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 Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes

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Rhadamante

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MessageSujet: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:51

Roman en vers (1177-1181), par Chrétien de Troyes, traduction en français moderne

D'après Histoiredumonde.net

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:52

Du moment que ma dame de Champagne
Désire que j’entreprenne un récit en français,
Je l’entreprendrai très volontiers,
Comme quelqu’un qui lui appartient entièrement,
Prêt à lui obéir en toute chose,
Sans recourir à la moindre flatterie.
Mais tel ou tel pourrait à ma place
Avoir recours à la flatterie :
Il dirait - et j’en porterais témoignage -
Que c’est la dame qui surpasse
Toutes les autres en ce monde,
Tout comme sur les effluves du sol l’emporte la brise,
Qui souffle en mai ou en avril.
Certes, je ne suis pas homme
A vouloir flatter sa dame ;
Dirai-je : "Telle une gemme
Dont la valeur surpasse perles et sardoines,
La Comtesse surpasse les reines" ?
Bien sûr, je ne dirai rien de pareil,
Et pourtant c’est un fait que je ne saurais nier.
Je dirai cependant qu’est plus efficace
En mon entreprise son commandement
Que mon intelligence et la peine que je me donne.
Du CHEVALIER DE LA CHARRETTE
Chrétien commence son livre ;
Matière et orientation lui sont fournies
Par la Comtesse, et lui se met
A l’oeuvre, en n’y apportant rien
Que son application et son effort intellectuel.
Et voici qu’il commence sa narration.
Un jour de fête de l’Ascension
Etait venu en provenance de Carlion
Le roi Artur afin de rassembler
Une cour plénière à Camaalot -
Une cour digne d’un jour de grande fête.
Après le repas le roi
Ne délaissa point ses compagnons.
La salle était remplie de barons,
Et la reine était aussi de l’assemblée,
Entourée, comme je crois,
De mainte et mainte belle et courtoise dame
Parlant fort bien le français.
Et Keu qui avait servi les gens à table
Mangeait avec les chambellans.
Là précisément où il était attablé
Parut un chevalier
Très soigné dans sa mise, qui venait à la cour
Armé de pied en cap.
Le chevalier ainsi équipé
S’en vint jusque devant le roi,
Assis au milieu de ses barons.
Sans le moindre salut il lui dit :
"Roi Artur, je retiens prisonniers,
De tes terres et de ta maisonnée
Chevaliers, dames et demoiselles.
Mais je ne t’apporte pas de leurs nouvelles
Dans l’intention de te les rendre.
Au contraire, je veux te dire et t’apprendre
Que tu n’as ni la force ni les moyens
Pour les ravoir.
Sache bien que tu mourras
Avant de pouvoir jamais leur apporter de l’aide."
Le roi répond que force lui est
De s’incliner s’il ne peut pas remédier à la situation,
Mais son chagrin lui pèse bien fort.
Alors le chevalier agit comme s’il voulait
S’en aller : il fait demi-tour ;
En s’éloignant du roi,
Il gagne la porte de la salle,
Mais il ne descend point les marches ;
Il s’arrête d’abord et, de là, il proclame :
"Roi, si à ta cour il se trouve un chevalier
A qui tu accordes la confiance nécessaire
Afin de lui assigner la mission
De conduire la reine, en me suivant, dans ce bois
Où je me dirige,
J’accepterai de l’y attendre.
Je te rendrai tous les prisonniers
Qui sont exilés dans mes terres
Si ce chevalier parvient à me vaincre
Et à ramener la reine ici."
Un grand nombre des gens du palais entendirent ces paroles,
Et la cour s’en trouva toute ébranlée.
Keu a eu vent de la nouvelle
Alors qu’il mangeait avec les serveurs ;
Il cesse de manger et s’en vient tout droit
Au roi, et il commence à lui parler
En homme tout à fait indigné :
"Roi, je t’ai longuement servi
De bonne foi et avec loyauté ;
A présent je prends congé de toi et m’en irai
De sorte que jamais plus je ne te servirai.
