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 Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes

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Rhadamante

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:02

Mais dites-lui, je vous en prie,
Et grâces vous en soient rendues,
Qu’il s’abstienne de frapper mon fils ;
Ainsi vous pourrez reconnaître
Ce que j’ai fait pour vous, si vous êtes d’accord.
- Sire, parce que vous m’en priez,
Je le veux bien, dit la reine ;
Même si j’avais une haine mortelle
Envers votre fils, que je n’aime point,
Vous avez eu tant d’égards pour moi
Que pour vous faire plaisir
Je veux bien qu’il retienne ses coups."
Ces mots ne furent pas prononcés
A voix basse, mais entendus
De Lancelot et de Méléagant.
Celui qui aime sait si bien obéir
Qu’il fait tôt et volontiers,
En parfait amoureux,
Ce qui plaira à celle qu’il aime :
Lancelot ne peut donc qu’obéir,
Lui qui fut plus amoureux que Pyrame,
S’il était possible d’être plus amoureux.
Il entendit les paroles de la reine,
Et dès que la dernière
Lui fut sortie de la bouche,
Dès qu’elle eut dit : "Pour vous faire plaisir
Je veux bien qu’il retienne ses coups",
Lancelot pour rien au monde
N’eût touché à Méléagant ni bougé ;
Même au risque d’être tué
Il cesse de frapper et de se mouvoir.
Et son adversaire le martèle de coups,
Transporté de colère et de honte,
Quand il se trouve réduit
A avoir besoin qu’on intercède pour lui.
Bademagu, pour réprimander son fils,
Descend au plus vite de la tour ;
Il intervient dans la mêlée
Et dit à Méléagant :
"Comment ! Est-ce convenable
Que tu le frappes quand il ne te touche pas ?
Tu es vraiment par trop belliqueux,
Par trop combatif quand il n’en est plus temps !
Nous savons pertinemment
Qu’il a pris le dessus sur toi."
Alors Méléagant, dont la honte obscurcit la raison,
Répondit au roi :
"Peut-être que vous devenez aveugle,
Je pense que vous n’y voyez goutte !
Car c’est être aveugle que de croire.
Que je n’ai pas pris le dessus sur lui.
- Cherche donc, fait le roi, qui te croie !
Tous ceux qui sont ici savent très bien
Si tu dis vrai ou si tu mens.
La vérité nous est connue."
Sur ce, Bademagu dit à ses vassaux
De forcer son fils à reculer.
Ceux-ci sans perdre de temps
Exécutent son ordre.
Ils ont vite fait de mener arrière Méléagant.
Mais pour faire reculer Lancelot
L’effort fut minime ;
Méléagant aurait pu lui faire grand mal.
Sans riposte de sa part.
Le roi dit alors à son fils :
"Dieu aidant, il faut maintenant
Consentir à la paix et rendre la reine.
Toute cette dispute,
Il faut l’abandonner, en proclamer la fin.
- Vous venez de prononcer une grande sottise !
Vous parlez en dépit du bon sens !
Allez-vous-en ! Laissez-nous combattre,
Et ne vous mêlez plus de cette affaire !"
Le roi déclare qu’il continuera à s’en mêler,
"Car je sais bien que Lancelot te tuerait
Si l’on vous permettait de poursuivre le combat.
- Il me tuerait ? C’est moi plutôt
Qui aurais tôt fait de le vaincre et mettre à mort,
Si vous cessiez d’intervenir
Et nous laissiez combattre."
Alors le roi dit : "Que Dieu me soit en aide,
Tout ce que tu peux dire ne te servira de rien.
- Pourquoi pas ? - Parce que je ne veux pas.
Je n’accepterai pas que ta folie et ton orgueil
Causent ta mort.
Il est fou à lier celui qui désire sa propre mort
Comme tu le fais sans t’en rendre compte.
Je sais bien que tu me hais
Parce que j’entends te protéger contre toi-même.
Mais être témoin de ta mort,
J’espère que Dieu ne le permettra pas,
Car j’en aurais trop de peine."
Il lui en dit tant et tant le sermonne
Qu’un pacte est conclu,
Selon lequel Méléagant libère
La reine, à condition
Que Lancelot sans le moindre délai,
Dès qu’il l’aura sommé de comparaître,
Un an après la dite convocation,
Se battra derechef
Avec Méléagant.
Lancelot ne souleva pas d’objection.
Tout le monde s’empressa d’accepter l’accord,
Et on stipule que le combat
Aura lieu à la cour d’Artur,
Le seigneur de Bretagne et de Cornouaille :
C’est là qu’on stipule que le combat sera livré,
Mais il faut que la reine y consente,
Et que Lancelot promette
Que si Méléagant triomphe de lui,
Elle reviendra à Gorre avec Méléagant
Sans que personne ne cherche à la retenir.
La reine accepte cette clause de l’accord
Et Lancelot ne s’y oppose pas.
On les a donc pacifiés,
Séparés et désarmés.
La coutume de Gorre portait
Que si l’un des emprisonnés parvenait à sortir du pays
Tous les autres pouvaient le quitter.
Tous bénissaient Lancelot :
Vous pouvez bien deviner
Qu’alors la joie fut grande,
Et en effet elle l’était.
Les gens de Logres s’assemblent tous
Et font fête à Lancelot,
Disant tous pour qu’il l’entende :
"Certes, messire, nous avons été très heureux
De vous entendre appeler par votre nom,
Car nous avons été alors convaincus
Que nous allions être délivrés."
Toute cette joie fut accompagnée de bousculade,
Car chacun s’efforce et tente
D’arriver jusqu’à Lancelot pour le toucher.
Celui qui peut se rapprocher le plus de lui
Fut plus heureux qu’il n’aurait su dire.
On trouvait là joie et tristesse,
Car ceux qui sont de nouveau libres
S’abandonnent à la joie,
Tandis que Méléagant et les siens
N’ont rien qui leur plaise,
Ils se montrent pensifs, mornes et déprimés.
Le roi quitte la place
Sans y laisser Lancelot
Car il l’emmène avec lui ;
Celui-ci le prie de le conduire auprès de la reine.
"Je n’y vois pas d’inconvénient, fait le roi,
Car votre requête me paraît légitime.
Et je vous ferai voir Keu le sénéchal
Egalement, si bon vous semble."

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:02

Pour un peu Lancelot se serait jeté à ses pieds,
Tellement il était heureux.
Bademagu le mène maintenant
A la salle, où était venue
La reine qui l’attendait.
Quand elle voit le roi,
Qui tenait Lancelot par le doigt,
Elle se lève par politesse envers Bademagu,
Mais son visage exprime la contrariété,
Elle baisse la tête et ne dit mot.
"Madame, voici Lancelot
Fait le roi, qui vient vous faire visite,
Ce qui doit vous réjouir et vous plaire.
- Me plaire à moi, sire ? Mais pas du tout ;
Je n’ai que faire de sa visite.
- Vous me surprenez extrêmement, Madame, dit le roi,
Qui était fort courtois et de sentiments généreux.
Où avez-vous pris une telle humeur ?
Certes, vous récompensez bien mal
Un homme qui vous a tant servie
Et qui au cours de sa quête a souvent
Risqué sa vie en de mortels périls.
Contre Méléagant mon fils
Il vous a secourue et défendue,
Lui qui vous a rendue transportée de colère.
- Vraiment, sire, il a bien mal employé son temps :
Je n’éprouve aucune peine à avouer
Que je ne lui sais nul gré de ce qu’il a fait."
Voici Lancelot stupéfait ;
Pourtant il répond sur un ton très humble,
A la façon d’un amoureux parfait :
"Madame, certes, je suis au désespoir,
Mais je n’ose vous demander le pourquoi de votre accueil."
Lancelot aurait proféré mainte plainte
Si la reine avait bien voulu l’écouter,
Mais pour le chagriner encore plus,
Elle ne daigna lui répondre un seul mot
Et se dirigea vers une pièce attenante.
Lancelot jusqu’au seuil
La suivit du regard et de son coeur.
Aux yeux le trajet fut fort court,
Car la pièce était trop voisine ;
Ils y fussent entrés volontiers
Après elle, si cela avait été possible.
Le coeur, en seigneur et en maître,
Et dont les pouvoirs sont bien plus grands,
Est passé derrière elle à travers la porte,
Alors que les yeux sont restés en deçà,
Remplis de larmes, avec le corps.
L’ayant pris à part,
Le roi lui dit : "Lancelot, je m’étonne

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:03

De ce qui se passe, et je me demande
Pourquoi la reine ne supporte pas
De vous voir ni ne veut converser avec vous.
Si jamais elle consentait à vous parler
Ce n’est pas maintenant qu’elle devrait s’y refuser
Et éviter de vous écouter,
Car pour elle, vous avez fait beaucoup.
Dites-moi donc si vous savez
Pour quelle raison, pour quel méfait
Elle vous a reçu avec tant de froideur.
- Sire, jusqu’en ce moment même je ne me doutais de rien,
Mais en effet il ne lui plaît guère de me voir
Ni d’écouter ce que j’ai à dire ;
Cela me fait souffrir et me tourmente beaucoup.
- Il est certain, fait le roi, qu’elle a tort,
Car vous vous êtes mis en péril de mort
En courant pour elle de si grands risques.
Mais venez donc, beau doux ami,
Et vous irez parler avec le sénéchal.
- Très volontiers, fait-il, je veux bien y aller."
Tous deux s’en vont auprès du sénéchal.
Lorsque Lancelot arriva devant lui,
Ce fut le sénéchal qui adressa
Le premier mot à Lancelot :
"Comme tu m’as couvert de honte ! - Et comment ai-je pu le faire ?
Fait Lancelot, dites-le-moi ;
Quelle honte vous ai-je donc faite ?
- Une honte bien grande ; tu as su mener à bien
Une prouesse que je ne parvins point à accomplir,
Et tu as fait ce que je n’ai pas pu faire."
Alors le roi les laisse en tête-à-tête,
Il quitte tout seul la chambre ;
Et Lancelot demande
Au sénéchal s’il a beaucoup souffert.
"Oui, beaucoup, fait-il, et je souffre encore :
Jamais je n’eus plus mal que je n’ai à présent ;
Il y a bien longtemps déjà que je serais mort
Sans le roi qui vient de s’en aller d’ici,
Lequel a témoigné à mon égard d’une pitié
Pleine de douceur et d’amitié,
De sorte que, pourvu qu’il fût au courant,
Jamais rien de ce dont j’avais besoin
Ne me manqua une seule fois -
Rien qui ne me fût préparé immédiatement
Dès qu’il savait ma nécessité.
Par contre, pour chaque bienfait que lui me faisait,
Son fils Méléagant,
Passé maître en l’art de mal faire,
Faisait venir traîtreusement auprès de lui
Les médecins et leur commandait ensuite
De mettre sur mes plaies
Des onguents propres à me faire mourir.
J’avais ainsi un père et un parâtre,
Car lorsque le roi faisait mettre
Un bon emplâtre sur mes plaies,
Voulant faire tout son possible
Pour hâter ma guérison,
Son fils, dans sa traîtrise,
Cherchait en revanche à me tuer,
Et ordonnait qu’on l’enlevât
Pour mettre un mauvais onguent à sa place.
Mais j’ai la certitude
Que le roi ne savait rien de tout cela :
Pareil meurtre ou acte de félonie
Sont des choses que d’aucune manière il n’eût tolérées.
Mais vous ne savez rien de la générosité
Dont il a fait preuve à l’égard de ma dame la reine :
Jamais par nul guetteur
Tour dans une marche ne fut gardée plus attentivement
Depuis le temps que Noé construisit l’arche,
Tant il a pris soin d’elle ;
Il ne permet même pas
Que son fils la voie, ce qui l’enrage,
A moins que ce ne soit en présence d’une foule de gens
Ou qu’il ne soit là, lui aussi, présent.
Il manifeste envers elle un respect si grand -
Et depuis longtemps il la traite ainsi -
Ce noble roi, auquel grâces soient rendues,
Selon les règles qu’elle-même a formulées.
Jamais il n’eut d’autre arbitre
Qu’elle pour déterminer sa propre conduite ;
Et le roi ne l’en estima que davantage,
A cause de la loyauté dont elle fit preuve.
Mais est-ce vrai ce qu’on m’a dit,
Qu’elle éprouve pour vous une si grande ire
Qu’au vu et au su de tout le monde elle a refusé
De vous adresser la parole ?
- On vous a bien dit la vérité,
Fait Lancelot, sans hésiter une seconde.
Mais, pour Dieu, sauriez-vous me dire
Enfin pour quelle raison elle me hait ?"
L’autre répond qu’il n’en sait rien,
Mais que cela lui paraît bizarre et étrange.
"Que tout soit selon sa volonté,"
Fait Lancelot, qui ne peut que se résigner,
Et il dit : "Il me faudra prendre congé de vous,
Car je pars à la recherche de Gauvain,
Qui est arrivé en ce pays ;
Il s’est engagé devant moi de venir
Tout droit au Pont Sous l’Eau :"
Alors il a quitté la chambre
Pour se présenter auprès du roi
Afin d’obtenir la permission de partir dans cette direction.
Le roi la lui accorde volontiers ;
Mais ceux qu’il avait délivrés
Et libérés de la prison
Lui demandent ce qu’ils vont faire.
Et il dit : "Avec moi viendront
Tous ceux qui voudront m’accompagner ;
Et ceux qui désirent rester
Auprès de la reine, qu’ils y restent :
Il n’y a pas de raison qu’ils viennent avec moi."
Tous ceux qui le veulent s’en vont avec lui,
Plus heureux et joyeux que de coutume.
Avec la reine demeurent
Des demoiselles qui étalent leur joie,
Et mainte dame et maint chevalier ;
Mais il n’y a parmi eux un seul
Qui n’eût préféré rentrer
Dans son propre pays plutôt que rester là.
Mais la reine les retient tous
A cause de messire Gauvain qui est sur le point d’arriver,
Et dit qu’elle ne bougera point
Avant d’avoir de ses nouvelles.
Partout la nouvelle s’est répandue
Que la reine est entièrement libre
Et que tous les prisonniers sont délivrés ;
Ils pourront donc sans faute s’en aller
Dès qu’il leur plaira et quand bon leur semblera.
Tous cherchent à établir si c’est vrai,
Personne ne parla de rien d’autre
Lorsque les gens se rassemblèrent tous ensemble.
Ils se fâchent beaucoup
Que les mauvais passages aient été détruits
Si bien que l’on va et vient comme on veut :
Ce n’est pas ainsi que doivent être les choses !
Quand les gens du pays
Qui n’avaient pas été à la bataille
Apprirent comment Lancelot s’était conduit,
Ils se sont tous dirigés à l’endroit
Où ils surent qu’il allait,
Car ils pensent que cela plairait au roi
S’ils prenaient et lui livraient
Lancelot. Ses gens à lui
Se trouvaient tous dépourvus de leurs armes
Et pour cette raison on les maltraita,
Car ceux du pays vinrent armés.
Il n’est pas étonnant qu’ils réussirent à prendre
Lancelot, qui était désarmé.
Ils le ramènent tout captif en arrière,
Les pieds attachés sous le ventre de son cheval.
Et les autres disent : "Vous agissez mal,
Seigneurs, car le roi garantit notre sûreté.
Nous sommes tous sous sa protection."
Et eux répondent : "Nous n’en savons rien,
Mais c’est ainsi en tant que nos prisonniers
Qu’il vous faudra venir à la cour."
Le bruit vole et court rapidement
Jusqu’au roi que ses gens ont pris
Lancelot et l’ont mis à mort.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:03

