre, et il s’avance vers Ambiorix ; sommé de mettre bas les armes, il obéit, et enjoint aux siens de faire de même. Tandis qu’ils discutent les conditions, et qu’Ambiorix prolonge à dessein l’entretien, on l’entoure peu à peu et on le tue. Alors ce sont des cris de triomphe, les hurlements accoutumés ; ils se précipitent sur nos troupes et mettent le désordre dans leurs rangs. C’est là que Lucius Cotta trouve la mort, les armes à la main, avec la plupart des soldats. Les survivants se retirent dans le camp d’où ils étaient partis. L’un d’eux, le porte-aigle Lucius Pétrosidius, se voyant pressé par une foule d’ennemis, jette l’aigle à l’intérieur du retranchement et se fait tuer en brave en avant du camp. Jusqu’à la fin du jour ils soutiennent péniblement l’assaut ; à la nuit, n’ayant plus aucun espoir, tous jusqu’au dernier se donnent la mort. Une poignée d’hommes, échappés du combat, sans connaître le chemin, parviennent à travers les bois aux quartiers d’hiver du légat Titus Labiénus, et l’informent de ce qui s’est passés.

38. Transporté d’orgueil par cette victoire, Ambiorix part sur-lechamp avec sa cavalerie chez les Atuatuques, qui confinaient à son royaume, et nuit et jour marche sans arrêt ; l’infanterie a ordre de le suivre de près. Il raconte ce qui s’est passé, soulève les Atuatuques, arrive le lendemain chez les Nerviens et les exhorte à ne pas laisser échapper cette occasion de s’affranchir pour toujours et de faire expier aux Romains le mal qu’ils leur ont fait : « Deux légats, explique-t-il, ont été tués, une grande partie de l’armée romaine est anéantie ; c’est chose bien facile que d’attaquer à l’improviste la légion qui prend ses quartiers d’hiver avec Cicéron et de la massacrer ». Il promet son concours pour ce coup de main. Les Nerviens se laissent aisément persuader par ce discours.

39. Ils s’empressent donc d’envoyer des messagers aux Centrons, aux Grudii, aux Lévaques, aux Pleumoxii, aux Geidumnes, toutes tribus qui sont sous leur dépendance ; ils réunissent le plus de troupes qu’ils peuvent et à l’improviste se jettent sur le camp de Cicéron, avant que la nouvelle de la mort de Titurius lui soit parvenue. Lui aussi, il lui arriva - ce qui était inévitable - qu’un certain nombre de soldats, qui s’étaient éloignés pour aller dans les forêts chercher du bois de chauffage et du bois de charpente pour la fortification, furent surpris par l’arrivée soudaine de la cavalerie. On les enveloppe, et en masse Eburons, Nerviens, Atuatuques, ainsi que les alliés et clients de tous ces peuples, commencent l’attaque de la légion. Les nôtres vivement courent aux armes, montent au retranchement. Ce fut une rude journée : les ennemis plaçaient tout leur espoir dans une action prompte et, ayant été une fois vainqueurs, ils croyaient qu’ils devaient l’être toujours.

40. Cicéron écrit aussitôt à César en promettant aux courriers de grandes récompenses s’ils réussissent à faire parvenir sa lettre ; mais l’ennemi tient toutes les routes, ils sont interceptés. Pendant la nuit, avec le bois qu’on avait apporté pour la fortification, on n’élève pas moins de cent vingt tours, par un prodige de rapidité ; ce que les ouvrages de défense présentaient d’incomplet, on l’achève. Le jour suivant, l’ennemi, dont les forces s’étaient considérablement accrues, donne l’assaut, comble le fossé. Les nôtres résistent dans les mêmes conditions que la veille. Même chose les jours suivants. Pendant la nuit, on travaille sans relâche pour les malades, pour les blessés, pas de repos. Tout ce qu’il faut pour soutenir l’assaut du lendemain, on le prépare la nuit :on aiguise et on durcit au feu un grand nombre d’épieux, on fabrique beaucoup de javelots de siège ; on garnit les tours de plates-formes, on munit le rempart de créneaux et d’un parapet en clayonnage. Cicéron lui-même, bien qu’il fût de santé très délicate, ne s’accordait même pas le repos de la nuit ce fut au point qu’on vit les soldats se presser autour de lui et le forcer par leurs instances à se ménager.

41. Alors des chefs et des nobles Nerviens qui avaient quelque accès auprès de Cicéron, ayant prétexte à se dire ses amis, font savoir qu’ils désirent un entretien. On le leur accorde, et ils font les mêmes déclarations qu’Ambiorix avait faites à Titurius : « Toute la Gaule est en armes, les Germains ont passé le Rhin ; les quartiers d’hiver de César et ceux de ses lieutenants sont assiégés. » En outre, ils narrent la mort de Sabinus et, pour qu’on les croie, ils font parade de la présence d’Ambiorix. « C’est se faire illusion, disent-ils, que d’attendre le moindre secours de troupes qui ont des inquiétudes pour elles-mêmes ; eux, cependant, ils ne sont nullement hostiles à Cicéron et au peuple romain ; tout ce qu’ils demandent, c’est d’être débarrassés des quartiers d’hiver et de ne pas voir s’en implanter l’habitude : ils n’inquièteront pas la légion dans sa retraite, et elle pourra sans crainte s’en aller du côté qui lui plaira. » Cicéron borna sa réponse à ces mots : « Il n’était pas dans les usages de Rome d’accepter les conditions d’un ennemi en armes ; s’ils veulent désarmer, son appui leur est assuré pour l’envoi d’une ambassade à César : il espère que, dans sa justice, il leur donnera satisfaction. »

42. Déçus dans cet espoir, les Nerviens entourent le camp d’un rempart haut de dix pieds et d’un fossé large de quinze. Ils avaient acquis à notre contact, dans les années précédentes, l’expérience de ces travaux ; et d’ailleurs, ayant quelques prisonniers de notre armée, ils profitaient de leurs leçons. Mais comme ils manquaient des outils nécessaires, ils devaient couper les mottes de gazon avec leurs épées, enlever la terre avec leurs mains et la porter dans leurs sayons. On put voir là quel était leur nombre en moins de trois heures, ils achevèrent une ligne fortifiée qui avait quinze mille pieds de tour. Les jours suivants, ils entreprirent de construire des tours proportionnées à la hauteur du rempart, de fabriquer des faux et des tortues, toujours d’après les indications des prisonniers.

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