Je n’ai ni volonté ni désir
De te servir désormais."
Le roi s’afflige de ce qu’il entend,
Mais dès qu’il se trouve en mesure de répondre dignement,
Il lui demanda sans la moindre hésitation :
"Parlez-vous sérieusement ou plaisantez-vous ?"
Et Keu d’enchaîner : "Beau sire roi,
La plaisanterie ne m’intéresse guère en ce moment ;
J’ai bien la ferme intention de vous quitter.
Je ne cherche à recevoir de vous aucune récompense
Ni pour mes années de service, nulle indemnité ;
Ma décision est sans appel :
Je pars sans plus tarder.
- Est-ce colère ou dépit, fait le roi.
Qui vous pousse à partir ?
Sénéchal, c’est ici votre place,
Restez donc à la cour, et sachez bien
Qu’en ce monde, je n’ai rien
Qu’afin de vous garder ici,
Je ne vous donne aussitôt.
- Sire, fait Keu, c’est inutile ;
Je n’accepterais point même de me voir offrir chaque jour
Le cadeau d’un setier rempli d’or fin :"
Plein de désespoir,
Le roi s’est approché de la reine.
"Dame, fait-il, vous ne savez pas
Ce que le sénéchal exige de moi ?
Il réclame son congé, et il dit qu’il ne fera plus partie
De ma cour - j’ignore pourquoi :
Ce qu’il se refuse à faire pour moi,
Il s’empressera de le faire pour vous si vous l’en priez.
Allez à lui, ma dame chère !
Puisqu’il ne daigne rester pour moi,
Suppliez-le de rester pour vous :
Et, au besoin, jetez-vous à ses pieds,
Car je n’éprouverais plus aucune joie
S’il m’arrivait de perdre sa compagnie."
Sur ce, le roi envoie la reine
Auprès du sénéchal, et elle accepte de s’y rendre.
Elle le retrouva au milieu des autres,
Et lorsqu’elle parvient à le joindre,
Elle lui dit : "Un grand trouble
Me vient - n’en doutez point -
De ce que j’ai entendu dire de vous.
L’on m’a conté - c’est ce qui me désole -
Que vous voulez quitter le roi.
D’où vous vient cette intention ; quel sentiment vous meut ?
Je ne vois plus en vous l’homme sage
Et courtois que j’y voyais autrefois ;
Je veux vous prier de rester :
Keu, restez ici, je vous en prie.
- Dame, fait-il, de grâce !
Je ne demeurerai point."
Et la reine continue de le supplier,
Ainsi que tous les chevaliers ensemble,
Et Keu lui dit qu’elle se fatigue inutilement
A vouloir faire l’impossible.
Et de toute sa hauteur de reine,
Elle se laisse choir à ses pieds.
Keu la prie de se relever,
Mais elle refuse de le faire :
Plus jamais elle ne se relèvera
A moins qu’il ne lui octroie ce qu’elle veut.
Alors Keu lui a promis
De rester, à la condition que le roi
Lui accorde par avance ce qu’il lui demandera,
Et qu’elle-même en fasse autant.
"Keu, fait-elle, n’importe quoi !
Moi et lui nous vous l’accorderons.
Venez donc, et nous lui dirons
Qu’ainsi vous acceptez de rester."
Keu accompagne la reine
Jusque devant le roi.
"Sire, j’ai obtenu que Keu demeure auprès de nous,
Fait la reine, en me donnant bien du mal.
Je le remets entre vos mains, en stipulant toutefois
Que vous ferez ce qu’il dira."
Le roi pousse un soupir d’aise,
Et dit qu’il obéira à son commandement,
Quelle que soit la nature de celui-ci.
"Sire, fait-il, apprenez donc.
Ce que je désire, et quel don
Vous m’avez promis.