Quand le roi l’entendit, il en éprouve un grand deuil,
Et jure par sa tête - et par bien plus encore -
Que ceux qui l’on tué en mourront à leur tour ;
Ils ne sauront jamais se justifier,
Et, s’il peut les tenir entre ses mains ou les prendre,
Il ne restera d’autre remède que la pendaison
Ou le bûcher ou la noyade.
Et s’ils veulent nier leur crime,
Jamais à aucun prix il ne les en croira,
Car ils lui ont trop rempli le coeur
De tristesse, et lui ont fait une honte si grande
Qu’il mériterait le mépris de tous
S’il ne s’en vengeait pas ;
Mais il se vengera, que personne n’en doute !
La rumeur continue de circuler
Jusqu’à parvenir là où se trouve la reine,
Assise à table, en train de manger.
Elle a failli se donner la mort
Aussitôt que sur Lancelot
Elle apprit la nouvelle mensongère ;
Mais elle la croit vraie
Et s’en effraie si cruellement
Qu’elle en perd presque l’usage de la parole ;
Mais pour les gens qui étaient là, elle dit à voix haute :
"Je suis vraiment navrée qu’il soit mort,
Et je n’ai pas tort d’avoir du chagrin,
Puisqu’il vint dans ce pays à cause de moi :
Il est donc juste que je ressente ce chagrin."
Puis elle se dit à elle-même tout bas,
Pour que personne ne puisse l’entendre,
Qu’à boire et à manger
Jamais plus il ne conviendra de l’inviter
S’il est bien vrai qu’est mort celui
Pour la vie de qui elle-même vivait.
Alors, accablée de tristesse, elle se lève
De table, et elle s’abandonne à sa douleur,
Sans que personne ne puisse l’entendre ni l’écouter.
A plusieurs reprises, la fureur de mettre fin à ses jours
La pousse à se prendre à la gorge ;
Mais elle se retient le temps de se confesser toute seule,
Et se repent et bat sa coulpe,
En s’accusant sévèrement et en plaidant coupable
Du péché qu’elle avait commis
Envers celui dont elle savait bien
Qu’il avait toujours été entièrement à elle
Et qu’il le serait encore s’il était en vie.
Elle souffre tant de sa propre cruauté
Qu’elle finit par perdre une partie de sa beauté.
Sa cruauté et sa félonie
L’ont rendue pâle outre mesure,
Ainsi que ses nuits de veille et son refus de manger ;
Elle additionne la somme de ses méfaits,
Et ceux-ci repassent chacun devant elle ;
Elle les enregistre tous et ne cesse de dire :
"Malheureuse ! A quoi ai-je pu penser,
Lorsque mon ami vint devant moi,
Pour que je ne daignasse pas le recevoir avec joie
Ni ne voulusse jamais l’écouter ?
Quand envers lui je manquai d’égards
Et refusai de lui parler, n’était-ce pas là folie de ma part ?
Folie seulement ? Que Dieu me vienne en aide !
Je commis plutôt des actes de traîtrise et de cruauté ;
Alors que je ne croyais faire tout cela que par simple jeu,
Il ne le comprit pas de cette façon-là.
Et il ne m’a point pardonné.
Moi seule lui ai administré
Ce coup mortel, je pense.
Quand il se présenta devant moi tout souriant
Et crut que je lui exprimerais
Ma grande joie à le recevoir,
Et je ne voulus jamais le voir,
Cela ne fut-il pas un coup mortel pour lui ?
Quand je refusai de lui parler,
En un bref instant, je le privai
Et de son coeur et de sa vie.
Ces deux coups-là l’ont tué, j’en suis sûre ;
Ce ne sont pas de vagues Brabançons qui l’ont assassiné.
Mon Dieu ! Pourrai-je racheter
Ce meurtre et ce péché ?
Non, c’est impossible. Avant que cela ne se fasse,
Tous les fleuves seront desséchés et la mer se tarira.
Hélas ! Comme je me sentirais comblée
Et quel grand réconfort pour moi
Si une seule fois, avant sa mort,
J’eusse pu le tenir dans mes bras !
De quelle manière ? Oui : nos deux corps nus, l’un contre l’autre,
Pour que j’eusse reçu de lui le plus possible de joie.
Maintenant qu’il est mort, je suis bien lâche
De ne pas tout faire pour mourir, moi aussi.
Pour quelle raison ? Cela nuit-il à mon ami
Si je continue de vivre après sa mort,
Alors que je n’ai plus rien qui m’occupe
Sauf les malheurs que j’éprouve pour lui ?
Tandis que c’est après sa mort que je m’y complais,
Assurément, pendant sa vie, la souffrance que je désire tant
A présent lui eût été bien douce.
Bien lâche est celle qui préfère mourir
Plutôt que de souffrir pour son bien-aimé.
Il me plaît certainement beaucoup
De mener le deuil encore pendant longtemps.
J’aime mieux vivre et subir les mauvais coups
Que mourir et trouver le repos."
Le deuil de la reine fut tel
Que pendant deux jours elle ne mangea ni ne but rien,
Et l’on pensa qu’elle était morte.
Nombreux sont ceux qui portent des nouvelles,
Et les mauvaises nouvelles se répandent davantage que les bonnes.
A Lancelot parvient la nouvelle
Que sa dame, sa bien-aimée est morte.
Son deuil fut grand, n’en doutez pas ;
Tous se rendent bien compte
Du degré de sa douleur et de sa peine.
Sa douleur fut bien authentique,
Si vous tenez à l’entendre dire et à le savoir,
Car elle le poussa à se dégoûter de la vie :
Il se mit à vouloir sans tarder sa propre mort,
Mais auparavant il composa une complainte.
D’une ceinture qu’il portait
Il fait un noeud coulant à l’un des bouts,
Et, en versant des larmes, il se dit à lui-même :
"Ah ! Mort ! Comme tu m’as traqué,
De bien portant tu m’as transformé en grand malade !
Je suis à bout de mes forces, mais ne sens aucun mal
A part la douleur qui pèse sur mon coeur.
Cette douleur est bien grave, voire mortelle.
Je veux bien qu’il en soit ainsi
Et, s’il plaît à Dieu, j’en mourrai.
Comment ? Ne pourrai-je pas mourir autrement
S’il ne plaît pas à Dieu de me laisser mourir ?
Si, bien sûr, mais qu’Il me permette
De serrer cette ceinture autour de mon cou,
Je pense bien pouvoir ainsi contraindre la Mort
A me tuer en dépit d’elle.
La Mort qui jamais ne désira
Que ceux qui ne veulent pas d’elle
Ne veut pas se présenter, mais ma ceinture
L’amènera tout de suite en mon pouvoir.
Et aussitôt qu’elle se trouvera sous mon autorité,
Elle fera ce que je demanderai d’elle.
Mais non, elle viendra trop lentement,
Tant je suis désireux de l’avoir auprès de moi."

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:04

Alors il ne se permet plus aucun retard, aucun délai ;
Il passe dans le noeud sa tête
Et le fixe autour de son cou,
Et pour que le coup ne manque de porter,
Il lie le bout de la ceinture
Etroitement à l’arçon de sa selle,
Sans que personne ne s’en aperçoive ;
Puis il se laisse glisser vers le sol,
Car il voulut se faire traîner
Par son cheval jusqu’à son dernier souffle :
Il ne consent pas à prolonger sa vie une heure de plus.
En le voyant tombé à terre,
Ceux qui chevauchaient avec lui
Croient qu’il s’est évanoui,
Car nul d’entre eux ne s’aperçoit du noeud
Qu’il avait fixé autour de son cou.
Ils ont vite fait de le saisir,
Et le relèvent dans leurs bras,
Et c’est alors qu’ils ont trouvé le lacet
Au moyen duquel il était devenu son propre ennemi
En le mettant autour de son cou ;
Ils se pressent pour le couper :
Mais le lacet lui avait si durement
Eprouvé la gorge
Que pendant un certain temps il ne put parler ;
C’est tout juste si les veines de son cou
Et de sa gorge ne s’étaient pas toutes rompues ;
Désormais, qu’il le voulût ou non,
Il ne fut plus en mesure de se faire du mal.
Cela le contrariait beaucoup d’être gardé à vue,
Sa douleur faillit exploser,
Parce qu’il se serait volontiers tué,
Si personne n’avait veillé sur lui.
Puisqu’il ne pouvait plus se faire de mal ;
Il dit : "Ah ! Mort vilaine et basse,
Mort, pour Dieu, n’avais-tu donc pas
Assez de pouvoir et de force
Pour me tuer, moi, au lieu d’emporter ma dame !
Redoutais-tu de faire un acte de charité
En voulant ou en daignant le faire tout simplement ?
Tu m’épargnas par lâcheté,
Aucune autre explication ne te sera jamais imputée.
Ah ! quel beau service et quelle bonté de ta part !
Comme tu as bien su désigner l’objet de ta faveur !
Malheur à celui qui, de ce grand service,
Songe à te remercier ou à t’en savoir gré !
Je ne sais dire laquelle des deux me hait le plus,
La vie qui veut me garder auprès d’elle
Ou la Mort qui refuse de me tuer.
Ainsi chacune me tue à sa façon ;
Mais il est juste - que Dieu me pardonne ! -
Que je demeure en vie malgré moi ;
J’aurais dû mettre fin à mes jours
Aussitôt que ma dame la reine.
M’eut fait savoir à quel point elle me détestait.
Elle n’agit pas de la sorte sans raison,
Le mobile de son geste fut, au contraire, des plus solides,
Mais j’ignore en fait ce qui l’a provoquée.
Mais si seulement je l’avais su,
Avant que son âme n’allât devant Dieu,
J’aurais certainement réparé ma faute à son égard
Aussi totalement et richement qu’elle l’aurait désiré,
Pourvu qu’elle m’accordât sa miséricorde.
Dieu ! ce forfait, qu’a-t-il bien pu être ?
Je pense que peut-être elle a dû apprendre
Que j’ai monté sur la charrette.
Je ne sache pas d’autre acte dont elle pourrait
M’accuser. C’est bien celui-là qui m’a trahi.
Si pour cet acte-là elle m’a détesté,
Dieu ! pourquoi cette faute me causa-t-elle du tort ?
Jamais Amour ne fut connu(e)
De l’homme qui me reprocherait un acte semblable ;
Il serait faux d’affirmer
Qu’un comportement qui vient de la part d’Amour
Peut mériter un reproche ;
Au contraire, amour et courtoisie
C’est tout ce qu’on peut faire au service de celle qu’on aime.
Je ne fis rien, moi, pour mon amie.
Je ne sais comment le dire, hélas !
Je ne sais pas si je peux dire "amie" ou non,
Je n’ose pas lui donner ce surnom.
Mais je crois connaître suffisamment bien l’amour
Pour savoir qu’elle n’aurait pas dû
Me mépriser davantage pour cela, si elle m’eût aimé,
Qu’au contraire, elle aurait dû m’appeler son ami sincère et vrai,
Puisque, à cause d’elle, c’était pour moi un honneur
De faire tout ce que demande Amour,
Même, monter sur une charrette.
Elle aurait dû interpréter cela comme un geste d’amour,
Comme une preuve vraie et authentique :
Ainsi Amour éprouve-t-elle les siens,
Ainsi les siens les reconnaît-elle.
Mais à ma dame ce genre de service
Ne convint point ; je m’en rendis bien compte
En voyant l’attitude qu’elle adopta à mon égard.
Néanmoins ce que fit son ami
Pour elle a suscité envers lui chez bien des gens
Des accusations de honte, des reproches et des blâmes ;
En effet j’ai bien joué le jeu pour lequel on me condamne,
Et ce qui avait été la douceur de ma vie en est devenue l’amertume,
Ma foi, car tels sont les usages
De ceux qui ne savent rien de l’amour
Et qui baignent l’honneur dans l’eau sale de la honte :
Mais celui qui mouille l’honneur de honte
Ne le lave pas, il le souille.
Ce sont bien ceux à présent qui ne savent rien d’Amour
Qui affichent sans cesse leur mépris à son égard,
Et s’éloignent beaucoup d’Amour
Ceux-là mêmes qui ne craignent pas son commandement.
Il est indiscutable que se perfectionne
Celui qui fait ce qu’Amour lui commande,
Et tout lui sera pardonné ;
Mais celui qui n’ose pas le faire est un pur lâche."
C’est ainsi que Lancelot se lamente
Et que s’attristent, à ses côtés, ses gens
Qui le gardent et qui le tiennent.
Sur ces entrefaites, la nouvelle arrive
Que la reine n’est pas morte.
Aussitôt Lancelot se réconforte,
Et si, auparavant, devant l’idée de sa mort,
Il avait éprouvé un deuil immense et lancinant,
Sa joie, à la nouvelle qu’elle vivait, devint cent mille fois
Plus grande que son ancien désespoir.
Et lorsqu’ils revinrent du refuge,
A une distance de six ou sept lieues,
A l’endroit où se trouvait le roi Bademagu,
A celui-ci fut contée la nouvelle qu’il reçut avec joie
Au sujet de Lancelot -
Nouvelle qu’il a écoutée bien volontiers -
Que Lancelot est bien vivant, tout à fait sain et sauf.
Il se conduisit avec une politesse exquise
En allant dire la bonne nouvelle à la reine.
Et elle lui répond : "Beau sire,
Puisque c’est vous qui le dites, je veux bien le croire ;
Mais si ç’avait été qu’il fût mort, je vous avoue
Que jamais plus je n’aurais connu le bonheur.
Ma joie se serait trop éloignée de moi
Si, par dévouement pour moi, un chevalier
Avait accepté de recevoir et de subir la mort."
Alors le roi se sépare d’elle ;
Il tarde beaucoup à la reine
Que sa joie et son ami reviennent auprès d’elle.
Elle n’a plus envie du tout
De lui tenir rigueur de quoi que ce soit.
Au contraire, la nouvelle qui sans cesse
Court jour après jour en se répandant partout
Arriva derechef à la reine elle-même
Pour lui apprendre que Lancelot se serait donné la mort
Pour elle si seulement il avait pu le faire.
Cette nouvelle fait sa joie, elle y croit entièrement,
Mais pour rien au monde elle ne voulut
Qu’un trop grand malheur lui fût survenu.
Voilà enfin Lancelot qui arrive
En se hâtant le plus rapidement possible.
Dès que le roi l’aperçoit,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:04

Il court l’embrasser et lui donner l’accolade.
Il a l’impression de voler dans les airs
Tant sa joie le rend léger.
Mais il abrège ses manifestations de joie
A cause de ceux qui avaient pris et lié Lancelot :
Le roi leur dit qu’ils ne vinrent là que pour chercher leur malheur,
Car tous sont comme s’ils étaient déjà morts et défaits.
Et ils lui ont répondu
Qu’ils ne croyaient agir que selon sa volonté à lui.
"C’est moi l’offensé, alors que votre conduite vous parut juste,
Fait le roi, mais lui n’est pas mis en cause.
Ce n’est point lui que vous avez couvert de honte,
Mais moi-même plutôt, qui l’avais sous ma protection ;
Quoi qu’on fasse, la honte retombe sur moi.
Mais vous ne vous en vanterez pas,
Quand vous sortirez de chez moi !"
Lorsque Lancelot l’entendit prononcer ces mots de colère,
Il s’efforce de faire la paix et de redresser la situation
En faisant appel à tout le talent dont il se sent capable,
Et il finit par y arriver ; puis le roi
L’emmène voir la reine.
Cette fois-ci, la reine ne baissa point
Les yeux ; au contraire,
Elle alla joyeusement à sa rencontre,
Lui rendit tous les honneurs en son pouvoir
Et le fit asseoir à côté d’elle.
Alors ils se parlèrent en toute liberté
De tout, selon leur bon plaisir ;
Il ne leur manquait point de choses à se dire,
Car Amour leur fournissait bien des sujets d’entretien.
Et quand Lancelot voit le plaisir
Qu’éprouve la reine à tout ce qu’il dit,
Et que rien ne lui déplaît, alors, tout bas,
Il lui a dit : "Dame, devant le si mauvais visage
Que vous me fîtes l’autre jour en me voyant
Mon ébahissement reste total,
Car vous ne m’avez pas soufflé mot de vos raisons :
Vous avez failli me donner la mort.
Je n’eus point alors assez d’audace,
Comme c’est le cas à présent,
Pour oser vous demander de m’éclairer là-dessus.
Dame, maintenant je suis prêt à réparer le forfait -
A condition toutefois que vous me disiez en quoi il consiste -
Qui m’a tant bouleversé."
Et la reine lui répond :
"Comment ? N’eûtes-vous pas honte
De la charrette ? Ne vous fit-elle pas peur ?
Vous y montâtes à grand regret seulement,
Puisque vous avez attendu le temps de faire deux pas.
Voilà pourquoi en fait je ne voulus
Ni vous adresser la parole ni vous accorder un regard.
- Que Dieu me garde une autre fois,
Fait Lancelot, d’un tel méfait,
Et que Dieu n’ait jamais pitié de moi,
Si vous ne fûtes pas tout à fait dans votre droit !
Dame, pour Dieu, acceptez sur-le-champ
Que je vous fasse amende honorable du tort commis,
Et si un jour vous devez me pardonner,
Pour Dieu, dites-le-moi donc !
- Ami, considérez-vous comme quitte envers moi,
Fait la reine, et entièrement absous :
Je vous pardonne sans réserve.
- Dame, fait-il, je vous en rends grâce ;
Mais ici je ne peux guère vous dire
Tout ce que je voudrais ;
J’aimerais vous parler
Plus à loisir, s’il se pouvait."
Et la reine, d’un petit mouvement de l’oeil, et non du doigt,
Lui indique une fenêtre,
Et elle lui dit : "Venez me parler
Ce soir à cette fenêtre,
Lorsque ceux d’ici seront tous endormis,
Et vous viendrez par ce verger.
Entrer ici ou chercher un gîte
Pour la nuit vous sera défendu ;
Moi, je serai dedans, vous serez dehors,
Puisque vous ne pourrez pas vous introduire ici.
Quant à moi, il ne me sera possible
De me joindre à vous que par la parole ou par la main seulement ;
Mais si cela peut vous faire plaisir, je serai
Là, pour l’amour de vous, jusqu’à ce qu’il fasse jour.
Nous ne pourrions pas être vraiment ensemble,
Puisque, dans ma chambre, en face de moi est couché
Keu, le sénéchal, qui languit
A cause des blessures dont il est criblé.
Et l’huis ne s’ouvre jamais,
Il est au contraire solidement fermé et bien gardé.
Quand vous viendrez, faites bien attention
Que nul espion ne vous découvre.
- Dame, fait-il, là où ma compétence s’exercera
Jamais aucun espion ne me verra
Ni ne pourra se former de mauvaises pensées ni trouver à redire."
Ainsi ont-ils organisé leur tête-à-tête,
Et ils se séparent bien joyeusement.
Lancelot sort de la chambre,
Et son bonheur est tel qu’il ne lui souvient plus
D’aucun des nombreux ennuis dont il avait souffert.
Mais la nuit se fait trop attendre,
Et le jour lui a paru durer plus longtemps,
En fonction de ce qu’il lui fait subir,
Que cent jours normaux, et même plus longtemps qu’une année entière.
Voilà bien longtemps et de plein gré qu’il se serait présenté
Au rendez-vous si seulement la nuit était tombée !
Celle-ci a tellement lutté pour en venir à bout du jour
Que, noire et ténébreuse, elle réussit
A l’envelopper de son manteau
Et à l’affubler de sa chape.
Quand il vit que le jour avait perdu sa clarté,
Il se donne un air d’homme las et fatigué,
Et il dit qu’il avait beaucoup veillé,
Qu’il avait besoin de se reposer.
Vous pouvez facilement comprendre et expliquer -
Ceux d’entre vous à qui il est arrivé d’en faire autant -
Pourquoi, devant les gens de son hôtel,
Il joue celui qui a sommeil et qui veut se coucher ;
Mais ce n’est point sont lit qu’il tient à coeur,
Car pour rien au monde il ne s’y reposerait.
Il ne l’aurait pas pu, il ne l’aurait pas osé,
Il n’aurait pas voulu avoir non plus
L’audace ou la force de le faire.
Aussi vite que possible et sans faire de bruit il se leva du lit,
Sans regretter un instant
L’absence de la lune et des étoiles,
Et, dans la maison, de toute lumière de chandelle
Ou de lampe ou de lanterne allumée.
Il s’emploie au contraire à s’assurer
Que personne ne s’aperçoive de ses mouvements,
Et que l’on croie qu’il dormait tranquillement
Dans son lit pendant toute la nuit.
Sans compagnon pour le guider
Il se dirige sans tarder vers le verger,
Et à aucun moment il ne rencontra âme qui vive ;
La chance continua de le favoriser,
Car un pan du mur du verger
S’était tout récemment écroulé.
Par cette brèche il s’introduit
Rapidement et il parvient jusqu’à
La fenêtre où il se maintient
Silencieux et immobile, s’empêchant de tousser ou d’éternuer,
Jusqu’à ce que la reine arrive,
Vêtue d’une chemise très blanche ;
Elle n’avait pas mis de cotte ou de bliaut,
Mais elle portait un manteau court
D’écarlate et de cisemus.
Quand Lancelot voit la reine
Qui se penche contre cette fenêtre
Grillée de solides barreaux de fer,
Il commence l’entretien par un doux salut qu’il lui a adressé.
Elle le lui rend aussitôt,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:05

Car leur désir partagé était bien fort -
De lui pour elle, d’elle pour lui.
Rien de bas ni d’ennuyeux n’entre
Dans les propos qu’ils tiennent.
Ils font tout pour s’approcher l’un de l’autre,
Et ils se tiennent par la main.
Le fait qu’il ne leur soit pas possible de se rejoindre mieux
Les contrarie énormément,
Et ils maudissent les barreaux de fer.
Cependant Lancelot se targue
- Si toutefois la reine en convient -
De pouvoir entrer là où elle se trouve :
Il ne restera pas dehors simplement à cause des barreaux.
Et la reine lui répond :
"Ne voyez-vous donc pas à quel point ces fers
Sont raides à forcer et solides à briser ?
Vous n’arriverez jamais à les serrer avec assez de vigueur,
Ou à les tirer vers vous, ou à les secouer
Afin de pouvoir les arracher pour de bon.
- Dame, fait-il, ne vous inquiétez pas !
Je ne pense pas que le fer vaille grand-chose ;
A part vous-même rien n’est capable de m’empêcher
D’aller tout droit auprès de vous.
Si votre accord me l’octroie,
Le chemin m’est tout ouvert ;
Mais si, au contraire, il ne vous plaisait pas de me le donner,
Il me demeurerait si parfaitement bloqué
Que pour rien au monde je ne saurais y passer.
- Oui, certes, fait-elle, je le veux bien,
Ce n’est point mon vouloir qui vous immobilise ;
Mais vous devez attendre
Que je sois recouchée dans mon lit,
Afin qu’il ne vous arrive malheur à cause de quelque bruit ;
Il n’y aurait ni ébats ni plaisir
Si le sénéchal, qui dort ici,
Etait réveillé par un bruit que nous aurions fait.
Aussi est-il bien juste que je m’en aille,
Car il n’y verrait rien de bon
S’il remarquait ma présence ici.
- Dame, fait-il, dépêchez-vous donc de partir,
Mais ne craignez d’aucune manière
Que je fasse le moindre bruit.
Je compte enlever si doucement ces barreaux
Que je n’aurai aucun mal à le faire,
Et je ne réveillerai personne en le faisant."
Alors la reine le quitte,
Et lui se prépare et s’apprête
A vaincre la fenêtre.
Il s’attaque aux barreaux, les tire et les secoue
Si bien qu’il finit par les ployer tous
Et parvient à les arracher.
Mais leur fer était si coupant
Qu’au petit doigt jusqu’aux muscles
Il ouvrit la première phalange,
Et qu’il trancha au doigt voisin
La première jointure entièrement ;
Mais du sang qui, goutte à goutte, en tombe,
Ni des plaies il ne sent rien du tout,
Sa pensée étant fixée sur autre chose.
La fenêtre n’est pas bien basse,
Néanmoins Lancelot la franchit
Très rapidement et en toute liberté.
Il trouve Keu dormant dans son lit,
Et ensuite il s’en vint au lit de la reine
Devant lequel il s’incline en adorateur,
Car il ne croit en nulle sainte relique autant qu’il croit en elle.
Et la reine lui tend
Ses bras à sa rencontre, et puis l’enlace
Et l’étreint sur son coeur,
Tout en l’attirant près d’elle dans son lit
Où elle lui fait l’accueil le plus beau
Qu’il lui soit possible de faire,
Car elle y est invitée et par Amour et par son coeur.
Amour la pousse à le recevoir ainsi.
Mais si elle éprouva pour lui un grand amour,
Lui en ressentait pour elle cent mille fois plus,
Car Amour priva tous les autres coeurs
Lorsqu’elle prodigua ses biens au sien ;
C’est dans son coeur à lui qu’Amour reprit
Toutes ses forces et déploya toute sa vigueur,
Au point de s’appauvrir dans le coeur des autres.
Maintenant Lancelot possède tout ce qu’il désire,
Puisque la reine accepte avec joie
Sa douce compagnie,
Puisqu’il la tient entre ses bras
Et elle le tient, lui, entre les siens.
Le plaisir qu’il éprouve est à tel point doux et bon
- Plaisir des baisers, des sens -
Qu’il leur advint sans mensonge
Une joie et une merveille
Telles que jamais encore leurs pareilles
Ne furent racontées ni connues ;
Mais je maintiendrai toujours le silence le plus parfait
Sur ce qu’on ne doit pas dire dans un conte.
De toutes les joies ce fut la plus exquise
Et la plus délectable
Que l’histoire passe sous silence et garde secrète.
Lancelot fut comblé de joie et de plaisir
Pendant toute cette nuit.
Mais le jour finit par arriver, ce qui l’ennuie fort,
Puisqu’il doit se lever d’auprès de son amie.
Au lever il vécut le supplice du martyre parfait,
Car partir lui parut douloureux à ce point-là,
Et il en subit un martyre bien grand.
Son coeur ne cesse de l’entraîner là
Où la reine est restée.
Ramener son coeur demeure hors de son pouvoir,
Parce que la reine lui plaît tellement
Qu’il n’a aucun désir de la quitter :
Le corps s’éloigne, le coeur demeure.
Il retourne directement à la fenêtre ;
Mais de son corps il en reste assez,
Vu que les draps sont tachés et teints
Du sang qui tomba de ses doigts.
C’est dans une profonde détresse que Lancelot part,
Débordant de soupirs et de larmes.
Il n’a pas été question de fixer un nouveau rendez-vous,
Ce qui l’afflige, mais pareille chose ne peut pas être.
C’est à grand regret qu’il repasse la fenêtre
Par où il entra de si bon coeur ;
Il n’avait plus les doigts bien solides,
Car il y avait été grièvement blessé ;
Pourtant, il a redressé les barreaux de fer
Et les a remis en place,
Si bien que ni par devant ni par derrière,
Ni par les deux côtés,
Il n’apparaît que l’on eût enlevé
Un seul des fers, ni qu’on l’eût tiré ou ployé.
Au moment de partir, il s’est incliné
Vers la chambre, se comportant
Tout comme s’il se trouvait en présence d’un autel.
Puis il s’en va la mort dans l’âme ;
Il ne rencontre personne qui le reconnaisse
Pendant qu’il rentre à son hôtel.
Il se couche tout nu dans son lit
Sans jamais réveiller qui que ce soit.
Alors, il a la surprise de découvrir
Que ses doigts sont blessés ;
Mais en rien il ne s’en émeut,
Parce qu’il sait qu’à coup sûr
Ce fut pendant qu’il arrachait les barreaux du mur
De la fenêtre qu’il se blessa ;
Pour cela il ne s’en troubla pas,
Car il eût mieux voulu que de son corps
Les deux bras entiers fussent arrachés

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:05

Qu’il n’eût réussi à passer par la fenêtre ;
Mais s’il avait subi ailleurs une blessure semblable
Et se fût maltraité aussi grièvement,
Son chagrin et sa colère auraient été bien grands.
Sur le matin la reine,
Renfermée dans sa chambre bien garnie de tentures,
Tout doucement s’était endormie ;
Elle ne se rendait pas compte que ses draps
Etaient tachés de sang,
Mais, au contraire, elle pensait qu’ils étaient bien blancs
Et tout beaux et parfaitement convenables.
Et Méléagant, dès
Qu’il fut habillé et prêt,
S’est dirigé vers la chambre
Où la reine était couchée.
Il la trouve réveillée et il voit les draps
Tachés et comme mouchetés de gouttes de sang frais ;
En poussant du coude ses compagnons
Et comme quelqu’un qui cherche à y découvrir le mal,
Il tourne son regard vers le lit de Keu le sénéchal
Où il voit, là aussi, les draps tachés
De sang, car, pendant la nuit - notez-le bien -
Les blessures de Keu s’étaient rouvertes.
Et il dit : "Madame, j’ai enfin trouvé
Les preuves que je cherchais depuis longtemps !
Il est bien vrai que l’on commet une folie des plus grandes
Lorsqu’on se dépense afin de préserver l’honneur d’une femme,
Car on y perd son effort et sa peine ;
Celui qui fait le plus pour la surveiller
Perd plus vite sa peine que celui qui ne s’en formalise pas.
Mon père a exercé une bien belle vigilance
En cherchant à vous surveiller à cause de moi !
Il vous a bien gardée contre moi ;
Mais cette nuit c’est Keu le sénéchal
Qui vous a regardée, malgré ses précautions,
Et de vous ce dernier a obtenu tout ce qu’il voulait,
Et la chose sera prouvée sans le moindre doute possible.
- Comment ? fait-elle. - J’ai trouvé
Du sang sur vos draps, témoignage irréfutable,
Puisqu’il faut que je le dise.
C’est ainsi que je le sais, ainsi que je le prouve,
Car je trouve sur vos draps et sur les siens
Le sang qui tomba de ses blessures :
Voilà des indices bien authentiques."
Alors la reine remarqua pour la première fois
Dans l’un et l’autre des deux lits
Les draps ensanglantés, et elle s’en étonne beaucoup ;
Elle en éprouva de la honte, elle en rougit,
Et elle dit : "Que Dieu me protège,
Ce sang que je regarde dans mes draps
Jamais Keu ne l’apporta ici,
Le nez m’a saigné cette nuit, sans plus ;
Ce fut mon nez, j’en suis sûre."
Et elle pense dire la vérité.
"Par mon chef, fait Méléagant,
Vous ne racontez là que des balivernes.
Tout ce que vous pourrez raconter ne servira à rien,
Car vous êtes coupable sans conteste possible,
Et lumière se fera sur vos agissements."
Alors il dit : "Seigneurs, ne bougez pas d’ici !"
Aux gardes qui se trouvaient là,
"Et veillez à ce que ne soient pas ôtés
Les draps de ce lit avant que je ne revienne.
Je veux que le roi reconnaisse mon bon droit
Quand il aura vu cette chose de ses propres yeux."
Alors il chercha ce dernier et finit par le trouver,
Et il se jette à ses pieds,
Disant : "Sire, venez voir
Ce dont vous ne soupçonnez pas l’existence.
Venez voir la reine,
Et vous verrez des choses surprenantes mais authentiques
Que j’ai vues et découvertes ;
Mais avant de vous y rendre,
Je vous prie de ne pas me faillir,
Ni en justice ni par rapport aux convenances :
Vous savez bien les périls
Que j’ai endurés afin d’obtenir la reine -
Ce qui m’a valu d’avoir en vous un ennemi,
Parce que c’est à cause de moi que vous la faites garder.
Ce matin j’allai la voir alors qu’elle était
Encore au lit, et j’ai fait attention
Suffisamment pour pouvoir constater
Que chaque nuit Keu couche avec elle.
Sire, pour Dieu, que cela ne vous contrarie pas
Si cette conduite me chagrine et si je me lamente,
Car elle me fait ressentir un grand dépit,
Vu que la reine me hait et me méprise,
Et que Keu couche chaque nuit avec elle.
- Tais-toi !, fait le roi, je n’en crois rien du tout.
- Sire, venez donc voir les draps,
Et comment Keu les a traités.
Puisque ma parole ne vous inspire pas confiance,
Et qu’au contraire vous pensez que je suis en train de vous mentir,
Les draps et la couverture ensanglantée
Des blessures de Keu, je vous les montrerai.
- Allons-y donc, et je verrai tout cela,
Fait le roi, car je veux le voir :
Mes propres yeux m’apprendront la vérité dans cette affaire."
Le roi se dépêche pour gagner
La chambre où il trouva
La reine qui était en train de se lever.
Il voit les draps ensanglantés sur son lit,
Ainsi que sur le lit de Keu,
Et il dit : "Dame, voilà qui va fort mal
Si ce que m’a dit mon fils est vrai."
Elle répond : "Que Dieu me protège,
Jamais, même en racontant un cauchemar,
On n’a inventé un mensonge aussi néfaste.
Je pense que Keu le sénéchal
Est bien trop courtois et fidèle
Pour jamais mériter qu’on juge sa bonne foi insuffisante ;
Et, pour ma part, je ne vends point
Mon corps ni ne le livre à qui le veut.
Il est indéniable que Keu n’est nullement de ceux
Qui pourraient réclamer de moi pareil outrage,
Et, quant à moi, je n’eus jamais aucun désir
De commettre une telle folie et jamais je ne l’aurai.
- Sire, je vous serais bien reconnaissant,
Dit Méléagant à son père,
Si Keu expie son crime
En sorte que la honte atteigne la reine aussi.
De vous dépend et relève la justice,
Et je vous prie et demande de la rendre maintenant.
Keu a bien trahi le roi Artur,
Son seigneur, qui croyait en lui à tel point
Qu’il lui avait confié
L’être qu’il aime le plus au monde.
- Sire, souffrez que je réponde,
Fait Keu, et je me disculperai.
Que Dieu, quand je quitterai ce monde d’ici-bas,
N’accorde pas de pardon à mon âme
Si jamais je couchai avec ma dame.
Evidemment, j’aimerais mieux être mort
Que pareille horreur ou un crime semblable
Fût commis par moi envers mon seigneur ;

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:06

Et que jamais Dieu ne me donne
Une santé meilleure que celle que j’ai à present,
Qu’au contraire il me prive de vie tout de suite,
Si jamais l’idée m’en est même venue à l’esprit.
Mais je suis suffisamment expert en matière de mes blessures
Pour savoir que cette nuit elles ont abondamment saigné
Et que mes draps en ont été maculés.
Voilà pourquoi votre fils m’accuse,
Mais en vérité il n’en a nullement le droit."
Et Méléangant lui répond :
"Que Dieu me vienne en aide, vous avez été suborné
Par les diables et les démons malins ;
Vous avez été cette nuit trop ardent,
Et ce fut sans aucun doute en vous surmenant de la sorte
Que vous avez fait crever vos plaies.
Il ne vous sert à rien de raconter des histoires :
La présence du sang dans les deux lits en constitue la preuve ;
Nous la voyons clairement, elle saute aux yeux.
Il est juste que l’on paie son crime
Quand sa culpabilité est établie.
Jamais un chevalier de votre renommée
Ne commit un outrage aussi insolent,
Ainsi votre crime vous a-t-il couvert de honte.
- Sire, sire, dit Keu au roi,
Je serai prêt à défendre ma dame et moi-même
Contre ce dont votre fils m’accuse ;
Il me met au supplice et à la torture,
Mais c’est vraiment à tort qu’il me tourmente.
- Vous n’aurez pas à vous battre,
Fait le roi, car vous souffrez trop.
- Sire, si vous voulez bien le permettre,
Tout malade que je suis,
Je me battrai contre lui
Et je montrerai que je suis innocent
De cet acte repréhensible dont il m’inculpe."
La reine de son côté avait envoyé chercher
En secret Lancelot,
Et elle dit au roi qu’elle aura à sa disposition
Un chevalier pour défendre
Le sénéchal en cette affaire
Contre Méléagant, si celui-ci ose accepter le combat.
Et Méléagant ne tarda point à déclarer :
"De tous les chevaliers il n’est pas un seul
Contre qui je n’accepte de combattre,
Jusqu’à ce que l’un de nous deux soit mis hors de combat,
Même s’il s’agissait d’un géant."
Alors Lancelot entra dans la salle ;
Il y eut un tel attroupement de chevaliers
Que la salle s’en trouva toute remplie.
Dès son arrivée,
Devant tout le monde - jeunes et vieux -
La reine raconte ce qui vient de se produire,
Et elle dit : "Lancelot, cette honte,
C’est Méléagant, ici présent, qui me l’a imputée ;
Ainsi m’a-t-il rendue suspecte
Aux yeux de tous ceux qui l’entendent parler,
A moins que vous ne l’obligiez à se rétracter.
Cette nuit, dit-il, Keu a couché
Avec moi, puisqu’il a vu
Mes draps et les siens maculés de sang,
Et il dit que son crime sera sévèrement puni
S’il ne parvient pas à se défendre contre lui,
Ou s’il ne trouve pas un autre qui accepte
Le combat afin de l’aider.
- Il ne vous sera jamais nécessaire de plaider votre cause,
Fait Lancelot, là où je me trouve.
Qu’à Dieu ne plaise que l’on vous soupçonne,
Ni vous ni lui, de pareil outrage ;
Je suis prêt à entreprendre le combat afin de prouver
Qu’à aucun moment il ne songea à faire une chose semblable.
Si en moi il existe le minimum de force,
Je le défendrai de mon mieux ;
Pour lui j’entreprendrai la bataille."
Et Méléagant fait un bond en avant
Et il dit : "Que le Seigneur me préserve,
J’accepte volontiers, et cela me va très bien :
Que nul ne croie que cela me gêne d’aucune manière."
Et Lancelot dit : "Sire roi,
Je sais quelque-chose des causes et des lois,
Et des procès et des jugements :
La procédure exige que l’on prête serment
Quand il s’agit d’accusations aussi graves."
Et Méléagant, sans méfiance,
Lui répond sur-le-champ :
"Que les serments se fassent donc,
Et que viennent tout de suite les reliques de saints,
Car je sais bien que j’ai le droit de mon côté !"
Et Lancelot affirme tout haut :
"Que le Seigneur me vienne en aide,
Jamais ne connut Keu le sénéchal
Celui qui put le soupçonner de pareille chose."
Ils réclament alors leurs chevaux
Et ils se font apporter leurs armes ;
On les leur apporte immédiatement,
Et les valets les en revêtent : les voilà armés ;
Les reliques sont déjà exposées à leur place.
Méléagant avance de quelques pas
Et Lancelot, à son côté, fait de même,
Et tous deux se mettent à genoux ;
Et Méléagant tend la main
Vers les saintes reliques et jure d’une voix forte :
"Que Dieu et ses saints me viennent en aide,
Keu le sénéchal partagea
Cette nuit le lit de la reine
Et d’elle il eut tout son plaisir.
- Et moi, fait Lancelot, je t’accuse de parjure
Et je jure solennellement
Qu’il n’y coucha pas et qu’il ne la toucha point.
Et que celui de nous deux qui aurait menti,
Qu’il plaise à Dieu de le punir
Et de prouver ainsi de quel côté la vérité se trouve.
Mais je ferai encore un serment
Et je jurerai en plus -
Qui que cela ennuie ou offense -
Que s’il m’accorde aujourd’hui