Je me tiendrai pour l’homme le plus fortuné
Quand je le recevrai par votre grâce :
Sire, ma dame, la reine, ici présente,
Vous l’avez confiée à ma protection ;
Nous irons à la rencontre
Du chevalier qui nous attend dans la forêt."
Ces mots désolent le roi, néanmoins il le revêt
De la mission, car jamais il ne manqua à sa parole,
Mais il le fit dans la tristesse et à contrecoeur,
Si bien qu’il y parut à sa mine.
Le deuil de la reine fut grand lui aussi,
Et la cour toute entière affirmait
Qu’orgueil, outrecuidance et déraison
Avaient inspiré la requête de Keu.
Le roi a pris la reine
Par la main, et lui a dit :
"Dame, fait-il, il faut absolument
Que vous partiez avec Keu."
Et ce dernier de dire : "Vite ! confiez-la-moi,
Et n’ayez aucune crainte,
Car je la ramènerai en parfait état,
Toute saine et sauve."

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:52

Le roi la lui confie, et il l’emmène.
Derrière le couple, tous quittent le palais,
Chacun, sans exception, ressentant la plus vive inquiétude.
Et sachez que l’on arma le sénéchal
Et que son cheval
Fut amené au milieu de la cour ;
Un palefroi se tenait à ses côtés -
Digne monture de reine !
La reine s’approche du palefroi
Qui n’était ni ombrageux ni tirant sur la bride.
Abattue, triste et en poussant bien des soupirs,
La reine monte en selle et dit
Tout bas afin que personne ne l’entendît :
"Ha ! ha ! si vous saviez ce qui se passe ici,
Je ne crois pas que vous me laisseriez,
Sans vous y opposer, emmener d’un seul pas !"
Elle crut avoir parlé tout doucement
Mais le conte Guinable l’entendit,
Qui se trouvait à ses côtés lorsqu’elle montait en selle.
A son départ, les plaintes
De ceux et de celles qui la voyaient partir furent
Comme si elle était morte et mise en bière.
Ils ne pensent pas qu’elle revienne parmi eux
Jamais, de toute sa vie.
Ce fut par son outrance habituelle que le sénéchal
L’emmène là où l’autre l’attend.
Mais nul ne s’en afflige au point
Qu’il accepte de suivre le couple ;
Enfin, messire Gauvain dit
Au roi son oncle, en confidence :
"Sire, fait-il, ce que vous avez fait
Est bien puéril, et j’en demeure stupéfait ;
Mais si vous admettiez le bien-fondé de mon conseil,
Pendant qu’ils sont encore tout près,
Vous et moi pourrions nous mettre à leur poursuite,
Avec ceux qui voudront bien nous accompagner.
Quant à moi, rien ne saurait me retenir
De me mettre en chemin dès maintenant.
Il ne serait point convenable
De refuser de courir après eux,
Au moins jusqu’à ce que nous sachions
Ce qu’il adviendra de la reine.
Et comment Keu se conduira.
- Allons-y, beau neveu, fait le roi,
Vous venez de parler en homme bien courtois.
Et puisque vous avez saisi l’initiative,
Commandez donc qu’on fasse sortir les chevaux,
Et qu’on leur mette freins et selles,
De sorte qu’il ne nous reste qu’à monter."
Les chevaux sont vite amenés,
Harnachés et sellés ;
Le roi monte tout premier,
Alors monta messire Gauvain,
Ensuite tous les autres à qui mieux mieux ;
Chacun voulut être de la partie,
Mais en y allant à sa guise :
Certains portaient leur armure,
Beaucoup d’autres n’en portaient point.
Messire Gauvain portait la sienne,
Et il fait par deux écuyers
Mener à sa droite deux destriers.
Et comme ils approchaient
De la forêt, ils en voient sortir
Le cheval de Keu, qu’ils reconnurent
Et dont ils virent que les rênes
Avaient été toutes deux rompues de la bride.