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:07

De prendre le dessus sur Méléagant,
Avec son aide et celle de ces reliques
Que voici, et en vertu d’aucun autre pouvoir,
Je serai sans pitié pour lui !"
Bademagu n’éprouva aucun plaisir
A entendre ce serment.
Quand les serments eurent été prononcés,
Les destriers furent amenés des écuries,
Deux beaux et excellents destriers.
Chacun des deux adversaires monte sur le sien,
Et ils chevauchent l’un contre l’autre
Aussi vite que leurs montures peuvent les porter ;
Et au moment où elles atteignent leur plus grande vitesse
Les deux chevaliers s’entrechoquent
Avec une telle furie qu’il ne leur reste rien
De leurs lances qu’un tronçon dans la main.
Ils s’envoient l’un l’autre rouler à terre,
Mais sans pour autant manifester des signes d’épuisement,
Car ils ont tôt fait de se relever.
Ils se font autant de mal que possible
Avec les lames tranchantes de leurs épées.
Les étincelles jaillies des heaumes
Brillent et montent vers le ciel.
Ils s’attaquent l’un l’autre avec une telle colère,
Leurs épées nues à la main,
Que, comme elles vont et viennent,
Ils frappent l’un l’autre,
Sans chercher à se reposer
Pour reprendre haleine.
Le roi qui trouve très pénible ce qu’il voit
Interpelle la reine,
Qui était allée s’accouder
En haut aux loges de la tour.
Il lui demande au nom de Dieu le Créateur
Qu’elle leur permette de se séparer.
La reine répond en toute sincérité :
"Tout ce qui vous sied et plaît
Me trouvera prête à l’accepter."
Lancelot a bien entendu
Ce qu’a répondu la reine
A la requête de Bademagu ;
Il ne voulut plus combattre,
Dès ce moment il abandonna la lutte.
Mais Méléagant, qui ne songe pas à se reposer,
Frappe sur Lancelot à coups redoublés.
Le roi se jette entre les deux adversaires
Et retient le bras de son fils, qui dit et jure
Qu’un accord est le moindre de ses soucis :
"Je veux me battre, je me refuse à la paix."
Le roi déclare : "Tais-toi
Et crois-m’en. Tu seras sage de m’obéir.
Certes, tu n’encourras honte ni dommage
Si tu m’écoutes.
Tu feras donc ce qu’il t’appartient de faire !
Ne te souviens-tu pas
Qu’à la cour du roi Artur
Tu vas le combattre comme convenu ?
Et ne crois-tu pas
Que ce serait pour toi un plus grand honneur
De triompher là qu’ailleurs ?"
Ainsi parle le roi pour voir
S’il ne pourrait pas l’émouvoir.
Il parvient à l’apaiser, et il sépare les deux combattants.
Lancelot, à qui il tarde
De retrouver messire Gauvain,
Vient demander la permission de partir
A Bademagu et à la reine.
Avec leur assentiment il s’achemine
Vers le Pont-sous-l’Eau.
Il était accompagné
De nombreux chevaliers.
Mais il y en avait assez
Dont il aurait souhaité l’absence.
Ils chevauchent à longueur de journée,
Tant qu’ils s’approchent du Pont-sous-l’Eau,
Mais ils en sont encore éloignés d’une lieue.
Avant de venir assez près
Pour pouvoir l’apercevoir,
Ils rencontrèrent un nain
Juché sur un grand cheval de chasse
Et tenant à la main un fouet
Pour frapper et hâter sa monture.
Et le voilà qui demande,
Comme il en a reçu l’ordre :
"Lequel d’entre vous est Lancelot ?
Ne me le cachez pas, je suis des vôtres ;
Mais dites-le sans crainte,
Car je vous le demande pour vous être utile."
Lancelot en personne lui répond,
Disant : "Je suis
Celui que tu réclames.
- Ah !, fait le nain, noble Chevalier,
Laisse-là ces gens et crois-m’en :
Viens tout seul avec moi,
Car je veux te mener en un lieu excellent.
Que nul ne te suive, je te le requiers,
Mais qu’ils nous attendent ici même,
Car nous reviendrons sous peu."
Celui qui ne soupçonnait aucune embûche
A fait rester là son escorte
Et suit le nain en train de le trahir.
Ses gens qui demeurent à l’attendre
Pourront l’attendre longtemps,
Car ceux qui se sont emparés de lui
N’ont nul désir de le rendre.
Et ses gens se lamentent si fort,
Quand il ne revient pas,
Qu’ils ne savent que faire.
Ils disent tous que le nain
Les a trahis, et leur chagrin est grand ;
Il serait oiseux d’en douter.
Dolents, ils commencent à le chercher,
Mais ils ne savent où le trouver
Ni où partir à sa recherche ;
Ils se concertent entre eux.
Les plus sensés et les plus sages
Décident, autant que je le sache,
Qu’ils pousseront
Jusqu’au Pont-sous-l’Eau, tout proche,
Puis ils iront chercher Lancelot
Après avoir pris conseil de messire Gauvain,
S’ils découvrent ce dernier dans les parages.
Cette décision satisfait tout le monde,
Personne ne s’y oppose.
Ils se dirigent vers le Pont-sous-l’Eau ;
Dès qu’ils y parviennent,
Ils ont aperçu messire Gauvain,
Qui était tombé du pont
Dans l’eau très profonde à cet endroit.
Tantôt il remonte à la surface et tantôt il disparaît,
Maintenant on le voit et puis on le perd de vue.
Ils font tant et si bien qu’ils l’agrippent
A l’aide de branches, de perches et de crocs.
Il ne lui restait que le haubert sur le dos
Et sur la tête son heaume,
Un heaume qui en valait dix autres.
Il portait encore ses chausses de fer,
Toutes rouillées de sa sueur,
Car il avait enduré mainte épreuve,
Il avait fait face à maint péril
Et triomphé dans maint combat.
Lance, écu, cheval
Sont restés sur l’autre rive.
Mais ceux qui l’ont repêché
Ne croient pas qu’il soit vivant,
Car Gauvain avait avalé beaucoup d’eau.
Avant qu’il ne l’eût régurgitée,
Il ne fut pas en mesure de se faire entendre.
Mais quand voix et parole furent revenues
Et qu’il eut dégagé son arrière-gorge,
De sorte qu’on put l’entendre,
Le plus tôt qu’il put parler,
Il le fit ;
Sur-le-champ il s’enquit de la reine Guenièvre
Auprès de ceux qui se tenaient devant lui,
En savaient-ils des nouvelles ?
Ceux-ci lui ont répondu
Qu’elle ne quitte pas le roi Bademagu,
Qui pourvoit à ses besoins
Et l’honore grandement.
"Est-ce que personne n’est venu la quérir
En cette terre ?, demande messire Gauvain.
- Si, répondent-ils.
- Qui ça ? - Lancelot du Lac, font-ils,
Qui traversa le Pont de l’Epée.
Il l’a secourue et délivrée,
Et nous tous avec elle.
Mais un nain nous a trahis,
Un avorton bossu et grimaçant :
Il nous a vilainement trompés
Celui qui nous a dérobé Lancelot.
Nous ne savons pas ce qu’il en a fait.
- Et quand cela ?, fait messire Gauvain.
- Aujourd’hui même, messire,
Tout près d’ici, alors que Lancelot et nous,
Nous venions vous retrouver.
- Comment donc s’est-il comporté
Depuis son arrivée en ce pays ?"
Alors ils commencent
A lui raconter de bout en bout
Sans en oublier un seul détail les exploits de Lancelot.
Quant à la reine, ils lui disent
Qu’elle l’attend et déclare
Que rien ne la fera partir
De Gorre avant qu’elle ne le voie,
Quoi qu’elle entende dire à son sujet.
Messire Gauvain leur demande :
"Lorsque nous partirons de ce pont,
Irons-nous à la recherche de Lancelot ?"
Pas un seul qui n’opine
Qu’il vaut mieux aller retrouver la reine,
Que Bademagu se chargera de faire chercher Lancelot.
Ils pensent que son fils traîtreusement
L’a fait emprisonner,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:07

Ce Méléagant qui le déteste.
Où que Lancelot se trouve, si le roi le sait,
Il forcera son fils à le libérer,
On peut compter là-dessus.
Tous se rallient à cet avis
Et ils se mettent en route.
Ils chevauchent jusqu’à la résidence
Où se trouvent Bademagu et la reine,
Egalement Keu le sénéchal,
Et ce scélérat
Plein de traîtrise,
Qui a tant inquiété
Au sujet de Lancelot ceux qui arrivent.
Ils se jugent mortellement trahis,
Et se lamentent, car leur anxiété est grande.
Ce n’est pas une nouvelle agréable
Que l’on porte à la reine ;
Néanmoins, elle se comporte
Aussi plaisamment qu’elle peut.
A cause de messire Gauvain il faut
Qu’elle cache sa peine, et elle y parvient.
Cependant elle ne savait comment tout à fait
L’empêcher de paraître.
Tout à la fois elle se réjouit et s’attriste :
Pour Lancelot elle souffre en son coeur,
Mais en présence de messire Gauvain
Elle manifeste une joie extrême.
Il n’y a personne qui, ayant entendu la nouvelle
De la disparition de Lancelot,
Ne soit plongé dans la tristesse.
Le roi aurait été ravi
De l’arrivée de messire Gauvain
Et de faire sa connaissance,
Si ce n’est sa douleur que Lancelot
Soit tombé dans un traquenard :
Elle est si grande qu’elle l’accable.
Et la reine le prie instamment
Que par monts et par vaux
Il fasse rechercher Lancelot,
Sans perdre de temps, à travers son royaume.
Messire Gauvain et Keu le sénéchal
Se joignent à elle, et tous les autres :
Il n’y a personne qui n’implore le roi.
"Laissez-moi donc le soin de cette affaire,
Fait Bademagu, et cessez de me presser,
Car voilà longtemps que je suis prêt.
Cette recherche sera menée à bien
Sans qu’il soit besoin de vos requêtes ni de vos prières."
Chacun s’incline devant lui,
Et le roi envoie ses messagers,
Par tout son royaume -
Des serviteurs bien connus et fort capables -
Qui à travers toute la contrée
Demandent des nouvelles de Lancelot.
Partout ils se sont enquis de lui,
Mais de Lancelot nulle nouvelle ne leur parvient.
Ils s’en retournent bredouilles
Là où séjournent les chevaliers,
Gauvain, Keu et tous les autres,
Qui déclarent que tout armés,
La lance en arrêt, ils se mettront en campagne,
Qu’ils n’enverront aucun autre à leur place.
Un jour après manger ils se trouvaient
Dans la grand-salle, où ils s’armaient -
Le moment était venu
De leur départ imminent -
Quand un jeune homme y entra
Et s’avança parmi eux
Pour arriver devant la reine.
Elle était bien pâle,
Car n’ayant point de nouvelles de Lancelot,
Sa souffrance était si vive
Qu’elle en avait perdu toute couleur.
Et le valet l’a saluée,
Et Bademagu qui se tenait près d’elle,
Et puis après cela tous les autres,
Y compris Keu et messire Gauvain.
Il tenait une lettre à la main
Qu’il tend au roi, qui s’en empare.
A un clerc qui sait bien remplir pareille fonction
Il l’a fait lire à haute voix.
Ce dernier sut fort bien déchiffrer
Ce qu’il vit écrit sur le parchemin.
La lettre portait que Lancelot salue
Le roi, son bon seigneur,
Le remerciant du si courtois traitement
Et des bienfaits qu’il a reçus de lui,
Et se déclarant entièrement
Soumis à ses ordres ;
Que Bademagu sache sans le moindre doute
Qu’il se trouve auprès du roi Artur,
En parfaite santé et plein de vigueur.
Et ajoute qu’il mande à la reine
Qu’elle retourne, si elle veut bien,
Avec Keu et messire Gauvain.
La lettre avait tout ce qu’il fallait
Pour qu’on crût à son authenticité.
Ils furent tous ravis de ce qu’ils ont appris
Et la cour retentit d’une joie bruyante.
Le lendemain matin
On décida de se mettre en route :
Quand il fut jour,
Ils s’apprêtent tous, s’équipent,
Montent en selle et partent.
Le roi les accompagne et les conduit
Triomphalement
Une bonne partie du chemin.
Il les conduit hors de son domaine
Et quand il l’a fait,
Il prend congé de la reine
Et de tous les autres.
La reine fort courtoisement,
En se séparant de lui, le remercie
De l’avoir si bien traitée.
Elle entoure son cou de ses deux bras
Et lui offre et lui promet
Ses bons services et ceux de son époux :
Elle ne pouvait lui faire plus grande promesse.
Messire Gauvain et Keu, tous
Comme à leur seigneur et ami,
Font également au roi des promesses de service.
Sans s’arrêter davantage, ils reprennent leur route,
Tandis que Bademagu leur dit adieu
Et salue tous les autres en plus de ces trois ;
Alors il retourne dans son royaume.
La reine ne fit longue halte
Nul jour de toute la semaine,
Ni le cortège qu’elle ramène.
La nouvelle parvient à la cour.
Nouvelle qui plut grandement au roi Artur,
Que la reine approche.
Le roi se réjouit
D’autant plus qu’il croyait
Que c’était grâce aux prouesses de son neveu
Que la reine est de retour,
Elle et Keu, et les gens de moindre importance,
Mais la vérité est tout autre.
La ville se vide à leur approche,
Tout le monde se porte à leur rencontre
Et chacun s’exclame,
Qu’il soit chevalier ou vilain :
"Que messire Gauvain soit le bienvenu,
Lui qui a ramené la reine,
Et nous a rendu mainte autre captive
Et maint prisonnier !"
Gauvain leur répond :
"Seigneur, vous avez tort de me louer,
Cessez maintenant de parler de la sorte,
Car je n’y suis pour rien.
L’honneur que vous me rendez me fait honte,
Car je ne suis pas arrivé à temps ;
Je me suis trop attardé en route.
Mais c’est Lancelot qui est arrivé à temps,
Lui à qui un si grand honneur est échu
Qu’avant lui nul chevalier n’en connut de tel.
- Où donc est-il, beau sire,
Quand nous ne le voyons pas à vos côtés ?
- Comment où ça ?, fait messire Gauvain,
Mais à la cour de mon seigneur le roi.
Il n’y est donc pas ? - Certes non,
Ni en toute cette contrée.
Depuis que ma dame la reine fut emmenée
Nous n’avons eu aucune nouvelle de lui."
Alors pour la première fois Gauvain
Se rendit compte que la lettre de Lancelot
Etait une fabrication
Qui les avait induits en erreur.
Les voilà tous plongés dans la tristesse :
Ils arrivent à la cour en se lamentant,
Et le roi demande tout de suite
Des nouvelles de ce qui s’est passé.
Nombreux furent ceux prêts à lui conter
Les exploits de Lancelot,
Comment il a libéré
La reine et tous les autres prisonniers,
Comment et par quelle trahison
Le nain le leur a enlevé et soustrait.
Cela déplaît fort au roi,
Il en est tout triste,
Mais d’un autre côté son coeur bondit de joie
A revoir la reine,
Devant un tel bonheur tout chagrin s’efface.
Quand il a en sa possession la personne qu’il désire le plus
Il se soucie bien peu de tout le reste.
Pendant que la reine était absente,
Je crois que les dames du pays
Et les demoiselles d’âge à se marier
S’assemblèrent
Et que les demoiselles
Déclarèrent qu’il était bien temps
De leur trouver un mari.
Lors de la réunion on décida
D’organiser un tournoi.
La dame de Noauz se chargerait d’un des deux camps,
La dame de Pomelegoi, de l’autre.
Ceux qui auront le dessous
Ne pourront prétendre à rien,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:07

Mais ceux qui auront le dessus
Les demoiselles en voudront pour époux.
On fit crier et proclamer le tournoi
Dans toutes les contrées voisines
Et même dans les pays lointains.
La proclamation fut faite
Bien avant la date fixée
Afin d’attirer le plus possible de gens.
La reine fut de retour
Avant la date choisie.
Dès que les dames surent
Que la reine était revenue,
Un grand nombre d’entre elles
Se rendirent à la cour
Et, une fois devant le roi, elles le prièrent
De leur accorder un don,
De consentir à leur demande.
Il leur promit,
Avant même de savoir ce qu’elles voulaient,
Qu’il leur accorderait leur requête.
Alors elles lui dirent qu’elles désiraient
Qu’il permît à la reine
De venir voir leur tournoi.
Et le roi, qui avait coutume de ne rien refuser,
Répondit qu’il veut bien si elle y tient.
Les dames, fort aises de la réponse du roi,
S’en vont trouver la reine
Et tout de go lui disent :
"Madame, ne reprenez pas
Ce que le roi nous accorde."
Et elle leur demande :
"De quoi s’agit-il ? Dites-le-moi !"
Alors elles lui disent : "Si vous voulez
Venir à notre tournoi,
Le roi ne cherchera pas à vous retenir
Et ne vous empêchera pas d’y aller."
La reine dit qu’elle se rendra au tournoi
Du moment que le roi le lui permet.
Sans perdre de temps, à travers tout le royaume,
Les demoiselles envoient dire
Et mandent qu’elles comptaient
Amener la reine à assister
Au tournoi le jour fixé.
La nouvelle se propagea
Et loin et près et ça et là ;
Elle a tant voyagé
Qu’elle a pénétré
Dans le royaume dont nul ne pouvait retourner -
Mais pour lors tout un chacun
Pouvait y entrer et en sortir
Sans rencontrer de difficulté.
La nouvelle s’est diffusée
Par tout le royaume de Gorre,
Jusqu’à atteindre la demeure
D’un sénéchal de Méléagant,
Ce scélérat bien digne des feux de l’enfer !
Ledit sénéchal tenait Lancelot sous sa garde :
Méléagant l’avait emprisonné chez lui,
En tant qu’un ennemi mortel
Qu’il haïssait à l’extrême.
Lancelot eut vent du tournoi
Et en apprit la date.
Dès ce moment ses yeux furent mouillés de larmes
Et son coeur vide de joie.
La femme du sénéchal,
Voyant Lancelot triste et pensif,
L’interrogea en secret :
"Messire, je vous conjure, pour Dieu
Et sur votre âme, de m’avouer
Pourquoi vous êtes tellement changé.
Vous ne buvez plus, vous ne mangez plus,
Et jamais je ne vous vois plaisanter ni rire.
Vous pouvez me dire en toute sûreté
Ce que vous pensez et ce qui vous afflige.
- Ah ! madame, ne vous étonnez pas
Si je suis triste.
Car je me trouve tout désemparé
Quand je ne pourrai être là
Où se trouveront tous ceux qui comptent :
C’est-à-dire au tournoi qui va réunir
Tout le monde, me semble-t-il.
Et pourtant s’il vous plaisait
Et que Dieu vous rendît généreuse
Au point de m’y laisser aller,
Vous pourriez être sûre
Que je me comporterais de telle sorte
Que je reviendrais me constituer votre prisonnier.
- Certes, fait-elle, je le ferais
Très volontiers si je n’y voyais
Ma ruine et ma mort.
Mais je crains tellement mon seigneur,
Méléagant le félon,
Que je n’oserais le faire,
Car il se vengerait cruellement sur mon mari.
Ce n’est pas étonnant si je le redoute,
Vous savez comme il est fermé à toute pitié.
- Madame, si vous avez peur
Que je ne retourne en votre prison
Sitôt le tournoi terminé,
Je vous ferai un serment
Que je ne saurai violer :
Que rien ne m’empêchera
De revenir me constituer votre prisonnier
Aussitôt après le tournoi.
- Ma foi, dit-elle, je vais vous laisser partir,
Mais à une condition. - Laquelle, madame ?
- Messire, il faut me jurer
Non seulement de retourner ici
Mais également m’assurer
Que vous m’accorderez votre amour.
- Madame, tout l’amour dont je dispose
Je vous le donne, et je vous jure de revenir.
- Je n’aurai donc rien du tout à présent,
Fait la dame en riant,
Je devine que vous avez accordé
A une autre
L’amour que je vous réclame.
Néanmoins sans le moindre dédain
J’en prends ce que je puis,
Et je m’en contenterai.
Mais j’entends recevoir votre promesse
Solennelle que vous ferez de la sorte
Que vous reviendrez en ma prison."
Lancelot, sans chercher d’échappatoire,
Lui jure sur sa foi de chrétien
Qu’il reviendra sans faute.
La femme du sénéchal lui remet alors
L’armure couleur vermeille de son mari
Et le destrier qui était merveilleusement
Beau et fort et fougueux.
Lancelot monte en selle et s’en va,
Vêtu d’une armure
Rutilante et toute neuve ;
Il chevauche tant et si bien qu’il parvint à Noauz.
Il choisit de se mettre du côté de ces gens,
Mais se logea hors de la ville.
Jamais ce preux n’eut pareil logis,
Car il était petit et bas ;
Mais il ne voulut pas descendre
Dans un lieu où il risquait d’être reconnu.
Il y avait beaucoup de nobles chevaliers
Installés au château,
Mais ceux hors des murs étaient encore plus nombreux.
Pour la reine il en vint tant
Qu’un sur cinq ne put trouver
A se loger sous un toit ;
Et sur huit chevaliers il y en avait bien sept
Dont pas un seul ne serait venu là
Sans la présence de la reine.
Sur plus de cinq lieues à la ronde
Les seigneurs s’étaient abrités
Sous des pavillons, des galeries et des tentes.
Et de dames et de gentes demoiselles
Il y en eut tant que c’était merveille.
Lancelot avait placé son écu dehors
A l’entrée de son logis.
Pour se détendre
Il avait enlevé son armure et s’était allongé
Sur un lit qu’il trouvait peu à son goût,
Car il était étroit avec un matelas peu épais,
Et couvert d’un gros drap de chanvre.
Lancelot, tout désarmé,
Gisait sur son côté.
Tandis qu’il reposait sur son grabat,
Voici un vaurien, un héraut d’armes
Vêtu en tout et pour tout d’une chemise -
Il avait laissé en gage à la taverne
Sa cote et ses chausses -
Qui venait nu-pieds à toute allure,
Sans protection contre le vent.
Il remarque l’écu devant la porte,
L’inspecte, sans pouvoir identifier
Le blason ni son possesseur ;
Il ne savait qui avait le droit de le porter.
Voyant que la porte était entrebaîllée,
Il pénètre dans le logis et voit Lancelot
Allongé sur son lit. L’ayant reconnu,
Il se signa de surprise.
Lancelot, l’ayant toisé,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:08

Lui défendit de parler de lui
N’importe où :
S’il osait dire son nom et que Lancelot le sût,
Mieux vaudrait pour lui qu’il se fût
Arraché les yeux ou brisé le col.
"Messire, je vous révère depuis toujours,
Fait le héraut, et vais continuer à le faire.
Tant que je vivrai,
Ni pour or ni pour argent je ne ferai rien
Qui vous déplaise."
Il bondit hors de la maison
Et s’en va criant à tue-tête :
"Voici venu celui qui aunera !
Voici venir celui qui aunera !"
Son annonce, le garnement la crie un peu partout,
Et les gens sortent de tous côtés,
Lui demandant d’expliquer ce qu’il hurle.
Le héraut n’ose en donner l’explication,
Mais va répétant la même annonce.
Sachez que c’est la première fois qu’on entendit :
"Voici venu celui qui prendra la mesure des autres !"
Le héraut fut celui qui nous enseigna
A crier de la sorte,
Il fut le premier à prononcer ces mots.
Les groupes sont déjà assemblés,
La reine et toutes les dames,
Les chevaliers et bien d’autres,
Dont une multitude de sergents
A droite, à gauche et partout.
Là où le tournoi devait avoir lieu,
Une grande estrade de bois se dressait,
Pour recevoir la reine,
Les dames et les demoiselles :
On n’avait jamais vu si belle estrade,
Si longue et si bien construite.
C’est là que le lendemain
Se sont rendues la reine et toutes les dames,
Elles entendent être spectatrices des joutes,
Savoir qui vaincra et qui sera vaincu.
Les chevaliers arrivent dix par dix,
Vingt par vingt, trente par trente,
Ici quatre-vingts, là quatre-vingt-dix,
Ici cent, là plus, et par là deux fois autant.
La presse est si grande
Devant l’estrade et tout alentour
Que le combat s’engage.
Les chevaliers armés ou désarmés s’assemblent,
Leurs lances ressemblent à une forêt,
Car tant en ont fait apporter
Ceux qui veulent en jouer,
Qu’on ne voyait que lances,
Bannières et gonfanons.
Les jouteurs se préparent à jouter,
Car ils trouvent assez de chevaliers comme eux,
Egalement venus là pour jouter,
Et les autres se disposaient de leur côté
A des actions pareillement chevaleresques.
Les prés sont remplis,
De même les labours et les champs en friche,
De chevaliers si nombreux qu’on ne saurait les compter,
Tant il y en avait.
Mais Lancelot fut absent
De cette première mêlée ;
Mais quand il parut sur le champ du combat
Et le héraut le vit venir,
Ce dernier ne put s’empêcher de crier :
"Voyez celui qui aunera !
Voyez celui qui aunera !"
Et on lui demande : "Qui est-ce donc ?"
Mais le héraut ne voulut point leur répondre.
Quand Lancelot fut entré dans la mêlée,
A lui seul il valut vingt des autres meilleurs chevaliers.
Il se met à jouter si bien
Que nul des spectateurs
Ne peut écarter ses yeux de lui où qu’il se trouve.
Du côté de ceux de Pomelesglai combattait
Un chevalier preux et vaillant,
Assis sur un cheval plus rapide
Qu’un cerf traversant une lande.
C’était le fils du roi d’Irlande,
Qui se faisait remarquer par ses coups.
Mais c’est quatre fois plus qu’on admirait
Le Chevalier inconnu.
Tous demandent instamment :
"Qui donc est ce combattant qui surpasse tous les autres ?"
Et la reine tire à part
Une demoiselle très avisée
Et lui dit : "Demoiselle,
Vous aliez me porter au plus vite
Un message des plus courts.
Descendez rapidement de cette estrade,
Vous irez à ce Chevalier là-bas
Qui porte un écu vermeil,
Dites-lui à voix basse
Que je lui demande de faire au plus mal."
La demoiselle s’empresse
De s’acquitter du message de la reine.
Elle s’approche de Lancelot
Tant qu’elle peut
Et lui dit tout bas,
Pour ne pas être entendue des personnes voisines :
"Messire, ma dame la reine,
Vous mande par moi et je vous le dis :
"Au plus mal"." Quand il entendit le message,
Il répondit : "Bien volontiers !"
En homme entièrement aux ordres de la reine.
Alors il se lance contre un chevalier
De toute la vitesse de son cheval,
Et manque son coup.
Ensuite jusqu’au soir
Il fit au pis qu’il put,
Parce que c’est cela que voulait la reine.
Et son adversaire
N’a pas failli, lui, mais le frappa
Fortement de toute la pesée de sa lance.
Alors Lancelot s’enfuit,
Et pendant toute cette journée il ne tourna
Le col de son destrier vers nul autre combattant.
Même pour éviter la mort il n’aurait rien fait
Qui n’eût contribué à sa honte,
Son indignité et son déshonneur.
Il fait semblant d’avoir peur
De tous ceux qui vont et viennent.
Les chevaliers qui auparavant
Chantaient ses louanges
Rient aux éclats et se moquent de lui.
Et le héraut qui allait répétant :
"Voici celui qui les vaincra tous l’un après l’autre !"
Est morne et tout déconfit,
Car il entend les railleries et les sarcasmes
De ceux qui crient : "Maintenant, l’ami,
Il faut te taire. Ton chevalier a fini d’auner,
Il a tant auné qu’il a brisé
Cette aune dont tu faisais un tel éloge."
Nombreux sont ceux qui disent : "Que signifie tout cela ?
Il était si vaillant tout à l’heure ;
Et le voilà devenu si couard
Qu’il n’ose faire face à nul adversaire.
Peut-être qu’il se montra si valeureux
Parce qu’il n’avait combattu auparavant ;
En entrant dans la lice il fit preuve d’une telle fougue
Que nul chevalier, si expérimenté fût-il,
Ne savait lui tenir tête,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:08

Car il frappait comme un dément.
Et maintenant qu’il a appris le métier des armes,
Jamais plus de son vivant
Il ne voudra en porter.
Le coeur lui manque pour cette tâche,
Au monde il n’y a personne de si couard."
La reine, qui ne le quitte pas des yeux,
Est ravie de ce qu’elle voit,
Car elle sait bien, sans le dire à quiconque,
Qu’elle a affaire à Lancelot.
Ainsi jusqu’au soir
Il se fit tenir pour un lâche.
Au moment où l’on se dispersa,
On discuta beaucoup pour établir
Quels étaient ceux qui s’étaient le mieux comportés.
Le fils du roi d’Irlande pense
Que sans conteste possible
La gloire et le prix du tournoi lui appartiennent,
Mais il se trompe lourdement :
Bien d’autres chevaliers l’avaient égalé.
Même le Chevalier Rouge
Plut aux dames et aux demoiselles,
Aux plus élégantes, aux plus belles,
Au point qu’elles n’avaient mangé des yeux
Aucun autre chevalier comme lui ;
Car elles avaient vu
Comme il s’était d’abord conduit,
Comme il avait été preux et hardi ;
Puis il était devenu si couard
Qu’il n’osait attendre nul adversaire,
Le pire des chevaliers aurait pu l’abattre
Et faire prisonnier, s’il avait voulu.
Mais tous tombèrent d’accord
Que le lendemain ils retourneraient sans faute
Au tournoi, et les demoiselles
Choisiraient pour maris
Ceux qui remporteraient le prix de la journée ;
Elles en conviennent et c’est là leur plan.
L’on se dirigea lors vers les logis
Et quand ce fut fait,
En divers lieux
On entendit des chevaliers dire :
"Où se trouve le pire des chevaliers,
Celui qui s’est couvert de honte ?
Où est-il allé ? Où s’est-il tapi ?
Où le chercher ? Où pourrons-nous le trouver ?
Peut-être ne le reverrons-nous jamais.
Car Lâcheté est à ses trousses,
Dont il a reçu un tel fardeau
Qu’au monde il n’y a personne de si poltron.
Et il n’a pas tort, car c’est plus confortable,
Bien cent mille fois, d’être un lâche
Que d’être hardi et batailleur.
Lâcheté aime ses aises,
Il l’a donc embrassée avec confiance
Et lui a emprunté tout ce qu’il a.
Jamais Prouesse ne s’est abaissée
Au point de reposer en lui
Ni de s’installer à ses côtés.
Mais Lâcheté s’est logée en lui
Et l’a trouvé si accueillant,
Si prêt à la servir et à lui faire honneur
Qu’il en perd son propre honneur."
Ainsi jusque tard dans la nuit clabaudent
Ceux qui s’enrouent à force de médire.
Mais tel bien souvent médit d’autrui
Qui est bien pire que celui
Qu’il critique et méprise.
Chacun dit donc ce qui lui plaît.
Quand le jourreparut,
Tout le monde fut prêt
Et tous revinrent au tournoi.
De nouveau l’estrade reçut la reine,
Les dames et les demoiselles ;
Avec elles se trouvaient de nombreux chevaliers
Qui n’étaient pas armés ; c’était
Des prisonniers sur parole ou des croisés.
Les chevaliers leur expliquent les blasons
De ceux qu’ils estiment le plus.
Ils leur disent : "Voyez-vous
Ce chevalier à la bande couleur d’or
Sur son écu rouge ?
C’est Governaut de Roberdic.
Et puis voyez-vous cet autre
Qui sur son écu a fait peindre,
L’un à côté de l’autre, une aigle et un dragon ?
C’est le fils du roi d’Aragon,
Qui est venu en ce pays
Pour conquérir honneur et renommée.
Et voyez-vous ce chevalier tout près de lui
Qui si bien attaque et joute,
Et qui porte un écu mi-parti vert,
Avec un léopard peint sur le vert,
L’autre moitié azur ?
C’est Ignaure le Désiré,
Qui sait aimer et se faire aimer.
Et celui qui fait figurer sur son écu
Deux faisans peints bec à bec,
C’est Coguillant de Mautirec.
Et voyez-vous ces deux chevaliers non loin de là
Sur ces deux chevaux pommelés,
Dont les écus dorés sont ornés d’un lion noir ?
L’un s’appelle Sémiramis
L’autre c’est son compagnon,
Leurs deux écus ont la même couleur.
Et voyez-vous celui qui sur son écu
A fait représenter une porte
Dont semble sortir un cerf ?
Aucun doute, c’est là le roi Yder."
Ainsi parlaient ceux qui se trouvent sur l’estrade.
"Cet écu fut fait à Limoges,
Piladés l’en apporta,
Lui qui veut sans cesse batailler
Et désire ardemment les combats.
Cet autre écu provient de Toulouse,
Avec tout le harnais,
C’est Keu d’Estraus qui les apporta.
Et cet écu-là provient de Lyon sur le Rhône :
Il n’y en a pas de meilleur sous le ciel.
Pour un grand service rendu par lui
Il fut donné à Taulas du Désert,
Qui le porte à merveille et bien se protège avec.
Et cet autre écu est de fabrication anglaise,
Fait à Londres,
Sur lequel vous voyez ces deux hirondelles
Qui paraissent prêtes à prendre leur vol,
Mais sans bouger elles reçoivent
Maints coups des épées en acier poitevin ;
C’est Thoas le Jeune qui le porte."
Ainsi décrivent-ils
Les blasons de ceux qu’ils connaissent ;
Mais nulle part ils n’aperçoivent
Le Chevalier tant méprisé par eux,
Aussi croient-ils qu’il s’est dérobé,
Puisqu’il n’a pas rejoint la cohue.
Quand la reine ne le voit pas,
L’envie lui prend d’envoyer quelqu’un
Chercher à travers les rangs pour le trouver.
Elle ne sait qui mieux y expédier
Que celle qui y fut
La veille sur son ordre.
Sur-le-champ elle la fait venir près d’elle
Et lui dit : "Partez, demoiselle !
Montez sur votre palefroi.
Je vous envoie auprès du Chevalier d’hier,
Cherchez-le et trouvez-le !
Ne vous attardez pas en route,
Et de nouveau dites-lui
Qu’il se conduise "au plus mal"
Quand vous aurez transmis cette injonction,
Ecoutez bien sa réponse."
La demoiselle ne s’attarde point,
Elle avait noté la veille
De quel côté le Chevalier partirait ;
Sans doute savait-elle
Qu’on l’enverrait de nouveau à lui.
A travers les rangs elle s’est avancée,
Tant qu’elle l’aperçut.
Elle s’empresse de lui dire à voix basse
Que de nouveau il se conduise au plus mal,
S’il tient à conserver l’amour et les bonnes grâces
De la reine, de qui vient le message.
Et lui répond : "Du moment qu’elle le commande,
Je vais lui obéir."
Rapidement la demoiselle s’en va,
Tandis que valets, sergents et écuyers
Se mettent tous à huer
Et à crier : "C’est à ne pas y croire,
L’homme aux armes écarlates
Est de retour, mais que peut-il bien chercher ?
Il n’y a pas d’être plus vil que lui,
De si méprisable et de si poltron.
Lâcheté s’est emparée de lui
Au point qu’il ne sait lui résister."
La demoiselle retourne à l’estrade
Et s’est approchée de la reine,
Qui l’a pressée de questions
Avant d’entendre la réponse
Qui lui a causé une grande joie,
Parce qu’elle est sûre maintenant
Que le Chevalier est celui à qui elle appartient toute
Et qui est entièrement sien.
La reine commande à la demoiselle
D’aller au plus tôt le retrouver et lui dire
Qu’elle lui mande et le prie
De combattre le mieux qu’il pourra.
Et la demoiselle répond qu’elle s’en ira
Immédiatement, sans chercher un délai.
Elle descend de la tribune jusqu’en bas,
Où son valet l’attendait
Avec son palefroi.
Elle se met en selle et s’en va
Trouver le Chevalier
A qui elle dit :
"Messire, ma dame vous mande maintenant
De combattre le mieux que vous pourrez !"
Lui répond : "Vous lui direz
Que rien ne me rebute
Du moment que cela lui plaît,
Et que tout ce qui lui plaît me fait plaisir."
La demoiselle ne fut pas lente
A reporter le message,
Certaine que la reine
En serait ravie.
Aussi vite que possible
Elle se dirige vers l’estrade.
La reine se lève
Et va à sa rencontre,
Mais sans descendre les marches
Elle l’attend au haut de l’escalier.
La demoiselle s’approche,
Porteuse d’un message bien agréable ;
Elle monte les marches
Et, venue devant la reine,
Elle lui dit : "Ma dame, jamais je ne vis
Chevalier si accommodant :
Il tient à vous obéir
En toutes choses.
A vous dire vrai,
Il réagit de même façon quoi qu’on lui demande,
Que cela lui plaise ou non.
- Ma foi, fait la reine, cela se peut."
Elle retourne alors à la baie
Pour regarder les jouteurs.
Et Lancelot sans plus tarder
Saisit son écu par les courroies.
Désirant ardemment
Faire voir à tous ses qualités guerrières,
Il tourne la tête de son cheval
Et le laisse courir entre deux rangs de combattants.
Bientôt il va étonner
Ceux qu’il a trompés par sa feinte couardise,
Et qui ont passé une grande partie de la veille
A se moquer de lui ;
Ils avaient longtemps ri
Et plaisanté à son sujet.
Tenant son écu par les courroies,
Le fils du roi d’Irlande
Pique des deux et se précipite
A sa rencontre.
Ils s’entrechoquent
Si violemment que le fils du roi d’Irlande
Perd tout intérêt pour la joute,
Car sa lance est brisée ;
Il n’a pas frappé sur de la mousse,
Mais sur du bois dur et bien sec.
Lancelot lui a appris un de ces tours
Au cours de la joute :
Il lui applique l’écu contre le bras
Et lui serre le bras contre le côté,
Et voilà qu’il le fait rouler à terre.
Aussitôt les chevaliers des deux camps
Arrivent en trombe,
Les uns pour libérer le fils du roi d’Irlande,
Les autres pour l’encombrer.
Les premiers veulent aider leur seigneur,
Mais vident leurs arçons pour la plupart
Au cours de la mêlée.
De toute cette journée
Gauvain ne se mêla de combattre,
Bien qu’il fût là avec les autres.
Il prenait un tel plaisir à regarder
Les prouesses du Chevalier
Aux armes vermeilles,
Que celles des autres combattants
Lui paraissaient manquer d’éclat,
Comparées aux siennes.
Et le héraut, qui se réjouit fort,
S’écrie bien haut pour que tous puissent l’entendre :
"Il est venu celui qui aunera !
Aujourd’hui, vous verrez ce qu’il va faire,
C’est aujourd’hui qu’il va se couvrir de gloire."
Alors Lancelot dirige
Et éperonne son cheval
A la rencontre d’un chevalier élégamment armé,
Et le frappe si fort qu’il l’envoie rouler
Loin de son cheval, à plus de cent pas.
Il se met à combattre si bien
De son épée et de sa lance
Qu’il n’y en a aucun parmi ceux qui ne portent pas d’armes
Qui n’éprouve du plaisir rien qu’à le regarder.
Même ceux qui portent des armes
Y trouvent de quoi se réjouir et y prennent plaisir,
Car c’est une joie que de voir
Comment il fait renverser et tomber à terre
A la fois chevaux et chevaliers.
Il n’y a guère de chevalier qui, assailli par lui,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:09