Le cheval venait tout seul ;
L’étrivière tachée de sang,
Et de la selle l’arçon de derrière
Etait brisé et mis en pièces.
Nul spectateur n’échappe à la tristesse,
Et l’on échange des clins d’oeil, des coups de coude.
Bien loin, devant toute la compagnie,
Messire Gauvain chevauchait ;
Il ne tarda guère à voir
Venir un Chevalier au pas
Sur un cheval souffrant et fatigué,
Pantelant et baigné de sueur.
Le Chevalier a salué
Messire Gauvain le premier,
Et ensuite messire Gauvain lui a rendu son salut.
Et le Chevalier s’arrêta -
Il reconnut messire Gauvain,
Et lui dit : "Sire, ne voyez-vous donc pas
Que mon cheval est tout trempé de sueur,
De sorte qu’il ne vaut plus rien ?
Et je crois que ces deux destriers
Sont à vous ; pourrais-je alors vous prier,
En promettant toutefois que je vous rendrais
Le service et une juste récompense,
De me prêter ou de m’offrir en cadeau
L’un d’eux, n’importe lequel ?"
Et messire Gauvain lui répondit : "Choisissez donc
Celui des deux qui vous plaît le plus."
Mais celui dont le besoin est grand
Ne s’attarda pas afin d’en sélectionner le meilleur,
Ni le plus beau ni le plus grand ;
Il préféra bondir sur celui
Qu’il trouva le plus près de lui,
Et l’a vite lancé en avant, à bride abattue ;
Et l’autre, qu’il a laissé derrière lui, tombe raide mort,
Car il l’avait beaucoup fait souffrir ce jour-là,
Et se fatiguer et se surmener.
Sans jamais s’arrêter, le Chevalier
Eperonne sa monture à travers la forêt,
Et messire Gauvain, derrière lui,
Le suit, en lui donnant farouchement la chasse,
Jusqu’à ce qu’il eût descendu la pente d’une colline.
Lorsqu’il eut traversé beaucoup de terrain,
Il retrouva mort le destrier
Qu’il avait offert au Chevalier,
Et, autour, il vit le sol tout piétiné
Par des chevaux et couvert d’impressionnants débris
De boucliers et de lances ;
En toute apparence, de féroces combats
Menés par de nombreux chevaliers s’y étaient déroulés ;
Il était mécontent, et regretta
De ne pas y avoir participé lui-même.
Le lieu ne l’a guère longtemps retenu,
Il préfère pousser en avant, à vive allure.
Alors, par hasard, il revit
Le Chevalier, à pied, tout seul,
Tout vêtu de son armure, le heaume lacé,
L’écu pendu au col, l’épée ceinte,
Qui était arrivé devant une charrette...
(A l’époque, on utilisait les charrettes
Comme l’on use du pilori de nos jours,
Et dans chaque bonne ville
Où, à l’heure actuelle, l’on en trouve plus de trois mille,
Il n’y avait alors qu’une seule,
Et celle-ci était commune,
Comme le sont aujourd’hui les piloris,
Aux traîtres et aux assassins,
Aux vaincus des combats judiciaires
Et aux voleurs qui se sont emparés
Des biens d’autrui en volant furtivement
Ou par la force sur les grands chemins :
Tout repris de justice était mis
Dans la charrette
Et mené par toutes les rues ;
Ainsi se trouvait-il désormais hors toute loi,
Et n’était plus écouté à la cour,
Ni honoré ni reçu avec dignité.
C’est parce qu’à cette époque-là on jugeait
De la sorte les charrettes, comme des choses cruelles,
Que l’on entendit dire alors pour la première fois :
"Quant charrette verras et rencontreras,
Fais sur toi le signe de la croix et souviens-toi
De Dieu, pour que malheur ne t’arrive point.")