Demeure en selle,
Et les chevaux qu’il gagne,
Il en fait cadeau à qui les voulaient.
Et ceux qui aimaient se moquer de lui
Disent : "Nous voilà honnis et perdus.
Nous avons eu grand tort
De le dénigrer et de le mépriser.
En vérité, à lui seul il vaut bien un millier
De ses nombreux rivaux dans ce champ,
Car il les a tous vaincus et surpassés -
Tous les chevaliers du monde ;
Il n’y en a aucun qui puisse l’égaler."
Et les demoiselles disaient,
En le regardant avec émerveillement,
Qu’il leur ôte toute possibilité de l’épouser,
Car elles n’osaient point se fier
A leur beauté, à leurs richesses,
Ni à leur pouvoir ni à leur rang dans le monde,
Car ni pour sa beauté ni pour sa fortune
Il ne daignerait en prendre aucune pour femme :
Ce Chevalier était trop parfaitement preux.
Et pourtant de tels voeux sont faits
Par un assez grand nombre d’entre elles qui disent
Que si elles ne peuvent pas l’avoir pour époux,
Elles ne seront désormais plus à marier dans l’année,
Ni à être données en mariage à qui que ce soit.
Et la reine, qui entend
Ce qu’elles vont proclamant ainsi,
En son for intérieur rit et se moque d’elles ;
Elle sait bien que pour tout l’or de l’Arabie
Que l’on étalerait devant lui,
La meilleure de parmi elles -
La plus belle ou la plus noble - ne serait pas choisie
Par celui qui provoque leur désir.
Et leur volonté est commune à toutes :
Chacune voudrait l’avoir pour elle ;
Et elles sont toutes jalouses les unes des autres,
Tout comme si chacune était déjà son épouse,
Parce qu’elles le voient si adroit
Qu’elles pensent et qu’elles croient
Que nul autre chevalier - il leur plaisait à ce point-là -
Ne saurait faire ce que lui faisait.
Il fit tout si bien qu’au moment où cela se terminait,
Des deux camps on dit sans risque de mentir
Qu’il n’y avait pas eu un autre pour rivaliser
Avec celui qui porte l’écu vermeil.
Tous l’affirmèrent, et ce fut vrai.
Mais au moment de partir, il laissa
Tomber son écu au milieu de la foule -
Là même où il put voir qu’elle était la plus dense -
Et sa lance et la housse de son cheval ;
Puis il s’en alla à toute allure.
Et il s’en alla si discrètement
Que personne de toute l’assemblée
Qui s’y trouvait réunie, ne s’en aperçut.
Et il se mit en route,
En se dirigeant d’un pas rapide et direct
Vers l’endroit d’où il était venu,
Afin de s’acquitter de son serment.
Au moment de quitter le tournoi,
Tous le cherchent et le réclament ;
Ils ne le trouvent point, car il s’est enfui,
Parce qu’il ne tient pas à ce qu’on le connaisse.
Les chevaliers en éprouvent une grande tristesse et bien du chagrin,
Car ils l’auraient beaucoup fêté
S’ils l’avaient avec eux.
Et si les chevaliers se désolèrent
Du fait qu’il les a ainsi abandonnés.
Les demoiselles, lorsqu’elles l’apprirent,
En ressentirent une douleur encore plus amère,
Et disent que par saint Jean.
Elles ne se marieront pas cette année.
Puisqu’elles n’ont pas celui qu’elles voulaient,
Elles en tenaient tous les autres quittes ;
Ainsi le tournoi prit-il fin
Sans qu’une seule eût pris de mari.
Et Lancelot ne s’attarde pas,
Mais retourne vite à sa prison.
Et le sénéchal y arriva deux ou trois jours
Avant Lancelot,
Et il demanda où celui-ci se trouvait.
Et la dame qui lui avait
Offert ses armes vermeilles,
Belles et bien entretenues,
Et son harnois et son cheval,
Dit toute la vérité au sénéchal,
Comment elle l’avait envoyé
Là où l’on tournoyait,
Au tournoi de Noauz.
"Vous n’auriez pas pu faire pire chose,
Madame en vérité fait le sénéchal ;
Il m’en arrivera, je pense, un malheur bien grand,
Car Méléagant, mon seigneur,
Agira à mon égard plus mal que ne me traiterait le géant
Si j’étais tombé, naufragé, sous son emprise.
Je serai mort et ruiné
Dès qu’il saura ce qui s’est passé,
Car il n’aura point pitié de moi.
- Beau sire, n’ayez aucune crainte,
Fait la dame, une telle peur,
Vous n’avez nullement besoin de la ressentir ;
Rien au monde n’est capable de l’empêcher de revenir,
Car il m’a juré sur les reliques des saints
Qu’il reviendrait au plus tôt qu’il pourrait."
Le sénéchal monte aussitôt à cheval,
Il se présenta devant son seigneur et lui raconte
Toute cette affaire chanceuse ;
Mais il le rassure fort,
Car il lui dit comment
Sa femme obtint de Lancelot
Qu’il retournerait dans sa prison.
"Il ne fera point faux bond,
Fait Méléagant, je le sais bien,
Et néanmoins je regrette beaucoup
Ce que votre femme a fait :
Pour rien au monde je n’aurais voulu
Qu’il fît partie du tournoi.
Mais rentrez maintenant vite chez vous,
Et veillez, lorsqu’il sera de retour,
Qu’il soit si bien gardé en prison
Qu’il n’en sorte plus,
Et qu’il ne puisse aucunement disposer de lui-même ;
Et donnez-m’en aussitôt des nouvelles.
- Il en sera fait comme vous l’ordonnez,"
Fait le sénéchal, et il s’en va.
Et il trouva Lancelot de retour,
Prisonnier dans sa cour.
Un messager repart à toute vitesse,
Envoyé par le sénéchal
Par le chemin le plus direct à Méléagant,
Et il lui dit que Lancelot
Est revenu. Et dès qu’il l’eut entendu,
Il convoqua maçons et charpentiers
Qui, soit à contre-coeur soit de bon gré,
Ne manquèrent pas de faire ce qu’il leur ordonna.
Il envoie chercher les meilleurs du pays,
Et il leur a dit de lui construire
Une tour et de faire tout leur possible
Afin qu’elle fût faite rapidement.
La pierre fut extraite au bord de la mer,
Car près de Gorre, de ce côté-ci,
On trouve un bras de mer grand et large :
Au milieu de ce bras de mer se situait une île -
Méléagant le savait bien.
C’est là que Méléagant ordonna d’apporter la pierre
Et le bois de construction pour bâtir la tour.
En moins de cinquante-sept jours
La tour fut achevée,
Haute, aux solides fondations, les murs épais.
Quand elle fut terminée,
Il y fit amener Lancelot
De nuit et il l’enferma dans la tour ;
Puis il ordonna de murer les portes,
Et fit jurer à tous les maçons
Que par eux jamais de cette tour
Il ne serait question.
Ainsi voulut-il qu’elle fût secrète
Et qu’il n’y eût ni porte ni entrée
Sauf une petite fenêtre.
Voilà l’endroit où Lancelot fut obligé de demeurer,
Et on lui donnait à manger,
Mais chichement et péniblement,
Par cette petite fenêtre
Dont il vient d’être question,
Tout comme l’avait dit et ordonné
Le félon débordant de traîtrise.
Méléagant a donc tout fait selon sa volonté ;
Il se rend alors
Tout droit à la cour du roi Artur.
Le voilà déjà arrivé là-bas,
Et quand il vint devant le roi,
Tout plein d’orgueil et de véhémence,
Il a commencé sa harangue :
"Roi, devant toi et dans ta cour
Je me suis engagé à livrer bataille ;
Mais de Lancelot je ne vois même pas l’ombre ici ;
Alors qu’il a accepté de s’opposer à moi.
Et cependant, ainsi qu’il se doit,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:09

J’offre ma bataille, au vu et au su de tous,
A ceux que je vois ici à présent.
Et s’il se trouve ici, qu’il vienne donc
Et soit en mesure de me tenir parole
En votre cour au bout d’un an à partir d’aujourd’hui.
Je ne sais si l’on vous a jamais dit
De quelle manière et de quelle façon
Cette bataille fut organisée ;
Mais ici même je vois des chevaliers
Qui assistèrent à nos accords
Et qui sauraient vous le dire
S’ils voulaient reconnaître la vérité.
Mais s’il veut me contester cette chose,
Je n’aurai point recours à un mercenaire ;
Je la prouverai sur son propre corps."
La reine, assise
Aux côtés du roi, attire celui-ci vers elle
Et se met à lui dire :
"Sire, savez-vous qui est cet homme ?
C’est Méléagant, qui s’empara de moi
Alors que m’escortait Keu le sénéchal :
Il lui causa beaucoup de honte et de peine."
Et le roi lui a répondu :
"Madame, je l’ai compris parfaitement :
Je sais fort bien que c’est l’homme
Qui gardait mon peuple dans l’exil."
La reine n’en dit plus un mot ;
Le roi adresse sa parole
A Méléagant, et il lui dit :
"Ami, fait-il, que Dieu me vienne en aide,
De Lancelot nous restons
Sans nouvelle, ce qui nous cause un grand chagrin.
- Sire roi, fait Méléagant,
Lancelot me dit qu’ici
Sans faute je le trouverais ;
Je ne dois aucunement lui réclamer
Cette bataille ailleurs qu’en votre cour.
Je désire que tous ces barons
Qui sont ici présents me soient témoins
Que je le somme de comparaître dans un an,
Selon les accords solennels que nous fîmes,
Là où nous prîmes l’engagement de nous battre."
Emu par ce discours, Gauvain se met
Debout, car il est navré
Par les paroles qu’il a entendus,
Et il dit : "Sire, de Lancelot
Il n’existe pas de trace en toute cette terre ;
Mais nous le ferons rechercher,
Et, s’il plaît à Dieu, nous le retrouverons
Avant que l’année ne s’achève,
S’il n’est pas mort ou emprisonné.
Et s’il ne se présente pas, accordez-moi alors
La bataille, et je la ferai à sa place :
Au nom de Lancelot je revêtirai les armes
Au jour convenu, s’il ne revient pas à temps.
- Oh ! pour l’amour de Dieu, beau sire roi,
Fait Méléagant, accordez-lui sa demande :
Lui veut la bataille et, moi aussi, je vous en prie,
Car je ne connais pas au monde un chevalier
Avec lequel j’aimerais autant me mesurer,
A la seule exception de Lancelot.
Mais sachez bien
Que si l’un des deux ne combat contre moi,
Nul échange ni nul remplaçant
Ne fera mon affaire - je n’accepterai qu’un de ces deux-là.
Et le roi dit qu’il accorde tout,
Si Lancelot ne revient pas dans l’année.
Alors, Méléagant quitte les lieux
Et le roi s’en va de la cour ;
Il ne s’arrêta que lorsqu’il eut trouvé
Le roi Bademagu, son père.
Devant celui-ci, afin de se donner des airs
De preux et d’homme important ;
Il commença à composer son personnage
Et à faire le glorieux.
Ce jour-là, le roi Bademagu tenait
Une cour fort joyeuse à Bade, sa cité.
Ce fut le jour anniversaire de sa naissance,
Pour cette raison il la tint grande et plénière ;
Y assistèrent des gens de diverses sortes,
Venus auprès de lui en très grand nombre.
Le palais fut plein à craquer
De chevaliers et de demoiselles ;
Mais parmi celles-ci il y en eut une
Qui était la soeur de Méléagant -
Je vous dirai d’ici peu
Ce que je pense et entend faire d’elle,
Mais à présent je ne veux pas en dire davantage,
Car cela m’éloignerait de ma matière
Si j’en parlais en ce moment-ci ;
Je ne veux point l’estropier
Ni la corrompre ou la forcer ;
Je préfère lui faire suivre un bon et droit chemin.
Je vous dirai donc maintenant
Ce qui est advenu de Méléagant,
Lequel, publiquement et devant tout le monde,
Dit à haute voix à son père :
"Père, fait-il, que Dieu m’absolve,
S’il vous plaît, dites-moi la vérité,
Ne doit-on pas se sentir comblé de joie
Et n’est-on pas d’un très grand mérite
Lorsqu’à la cour d’Artur
On se fait craindre par la force de ses armes ?"
Le père, sans en écouter davantage,
Répond à sa question :
"Fils, fait-il, tous ceux qui sont bons
Doivent honorer et servir
Celui qui peut mériter cette estime-là,
Et ils devraient rechercher sa compagnie."
Alors le roi le cajole et le prie,
Et lui dit de ne plus garder le silence
Sur la raison de ce rappel, de dire
Ce qu’il cherche, ce qu’il veut et d’où il vient.
"Sire, je ne sais pas si vous vous souvenez -
C’est son fils Méléagant qui parle -
Des termes et du pacte
Qui furent formulés et enregistrés
Lorsque, grâce à vous, nous nous mîmes d’accord,
Moi-même et Lancelot, tous deux ensemble.
Il vous en souvient fort bien, me semble-t-il :
On nous dit devant un certain nombre de personnes
De nous retrouver au bout d’un an
A la cour d’Artur, prêts au combat.
Je m’y présentai au jour convenu,
Tout préparé et disposé à faire
Ce pour quoi j’y étais allé ;
Je fis tout ce que j’étais censé faire ;
Je recherchai et réclamai Lancelot
Contre qui je devais me battre ;
Mais je ne pus ni le voir ni le trouver ;
Il s’en est enfui ou il s’est dérobé.
Eh bien, je n’en suis point revenu les mains vides,
Car Gauvain a engagé son serment
Que si Lancelot n’est plus en vie
Ou s’il ne se présente pas dans les délais prévus,
Il m’a bien dit et promis
Que cette fois-ci aucun sursis ne serait permis,
Mais que lui-même ferait la bataille
Contre moi, à la place de Lancelot.
Artur n’a pas de chevalier qu’on estime
Autant que celui-là, c’est bien connu ;
Mais avant que ne refleurissent les sureaux,
Je verrai, moi, pourvu qu’on en arrive à échanger des coups,
Si sa renommée correspond à ses capacités réelles -
Et j’aimerais bien que cela se fît tout de suite !
- Fils, fait le père, c’est donc à juste titre
Qu’ici l’on te considère comme un fou.
Que celui qui ne le savait pas encore
Sache par ta propre bouche l’étendue de ta folie ;
Il est indéniable que ceux qui ont bon coeur pratiquent l’humilité,
Mais le fou et l’orgueilleux outrecuidant
Ne seront jamais libérés de leur folie.
Fils - je le dis pour ton propre bien - ton caractère
Est tellement dur et sec
Qu’il ne renferme aucune douceur ni amitié ;
Ton coeur est dépourvu de pitié :
Tu es entièrement pris par la folie.
Voilà pourquoi je te trouve indigne ;
Voilà ce qui finira par t’abattre.
Si tu es vraiment preux, ils seront suffisamment nombreux
Ceux qui sauront en témoigner
Au moment qu’il faudra ;
L’homme de valeur n’a point besoin de vanter
Son courage afin de rendre plus d’éclat à ses exploits ;
C’est de l’acte lui-même qu’il convient de faire l’éloge ;
Même pas la valeur d’une alouette :
Voilà ce que tu gagnes en estime par l’éloge
Que tu fais de toi-même ; au contraire, je t’en estime bien moins.
Fils, je te corrige ; mais à quoi bon ?
Tout ce qu’on peut dire à un fou ne vaut guère,
Car on finit toujours par se faire débouter.
Quand on cherche à guérir le fou de sa folie ;
Et le bien que l’on enseigne et révèle
Ne sert à rien s’il n’est pas mis en application -
Il est tout de suite parti et perdu."
Alors Méléagant fut frappé de désespoir
Et hors de lui ;