Le Chevalier, à pied et sans lance,
S’avance vers la charrette
Et voit sur les limons un nain
Qui, en bon charretier, tenait
Dans sa main une longue baguette.
Et le Chevalier dit au nain :
"Nain, fait-il, pour Dieu, dis-moi tout de suite
Si tu as vu par ici
Passer ma dame la reine."
Le nain perfide et de vile extraction
Ne voulut point lui en donner des nouvelles,
Mais se contenta de dire : "Si tu veux monter
Sur la charrette que je conduis,
D’ici demain tu pourras savoir
Ce qu’est devenue la reine."
Sur ce, il a maintenu sa marche en avant
Sans attendre l’autre l’espace d’un instant.
Le temps seulement de deux pas
Le Chevalier hésite à y monter.
Quel malheur qu’il ait hésité ; qu’il eût honte de monter,
Au lieu de sauter sans tarder dans la charrette !
Cela lui causera des souffrances bien pénibles !
Mais Raison, qui s’oppose à Amour,
Lui dit de bien se garder de monter ;
Elle l’exhorte et lui enjoint
De ne rien faire ni entreprendre
Qui puisse lui attirer honte ou reproche.
Ce n’est point dans le coeur mais plutôt sur les lèvres
Que réside Raison en osant lui dire pareille chose ;
Mais Amour est dans le coeur enclos
Lorsqu’il lui ordonne et semonce
De monter sans délai dans la charrette.
Amour le veut, et le Chevalier y bondit,
Car la honte le laisse indifférent
Puisqu’Amour le commande et veut.
Et messire Gauvain se met à la poursuite
De la charrette en galopant,
Et lorsqu’il y trouve assis
Le Chevalier, il s’en étonne beaucoup ;
Alors il dit au nain : "Instruis-moi
Au sujet de la reine, si tu sais le faire."
Le nain dit : "Si tu te détestes autant
Que ce Chevalier assis ici,
Monte avec lui, si cela te convient,
Et je t’emmènerai avec lui."
Quand messire Gauvain l’eut entendu,
Il jugea qu’accepter la proposition serait insensé
Et il dit qu’il n’y monterait point,
Qu’échanger son cheval contre la charrette
Serait un échange par trop infâme.
"Mais où que tu veuilles aller
J’irai là où tu iras."
Si bien qu’ils se mettent tous les trois en route,
L’un d’eux à cheval, les deux autres sur la charrette,
Et ensemble ils gardèrent le même chemin.
A l’heure des vêpres, ils atteignirent un château,
Et sachez que ce château
Etait fort puissant et beau.
Ils entrent tous les trois par une porte.
La vue du Chevalier que le nain transporte
Dans la charrette frappe les habitants d’étonnement,
Mais ils ne cherchent nullement à se renseigner davantage ;
Tous se mettent à le conspuer,
Grands et petits, vieillards et enfants,
Par les rues, en poussant des huées ;
Le Chevalier entendit ainsi dire
A son sujet de viles injures et des paroles de mépris.
Tous demandent : "A quel martyre
Ce Chevalier sera-t-il condamné ?
Sera-t-il écorché vif ou pendu,
Noyé ou brûlé vif sur un bûcher d’épines ?
Dis-le-nous, nain, dis, toi qui le traînes ainsi,
De quel forfait fut-il trouvé coupable ?
L’a-t-on jugé pour vol ? Serait-ce un assassin
Ou est-il le vaincu d’un combat judiciaire ?"
Et le nain garde un silence absolu,
En ne répondant ni une chose ni l’autre.
Il conduit le Chevalier là où il sera hébergé,
Et Gauvain suit de près le nain
Qui se dirige vers une tour, laquelle, de plain-pied
Avec la ville, se trouvait à la limite de celle-ci.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:53

Au-delà il y avait des prés,
Tandis qu’en face la tour s’élevait
Sur la cime d’un rocher gris,
Haut et taillé à pic.
Derrière la charrette, toujours à cheval,
Gauvain pénètre dans la tour.
Dans la salle, ils ont rencontré, élégamment mise,
Une demoiselle
Dont la beauté n’avait pas de rivale au pays ;
Et ils voient s’approcher deux pucelles
Avec elle, gentes et belles.
Dès qu’elles virent
Messire Gauvain, elles lui firent
Un accueil joyeux et le saluèrent ;
Et elles voulurent s’informer du Chevalier :
"Nain, quel crime ce Chevalier a-t-il commis
Que tu conduis là comme s’il était impotent ?"
Il ne veut leur offrir aucune explication,
Mais se contente de faire descendre le Chevalier
De la charrette, et puis s’en va ;
On ne sut point où il alla.
Et messire Gauvain descend de son cheval ;
Alors des valets se présentent
Afin d’ôter leur armure aux deux chevaliers
Deux manteaux fourrés de petit-gris, qu’ils revêtirent,
Furent apportés sur ordre de la demoiselle
Quant ce fut l’heure du souper,
Les mets furent joliment présentés.
La demoiselle prit place à côté
De messire Gauvain pendant le repas.
Pour rien au monde ils n’eussent voulu renoncer
A cette hospitalité pour en chercher une meilleure,
Car de grands honneurs,
Ainsi que compagnie bonne et belle, leur furent rendus
Au cours de toute la soirée par la demoiselle.
Quand enfin leur veille eut suffisamment duré,
On leur prépara deux lits
Hauts et longs, au milieu de la salle ;
Un troisième se trouvait tout près
Plus beau que les autres, et plus riche,
Car, comme le déclare le conte,
Il possédait tout le charme
Que l’on pût imaginer dans un lit.
Quand l’heure du coucher arriva,
La demoiselle prit par la main
Les deux hôtes qu’elle avait accepté d’héberger ;
Elle leur montre les deux beaux lits longs et larges
Et dit : "C’est pour votre confort et repos
Que sont dressés ces deux lits que voilà, là-bas,
Mais dans celui qui se trouve de ce côté-ci,
Seul se couche celui qui l’a mérité ;
Il ne fut pas fait pour votre agrément."
Le Chevalier lui répond immédiatement -
Celui qui était arrivé sur la charrette -
Qu’il n’éprouvait que dédain et mépris
Pour l’interdiction prononcée par la demoiselle :
"Dites-moi, fait-il, pour quelle raison
Ce lit nous est-il défendu ?"
Elle répondit sans avoir à réfléchir,
Car elle avait déjà réfléchi à sa réponse :
"Ce n’est point vous, fait-elle, qui êtes désigné pour poser
Des questions ou pour vous enquérir de ces choses !
Honni est le Chevalier sur toute la terre,
Dès qu’il a monté dans une charrette,
Et il n’est pas juste qu’il se mêle
De ce que vous venez de me réclamer,
Et, en particulier, qu’il revendique de coucher dans ce lit :
Il pourrait bien vite avoir à s’en repentir.
On ne l’a point fait orner
Aussi richement afin que vous y dormiez.
Votre témérité risque de vous coûter bien cher,
S’il vous arrivait seulement de nourrir pareille idée.
- Vous verrez cela, fait-il, en temps voulu.
- Je le verrai ? - A coup sûr. - Qu’on me le fasse voir !
- Je ne sais pas qui aura à payer l’écot,
Fait le Chevalier, par mon chef !
Qu’on s’en fâche ou qu’on s’en attriste,
Je compte me coucher dans ce lit-là
Et y prendre à loisir mon repos."
Dès qu’il eut enlevé ses chausses,
Dans le lit qui fut plus long et plus élevé
Que les deux autres d’une demi-aune,
Il s’étend sous une couverture
De brocart jaune étoilé d’or.
De petit-gris tout pelé n’était point faite
Sa doublure ; elle était faite de zibeline.