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:09

Jamais homme né de femme -
Je peux bien vous l’affirmer -
N’a été vu aussi rempli de colère
Que lui ; et à cause de ce courroux
La paille fut alors rompue,
Car il ne ménagea en rien
Son père, en lui disant plutôt :
"Est-ce un songe ou délirez-vous seulement
Lorsque vous prétendez que je suis atteint de démence
Seulement parce que je vous raconte ma manière d’être ?
C’est comme à mon seigneur que je croyais
Venir à vous, comme à mon père ;
Mais les apparences semblent être tout autres,
Car vous m’insultez plus grossièrement,
D’après moi, que vous ne devriez ;
Vous êtes incapable de dire la raison
Pour laquelle vous avez entrepris cette harangue.
- Non, au contraire ! - Alors, expliquez-vous !
- C’est qu’en toi je ne vois rien
Excepté folie et rage.
Je connais fort bien les opérations de ton coeur ;
Il te réserve de nouveaux malheurs.
Maudit soit celui qui pensera jamais
Que Lancelot, le courtois parfait,
Qui de tous, sauf de toi, est très apprécié,
Ait pris la fuite par peur de toi ;
A mon sens, il n’est plus de ce monde
Ou il est enfermé en une prison
Dont la porte est si solidement fermée
Qu’il ne peut pas en sortir sans autorisation d’autrui.
Sûrement, ce qui me ferait
Le plus durement souffrir serait
Qu’il fût mort ou exposé à de graves périls.
Ce serait à coup sûr une trop grande perte
Si un être aussi exceptionnel,
Aussi beau, preux et serein
Devait disparaître avant son temps ;
Mais plaise à Dieu qu’il n’en soit pas question !"
Alors Bademagu se tait,
Mais tout ce qu’il avait dit et raconté,
Une de ses filles
L’avait écouté et entendu ;
Apprenez qu’il s’agit bien de la demoiselle
Que je mentionnai plus haut dans mon histoire
Et qui n’est pas contente lorsqu’on raconte
Pareilles choses au sujet de Lancelot.
Elle se rend bien compte qu’on l’enferma dans un cachot,
Puisque personne ne sait où il peut bien demeurer.
"Que Dieu cesse de m’aimer, fait-elle,
Si jamais je prends du repos
Avant d’avoir de lui
Des nouvelles précises et exactes."
Alors sans tarder un instant de plus,
Sans faire de bruit et sans la moindre parole,
Elle court monter sur une mule
Fort belle et à l’allure douce.
Mais, pour ma part, je vous dirai
Qu’elle ne sait point quelle direction
Prendre lorsqu’elle quitte la cour.
Elle n’en sait rien, elle ne cherche point à se renseigner,
Mais elle entre dans le premier chemin
Qu’elle trouve, et elle s’en va bon train
Sans savoir où, à l’aventure,
Sans chevalier et sans serviteur.
Elle se dépêche beaucoup, pressée
D’atteindre ce qu’elle désire.
Elle s’agite et elle se démène,
Mais l’affaire ne sera point terminée de sitôt !
Il ne faut pas qu’elle se repose
Ni qu’elle prolonge son séjour là où elle s’arrête
Si elle compte mener à bien
Ce qu’elle a entrepris de faire :
Arracher Lancelot de sa prison,
Si elle le retrouve et si elle peut le faire.
Pourtant je pense qu’avant de le trouver,
Elle aura exploré bien des pays
Et fait maints voyages dans tous les sens
Avant d’entendre nulle nouvelle de lui.
Mais à quoi bon vous raconter
Ses gîtes nocturnes et ses journées ?
Elle a parcouru tant de chemins,
En amont et en aval, ici et là-bas,
Qu’un mois, ou plus, s’écoula
Sans qu’elle ait pu en savoir ni plus
Ni moins qu’elle savait auparavant,
C’est-à-dire rien du tout.
Un jour, en traversant
Un champ, bien triste et pensive,
Elle aperçut dans le lointain, sur un rivage,
Au bord d’un bras de mer, une tour,
Mais il n’y avait aux alentours, à une lieue de distance,
Aucune maison, hutte ou demeure.
C’est Méléagant qui l’avait fait bâtir
Et qui y avait fait mettre Lancelot,
Mais la demoiselle ignorait tout cela.
Et dès qu’elle l’eut vue,
Elle la regarda fixement
Sans en détourner les yeux ;
Son coeur lui fait la promesse ferme
Que c’est bien là que se trouve ce qu’elle a tant cherché.
Elle est enfin arrivée au terme de ses efforts,
Car droit à son but l’a menée
Fortune après l’avoir tellement mise à l’épreuve.
La pucelle se dirige vers la tour
Qu’elle finit par atteindre.
Elle la contourne, tendant l’oreille et aux écoutes,
En concentrant toute son attention
Afin de savoir de façon certaine si elle ne pourrait entendre
Quelque chose qui ferait sa joie.
Elle regarde en bas, elle observe en haut ;
Elle constate que la tour est solide, haute et massive ;
Elle s’étonne de n’y voir
Ni porte ni fenêtre,
A part une petite ouverture étroite.
Imposante par sa hauteur et bien droite,
La tour n’avait ni échelle ni escalier.
Pour cette raison, elle croit que c’est fait exprès ainsi,
Et que Lancelot s’y trouve enfermé ;
Avant de manger quoi que ce soit,
Elle saura si c’est vrai ou non.
Alors elle veut l’appeler par son nom :
Elle voulait appeler Lancelot,
Mais quand elle est juste sur le point de le faire, elle entendit -
Pendant qu’elle gardait encore le silence -
Une voix qui se lamentait
Dans la tour et qui disait sa peine extraordinaire et cruelle,
En ne réclamant autre chose que la mort.
On réclame la mort et on déplore son sort,
Sa souffrance est insupportable, on veut mourir :
Celui qui parlait déclarait son mépris et de sa vie
Et de son corps, et disait
Faiblement, d’une voix basse et rauque :
"Aïe ! Fortune, comme ta roue
A laidement tourné pour moi !
Tu me l’as fait tourner pour mon plus grand mal,
Car j’étais au sommet, je suis maintenant tombé au plus bas ;
Avant j’étais bien, maintenant je vais mal ;
Maintenant tu me verses des larmes, avant tu me souriais.
Las, misérable, pourquoi te fiais-tu à elle,
Vu qu’elle t’a si vite abandonné !
En si peu de temps tu as provoqué ma chute :
L’expression "de si haut si bas" s’applique à mon cas.
Fortune, quand tu me jouas ce tour vilain ;
Tu fis une bien mauvaise chose, mais que t’importe à toi ?
Le sort des gens ne t’intéresse nullement.
Ah ! Sainte Croix, Saint-Esprit,
Comme je suis perdu, comme je suis réduit à néant !
Je ne suis plus rien du tout !
Ah ! Gauvain, vous dont la vaillance n’a pas d’égale,
Vous qui surpassez en bonté tous les autres,
Vraiment je m’étonne et n’arrive pas à comprendre
Pourquoi vous ne m’apportez aucun secours !
Vraiment, vous tardez beaucoup trop,
Votre conduite n’est guère courtoise ;
Il mérite bien d’avoir votre aide,
Celui pour qui jadis vous éprouviez tant d’affection !
Vraiment, de ce côté de la mer ou au-delà
- Je peux l’affirmer sans hésitation -
Il n’existe aucun lieu écarté, aucune cachette
Où je ne serais allé pour vous chercher.
Pendant sept ans ou dix,
Si je savais que vous étiez en prison,
Jusqu’au moment de vous retrouver.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:10

Mais à quoi sert ce débat que je mène ?
Mes difficultés ne comptent pas suffisamment pour vous
Pour que vous acceptiez de faire un effort.
Le proverbe du vilain affirme avec raison
Que ce n’est qu’à grand-peine qu’on trouve jamais un ami ;
On peut facilement éprouver
Qui est le vrai ami quand le malheur frappe.
Las ! Cela fait plus d’un an qu’on m’a mis
Ici dans cette tour qui est ma prison.
Vraiment, c’est une chose indigne de vous,
Gauvain, que de m’y avoir laissé languir.
J’ai bien l’espoir que vous n’en savez rien,
J’espère que je vous blâme à tort.
Vraiment, c’est bien le cas, j’en conviens,
Et je vous fis une grande injure et un grand mal
En pensant ainsi, car je suis certain
Que rien dans ce monde sublunaire
N’aurait pu empêcher que fussent venus ici
Vos gens et vous-même pour me libérer
De cette peine et de cette adversité où je suis
Si vous l’aviez su pour de vrai ;
Et vous auriez accepté de le faire comme un devoir,
Pour des raisons d’amour et d’amitié -
Je ne dirai plus le contraire.
Mais tout est fini, cela ne se fera pas.
Ah ! Que de Dieu et de saint Sylvestre
Soit maudit - et que Dieu le détruise -
Celui qui me voue à pareille honte !
Nul autre n’est pire que lui,
Méléagant, qui par envie
M’a fait tout le mal qu’il put."
Alors il cesse de parler, alors se tait
Celui qui se lamente sur son sort.
Mais alors celle qui en bas attend patiemment
Avait entendu tout ce qu’il avait dit ;
Elle n’a plus perdu de temps à attendre,
Car maintenant elle se sait bien arrivée à destination,
Et, sûre de son fait, elle l’appelle :
"Lancelot !", lui crie-t-elle de toutes ses forces,
"Ami, vous qui êtes là-haut,
Parlez donc à celle qui est une amie !"
Mais celui qui se trouvait à l’intérieur ne l’entendit point.
Et la demoiselle redouble son effort
Jusqu’à ce que celui qui manque entièrement de force
Parvienne à grand-peine à l’entendre, et il se demanda
Avec étonnement qui peut bien être la personne qui l’interpella.
Il entend la voix, il s’entend appeler,
Mais il ignore qui l’appelle :
Il pense que ce doit être un fantôme.
Il regarde tout autour de lui,
Pour voir s’il verrait quelqu’un ;
Mais il ne voit que la tour et lui-même.
"Dieu, fait-il, qu’est-ce que j’entends ?
J’entends parler et ne vois personne !
Certes, c’est plus que merveilleux,
Je ne dors pas, mais suis complètement éveillé.
Peut-être, si cela m’arrivait en dormant,
Je saurais qu’il s’agit d’une illusion.
Mais je suis éveillé et ce mystère me bouleverse."
Il se lève alors nos sans peine
Et se dirige vers la lucarne
En traînant la jambe.
Arrivé près d’elle, il s’y appuie
Et s’arrange à grande peine pour y engager la tête.
Après avoir promené ses yeux au-dehors
Le mieux qu’il put,
Il aperçut celle qui l’avait appelé,
Sans arriver à la reconnaître ;
Mais elle a vite fait de le reconnaître, lui.
"Lancelot, lui dit-elle,
Je suis venue de bien loin vous retrouver.
Maintenant c’est chose faite,
Dieu merci, je vous ai découvert.
Je suis celle qui a requis de vous,
Quand vous vous en alliez vers le Pont de l’Epée,
Un don, que vous m’avez accordé
Très volontiers, à ma demande :
Ce fut la tête du chevalier vaincu par vous
Et que je détestais ;
Je vous la fis trancher.
En reconnaissance de ce don
Je me suis mise en route :
Je vais vous sortir de prison.
- Demoiselle, je vous remercie,
Dit l’emprisonné ;
Je serai bien récompensé
Du service que je vous ai rendu,
Si je sors d’ici.
Si vous arrivez à me libérer,
Je puis vous assurer et promettre
Que je serai désormais votre vassal,
Et je vous le jure par saint Paul l’apôtre !
Et aussi vrai que je souhaite un jour voir Dieu de mes yeux,
Il ne se passera pas de jour que je ne fasse
Tout ce qu’il vous plaira de me commander.
Vous ne saurez demander
Quoi que ce soit, si j’en ai le pouvoir,
Que vous ne l’obteniez sans délai.
- Ami, soyez sans crainte,
On vous sortira d’ici.
Aujourd’hui même vous serez libéré :
On aurait beau me donner mille livres,
Rien n’empêchera votre sortie de la tour avant demain.
Puis je vous trouverai un bon asile,
Où vous connaîtrez repos et confort.
Tout ce qui m’appartient
Est à votre disposition.
Ne craignez rien ;
Mais d’abord il va falloir chercher,
Où que ce soit dans ces parages,
Quelque outil dont vous puissiez,
A condition que je le trouve, élargir cette lucarne
Suffisamment pour pouvoir sortir par elle.
- Dieu permette que vous le trouviez !,"
Fait Lancelot, qui est tout à fait de cet avis ;
"Et j’ai ici de la corde en quantité
Que mes geôliers m’ont laissée
Pour hisser mon manger,
Un dur pain d’orge et de l’eau croupie
Qui me soulève le coeur et me rend malade."
Alors la fille de Bademagu
Se met en quête et trouve un pic solide,
Aussi massif qu’aigu qu’elle fait parvenir en haut ;
Lancelot en heurte et frappe la pierre,
Et tant la martèle et creuse,
Malgré sa fatigue,
Que le voilà sorti.
Maintenant l’allégresse s’empare de lui,
Sachez que sa joie est grande,
Quand enfin il s’est échappé de prison
Et qu’il se trouve hors de la tour
Où il a été si longtemps enfermé.
Elargi de sa geôle, il respire au grand air ;
Je peux vous dire que pour tout l’or
Répandu à travers le monde,
Si on l’avait rassemblé en une pile
Et qu’on le lui eût donné en paiement,
Il ne serait pas retourné en prison.
Voici Lancelot en liberté,
Mais si faible qu’il chancelait
D’épuisement et de faiblesse.
La demoiselle le hisse devant elle
Sur sa mule avec douceur, sans lui faire de mal,
Puis ils s’éloignent rapidement.
Elle prend exprès des chemins détournés
Pour qu’on ne les voie pas.
Ils chevauchent secrètement,
Car s’ils l’avaient fait ouvertement,
Quelqu’un aurait bien pu
Les reconnaître et les mettre en péril,
Ce qu’elle n’aurait voulu à aucun prix :
Elle évite donc les endroits dangereux
Et arrive à une demeure :
Où elle séjourne souvent
A cause de son installation somptueuse.
Logis et serviteurs
Lui appartiennent entièrement.
Le lieu était salubre et secret
Et il y avait là de tout en abondance.
Lancelot est arrivé là avec elle :
Dès sa venue au manoir,
Après l’avoir débarrassé de sa robe,
La demoiselle l’étend
Sur une belle et haute couche,
Ensuite elle le lave et le soigne
Si bien que je ne saurais raconter

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:10

Même la moitié de ce qu’elle fit.
Doucement elle le manie et le masse
Comme s’il se fût agi de son propre père :
Elle le restaure et le remet en état,
C’est entièrement qu’elle le transforme et le change.
Maintenant il est devenu beau comme un ange,
Plus souple et plus agile
Que personne que vous ayez jamais vu.
Il n’a plus l’air famélique ou galeux,
Il est redevenu beau et fort. Le voilà levé.
La demoiselle lui a trouvé
La plus belle robe qu’elle put,
Dont elle l’a revêtu à son lever,
Et lui l’a endossée avec plaisir,
Plus léger qu’un oiseau qui s’envole.
Il embrasse la demoiselle
Et lui dit amicalement :
"Amie, c’est à vous seule
Et à Dieu que je rends grâces
D’avoir retrouvé ma santé.
Je vous dois d’être sorti de prison.
En retour, mon coeur, mon corps,
Mes biens et mon service vous appartiennent.
Vous pouvez en disposer à votre gré.
Vous avez tant fait pour moi que je suis tout vôtre,
Mais il y a longtemps que je ne suis allé
A la cour d’Artur, mon seigneur,
Lui qui m’a toujours grandement honoré,
Et où j’ai pas mal de choses à faire.
Or donc très douce amie,
Je vais vous prier de bien vouloir
Me permettre d’y aller. C’est bien volontiers
Que j’irais, sicela vous plaisait.
- Lancelot, très cher ami,
Fait la demoiselle, je le veux bien,
Car je désire, où que ce soit,
Votre honneur et votre bien."
Elle lui fait cadeau d’un destrier superbe,
Le meilleur qu’on vit jamais ;
Lui saute en selle
Sans demander d’aide aux étriers :
En un clin d’oeil il fut à cheval.
Alors ils prennent congé l’un de l’autre
Et se recommandent mutuellement à Dieu.
Lancelot s’est mis en route,
Si transporté de joie que, même si j’essayais,
Je ne saurais dire
Son bonheur
De s’être échappé du lieu
Où il était pris comme dans une trappe,
Mais il s’en va répétant
Qu’il se vengera du traître indigne de sa race,
Qui a été bien mal avisé de le tenir en prison
Et dont il vient de déjouer l’astuce.
"Bien malgré lui je m’en suis tiré !"
Là-dessus il jure par le coeur et le corps
De Celui qui créa le monde
Qu’il n’y a ni avoir ni richesse
De Babylone jusqu’à Gand
Qui permettrait à Méléagant
D’échapper à la mort, s’il le tenait
Et remportait sur lui la victoire,
Car celui-ci lui a joué trop de tours méchants.
Mais les choses se présentent de telle façon
Qu’il sera bientôt à même de se venger ;
En effet ce même Méléagant
Qu’il menace et croit déjà tenir
Etait ce jour-là venu à la cour d’Artur,
Sans d’ailleurs y avoir été convoqué.
Dès qu’il y fut il demanda Gauvain
Et obtint de le voir.
Alors le traître, le félon
S’enquit auprès de lui de Lancelot,
Si on l’avait vu ou retrouvé,
Comme s’il n’en savait rien.
Mais justement il n’était pas au courant,
Bien qu’il crût être bien informé.
Et Gauvain lui affirma qu’il ne l’avait vu
Et qu’il n’était pas revenu.
"Du moment que je ne le trouve pas,
Fait Méléagant, venez donc
Me tenir la promesse que vous m’avez faite,
Car je ne vous attendrai pas davantage.
- Je vous tiendrai, répond Gauvain,
Ce dont nous sommes convenus ;
S’il plaît à Dieu en qui je crois,
Je compte bien m’acquitter envers vous.
Mais si comme aux dés
Je jette plus de points que vous,
Par Dieu et sainte Foi,
Je saisirai l’enjeu tout entier,
Sans rien en abandonner."
Alors Gauvain sur-le-champ
Fait étendre à terre
Un tapis devant lui.
A son commandement ses écuyers
Ne se sont pas esquivés,
Mais sans maugréer ni protester
Ils exécutent son ordre.
Ils apportent le tapis et l’étendent
Là où Gauvain le désire.
Alors celui-ci s’assied dessus
Et se fait armer
Par les valets qu’il trouve devant lui,
Et qui ont enlevé leurs manteaux.
Il y en avait trois, je ne sais
S’ils étaient ses cousins ou ses neveux,
En tout cas ils connaissaient bien leur métier.
Ceux-ci l’arment avec une telle précision
Qu’il n’y a rien en ce monde
Qu’on aurait pu leur reprocher,
En alléguant quelque faute
Commise par eux.
Après avoir armé Gauvain
L’un d’eux lui amène un destrier d’Espagne
Capable de courir plus vite à travers
Campagne, bois, monts et vaux
Que le célèbre Bucéphale.
Sur le cheval dont je vous parle
Grimpe ce chevalier d’élite.
Gauvain, le plus expert
De tous les chevaliers chrétiens.
Déjà il allait saisir son écu,
Quand il vit descendre en face de lui
Lancelot qu’il ne s’attendait guère à voir.
Qu’il lui soit apparu si soudain
Lui semblait miraculeux,
Et je ne crois pas mentir
En disant qu’un miracle s’est produit
Aussi grand que si Lancelot était tombé du ciel.
Devant lui en ce moment.
Mais maintenant rien n’arrête Gauvain,
Nulle tâche d’aucune sorte,
Dès qu’il voit que c’est vraiment Lancelot
Il descend au plus vite de son cheval,
Va vers lui les bras ouverts,
Le salue et l’embrasse.
Il se réjouit fort
D’avoir retrouvé son compagnon.
Je ne mentirai pas,
Vous pouvez m’en croire,
En vous disant que sur-le-champ Gauvain
Aurait refusé une couronne
Plutôt que de ne pas revoir Lancelot.
Déjà Artur sait, déjà tous savent
Que Lancelot, si longtemps attendu,
Est revenu sain et sauf,
S’en fâche qui voudra.
Tous se réjouissent
Et pour le fêter la cour s’assemble :
Pendant si longtemps on a souhaité son retour !
Il n’y a personne, jeune ou vieux,
Qui ne se livre à la joie.
La joie efface et anéantit
La tristesse qui régnait auparavant à la cour :
Le chagrin s’enfuit, et paraît
La joie qui si fort les anime.
"Et la reine, est-ce qu’elle ne participe pas
A toutes ces réjouissances ?
- Bien sûr qu’elle y participe, et toute la première.
- Comment ça ? - Mais où voulez-vous qu’elle soit ?
Elle ne connut jamais joie si grande
Comme elle en a du retour de Lancelot,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:10

Comment pourrait-elle l’accueillir autrement ?
Elle se tient si près de lui
Que peu s’en faut
Que son corps ne suive son coeur.
- Où se trouve donc le coeur ?
- Il couvre Lancelot de baisers.
- Et le corps pourquoi marque-t-il de la réserve ?
Pourquoi sa joie n’est-elle pas entière ?
Est-ce par colère ou haine ?
- Certes non, pas du tout,
Mais peut-être que nombre de gens,
Le roi, les autres qui l’entourent.
Qui n’ont pas les yeux fermés,
Auraient tôt fait de découvrir l’affaire,
Si à la vue de tous la reine avait voulu faire
Tout ce que lui dictait son coeur ;
Et si sa raison ne lui avait retiré
Cette folle pensée et ce désir insensé,
Tous auraient pu voir ses sentiments profonds
Et mesurer l’étendue de sa folie.
C’est pourquoi sa raison maîtrise
Son coeur brûlant et sa pensée ardente,
Et les a quelque peu calmés.
La reine a remis les choses à plus tard,
Jusqu’à ce qu’elle voie et trouve
Un lieu plus favorable et moins public,
Où elle et Lancelot seront plus à l’aise
Qu’ils ne sont à l’heure présente."
Artur est plein de prévenances pour Lancelot
Et, après lui avoir témoigné toute son estime,
Il lui dit : "Ami, depuis longtemps.
Je ne me suis à ce point réjoui
D’apprendre des nouvelles de quelqu’un
Mais je me demande en vain
En quelle terre, en quel pays
Vous êtes resté si longtemps.
Tout un hiver et tout un été
Je vous ai fait chercher un peu partout,
Sans que personne ait pu vous trouver.
- Certes, sire, fait Lancelot,
En peu de mots je puis vous dire.
Tout ce qui m’est advenu.
Méléagant, ce traître félon,
M’a tenu en prison
Dès le moment que les emprisonnés
En sa terre ont été libérés.
Il m’a fait vivre de façon abjecte
Dans une tour près de la mer.
C’est là qu’il m’a fait enfermer.
Et là j’en serais encore à vivre dans la détresse
Si ce n’était pour une amie à moi,
Une demoiselle à qui je rendis.
Jadis un service minime.
En échange d’un bien petit don
Elle m’a fait un magnifique cadeau.
Elle m’a grandement honoré et récompensé.
Quant à celui pour qui je ne ressens nulle amitié
Et qui m’a procuré
Honte et malheur,
J’entends sans le moindre délai
Lui rendre la monnaie de sa pièce.
Il est venu se faire payer et il le sera.
Il ne faut pas qu’il se morfonde
A attendre le paiement, car tout est prêt -
La somme prêtée, principal et intérêt ;
Mais à Dieu ne plaise qu’il ait à s’en louer."
Alors Gauvain dit à Lancelot :
"Ami, ce paiement,
Si je le rembourse à votre créancier,
Ce sera un bien petit service que je vous rendrai,
Et puis je suis déjà à cheval
Et fin prêt, comme vous le voyez.
Très cher ami, ne me refusez pas
Ce don que je requiers."
Lancelot déclare qu’il se laisserait
Arracher un oeil, ou même les deux yeux,
Plutôt que d’accéder à la requête de Gauvain.
Il jure que cela n’arrivera jamais.
En tant que débiteur, il faut qu’il repaie Méléagant,
Il en a prêté serment.
Gauvain voit bien que tout
Ce qu’il saura dire est complètement inutile.
Il enlève son haubert
Et se désarme entièrement :
Lancelot revêt l’armure de Gauvain
Sans tarder davantage,
Car le temps lui semble long
En attendant de repayer sa dette.
Il ne sera pas content avant d’avoir remboursé
Méléagant, qui s’étonne
Outre mesure du prodige
Qu’il voit et contemple de ses yeux ;
Pour un peu il sortirait de ses gonds
Et en perdrait la raison.
"Certes, se dit-il, j’eus bien tort,
Avant de venir ici,
De ne pas aller voir si je tenais toujours
Prisonnier en ma tour
Celui qui vient de me jouer un tel tour.
Mais, mon Dieu, pourquoi serais-je allé vérifier ?
Comment, pour quelle raison aurais-je cru
Qu’il puisse échapper de là ?
Est-ce que les murs ne sont pas puissamment bâtis,
Et la tout suffisamment solide et haute ?
Il n’y avait ouverture ni faille
Par où l’on pût s’évader,
A moins d’une aide venue de l’extérieur.
Peut-être le secret ne fut-il pas gardé.
Admettons que la tour n’ait pas tenu ensemble
Et se soit écroulée,
Lancelot n’aurait-il pas été écrasé,
Mutilé et mort en même temps ?
Bien sûr, que Dieu me soit en aide,
Si le mur s’était écroulé, il n’aurait pu échapper à la mort.
Mais je crois qu’avant que le mur ne s’écroule,
Toute l’eau de la mer disparaîtra
Sans laisser de trace,
Et le monde cessera d’exister,
Ou bien le mur sera détruit de force.
Mais la situation est tout autre :
On a aidé Lancelot à s’échapper,
Il ne s’est pas envolé autrement.
On s’est mis d’accord pour me trahir.
Qu’importe le moyen employé, il s’est bel et bien évadé ;
Mais si j’avais mieux pris mes précautions,
Tout cela ne serait pas arrivé !
Et il ne serait jamais revenu à cette cour.
Mais il est trop tard pour des regrets :
Comme le disent si bien les paysans,
Parlant proverbialement,
A quoi bon fermer la porte de l’écurie
Quand votre cheval a été emmené ?
Je sais trop bien que je serai
Honni et vilipendé
Si je ne souffre et endure mon sort.
Mais pourquoi parler de souffrir et d’endurer ?
Tant que je pourrai durer,
Je lui donnerai de quoi l’occuper,
Si cela plaît à Dieu, en qui repose ma confiance."
Méléagant, qui cherche ainsi à se rassurer,
Réclame qu’on les mène,
Lui et Lancelot, au lieu du combat.
Et cela se fera sous peu, me semble-t-il,
Car Lancelot a hâte de l’attaquer
Et se dispose à triompher rapidement de lui.
Mais avant qu’ils ne foncent l’un sur l’autre
Le roi Artur leur dit de se rendre
En bas sur le pré au pied de la tour. -
De là jusqu’en Irlande il n’y en a pas de plus beau.
Tous deux s’y rendent,
Vite ils ont dévalé la pente.
Le roi y va et toute sa cour,
En groupes nombreux on s’attroupe,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:11

Personne ne demeure en arrière.
Aux fenêtres parmi les spectateurs s’installent
La reine et mainte dame et demoiselle ;
Dont il y avait de fort belles.
Dans le pré s’élevait un sycomore,
Un arbre de toute beauté,
Au feuillage spacieux.
Il était entouré
D’herbe fine et drue
Qui en tout temps était fraîche.
Sous ce superbe sycomore,
Qui datait du temps d’Abel,
Jaillissait une claire fontaine
Qui s’écoule rapidement.
Le gravier étincelle
Comme si c’était de l’argent,
Et le conduit, à ce que je crois,
Etait fait de l’or le plus pur.
L’eau coule en bas dans le pré
Entre deux plantations d’arbres au milieu d’un vallon.
C’est là qu’il plaît au roi de s’asseoir,
Car il n’y voit rien qui lui paraisse laid.
Il fait reculer les spectateurs,
Et Lancelot fonce
Impétueusement sur Méléagant,
Comme sur quelqu’un qu’il hait de toute sa haine.
Mais avant de le frapper,
Il lui dit à voix très haute et menaçante
"Venez par là, je vous défie !
Et sachez bien, je vous le promets,
Que je ne vous épargnerai point."
Alors il éperonne son destrier,
Mais d’abord il s’éloigne
La distance d’une portée d’arc.
Puis tous deux laissent courir leurs chevaux
De toute leur force.
Ils se frappent maintenant l’un l’autre
Sur leurs écus aux ais solidement assemblés
Et réussissent à les transpercer,
Mais pour l’instant ni l’un ni l’autre
N’est blessé en sa chair.
Sans s’arrêter ils continuent leur chevauchée,
Puis reviennent s’asséner de grands coups,
Emportés qu’ils sont par leurs montures,
Contre leurs solides écus.
Leur ardeur redouble,
Les deux combattants sont preux et vaillants,
Leurs destriers vigoureux et rapides,
Et comme ils ont frappé très fort
Sur les écus attachés à leur cou,
Leurs lances les ont transpercés
Sans se briser en tronçons,
Et sont parvenues de force
Jusqu’à la chair nue.
Ils s’entrechoquent si vigoureusement
Qu’ils se retrouvent tous deux à terre.
Ni poitrail, ni sangles, ni étriers
Ne peuvent empêcher qu’en arrière
Chacun d’eux ne bascule hors de sa selle,
Qui ainsi reste vide de cavalier.
Les deux destriers qui ne sont plus montés
Courent à droite et à gauche,
L’un rue, l’autre mord,
Prêts tous deux à s’entretuer.
Les deux chevaliers une fois à terre
Se relèvent au plus vite,
Ils ont vite fait de tirer l’épée
A la lame gravée.
Ils placent l’écu devant leur visage
Et vont s’efforcer de trouver
Comment se faire du mal
Avec leurs bonnes épées tranchantes d’acier.
Lancelot ne redoute pas Méléagant.
Car il savait deux fois plus d’escrime
Que son adversaire,
L’ayant apprise dès son plus jeune âge.
Ils échangent donc de si rudes coups
Sur les écus attachés à leurs cous
Et sur les heaumes lamés d’or,
Qu’ils les ont bosselés et fendus.
Maintenant Lancelot serre Méléagant de près,
Il lui administre un coup si violent
Sur le bras droit bardé de fer,
Mais non protégé par l’écu,
Qu’il l’a coupé et tranché.
Et quand Méléagant se sent
Amputé de la main qu’il a perdue
Il dit que Lancelot payera cher ce coup.
S’il peut en trouver le moyen,
Rien ne le retiendra,
Car il est si furieux et hors de lui
Que pour bien peu il en perdrait la raison,
Et il s’estimerait mal loti
S’il ne pouvait jouer un mauvais tour à son adversaire.
Il fonce sur lui, croyant le prendre au dépourvu,
Mais Lancelot sut se protéger ;
Avec son épée tranchante.
Il l’a si bien entaillé
Que Méléagant aura grand-peine à s’en remettre,
Même passé avril ou mai,
Car il lui rembarre le nasal dans les dents,
Lui en brisant trois.
Méléagant ressent une telle colère
Qu’il m’arrive pas à prononcer un seul mot,
Et il ne daigne pas implorer merci,
Car son orgueil s’y oppose,
Un orgueil qui le maîtrise et domine.
Lancelot vient à lui, délace son heaume
Et lui tranche la tête.
Jamais plus il ne lui jouera de mauvais tour ;
Méléagant est tombé mort, c’en est fait de lui.
Mais je peux vous dire, aucun spectateur
Témoin de sa mort
N’éprouva la moindre pitié pour lui.
Le roi Artur et tous ceux qui l’entourent
Se livrent à la joie.
On désarme Lancelot,
Au milieu de la liesse générale,
Et on l’emmène de là.
Seigneurs, si j’en disais davantage,
Je dépasserais l’étendue de mon sujet,
C’est pourquoi je vais mettre un terme à mon travail ;
Ici même s’arrête le récit.
Godefroi de Leigni, le clerc,
A terminé LA CHARRETTE ;
Que nul ne songe à le blâmer
S’il a continué Chrétien,
Car il l’a fait avec l’approbation
De Chrétien, qui commença l’oeuvre :
Lui est responsable de tout ce qui suit
Le moment où Lancelot fut emmuré,
C’est-à-dire jusqu’à la fin du conte.
Voilà son oeuvre à lui ; il ne veut rien y ajouter,
Ni retrancher, par crainte d’endommager le conte.
Ici se termine le ROMAN DE LANCELOT DE LA CHARRETTE


lol!

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