Elle eût été parfaitement digne d’un roi,
La couverture sous laquelle il se mit ;
Le lit ne fut point fait de chaume,
Ni de paille ni de vieilles nattes.
A minuit, des lattes du toit,
Fondit, comme la foudre, une lance,
Le fer en avant, qui menaça de coudre
Les flancs du Chevalier
A travers la couverture et les draps blancs,
Au lit, là où il était couché.
A la lance un pennon était fixé ;
Il était tout enveloppé de flammes.
Le feu prit à la couverture,
Et aux draps et à l’ensemble du lit.
Et le fer de la lance effleure
Le Chevalier au côté
Si bien qu’il lui a un peu éraflé
La peau, mais sans le blesser vraiment.
Et le Chevalier s’est dressé,
Eteint le feu, saisit la lance
Et la jette au milieu de la salle.
Cela ne le fit pas quitter son lit ;
Au contraire, il se recoucha et dormit
Avec le même sang-froid exactement
Qu’il avait montré la première fois.
Le lendemain, au lever du jour,
La demoiselle de la tour
Avait fait préparer pour eux la célébration de la messe,
Et elle les envoya réveiller et appeler.
Lorsqu’on leur eut chanté la messe,
Aux fenêtres qui donnaient sur la prairie
S’en vint le Chevalier pensif -
Celui qui s’était assis sur la charrette -
Et il regardait l’étendue des prés.
A la fenêtre voisine
Etait venue la demoiselle,
Et là a pu avec elle s’entretenir
Messire Gauvain, dans un coin,
Pendant un certain temps, mais j’ignore de quoi ;
Je ne sais pas ce dont ils parlèrent.
Mais ils y restèrent, penchés à la fenêtre,
Assez pour voir, à travers les prés, le long de la rivière,
Une civière que l’on emportait ;
Un chevalier y gisait, et, à côté,
Il y eut des cris de deuil perçants et désespérés
Que poussaient trois demoiselles.
Derrière la civière ils voient venir
Une escorte à la tête de laquelle se tenait
Un chevalier de grande taille qui emmenait
A sa gauche une belle dame.
Le Chevalier à la fenêtre
Reconnut que c’était la reine ;
Il ne cesse un instant de la suivre du regard,
Plongé dans la contemplation et dans le ravissement,
Aussi longtemps qu’il le put.
Et lorsqu’il ne put plus la voir,
Il voulut se laisser tomber
Et précipiter son corps dans l’abîme ;
Déjà il était à mi-corps hors de la fenêtre
Quant messire Gauvain le vit ;
Il le tire en arrière et il lui dit :
"De grâce, sire, calmez-vous ! Pour l’amour de Dieu,
Que plus jamais il ne vous revienne à l’esprit
De commettre pareille folie !
C’est bien à tort que vous haïssez votre vie.
- Non, fait la demoiselle, c’est au contraire à bon droit ;
La nouvelle ne se serait-elle donc pas répandue
Partout de son forfait malheureux ?
Puisqu’il s’est mis dans une charrette,
Il doit forcément souhaiter de mourir ;
Mort il vaudrait davantage que vivant :
Sa vie est vouée désormais à la honte,
Au mépris et au malheur."
Là-dessus les chevaliers demandèrent leurs armures,
Et ils s’en revêtirent.
Et alors fit un geste de courtoisie et de prouesse
La demoiselle, et de largesse,
Quand, au Chevalier qu’elle avait tant
Raillé et harcelé,
Elle offrit un cheval et une lance,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:53

En témoignage de charité et de sympathie.
Les chevaliers ont pris congé
En hommes courtois et bien élevés
De la demoiselle, et l’ont
Saluée avant de s’engager
Dans la direction où ils virent passer le cortège ;
Mais ils quittèrent le château de telle sorte
Que personne n’eut l’occasion de leur adresser la parole.
Bien vite ils s’en vont par là
Où ils avaient vu la reine.
Ils n’ont pas rejoint la petite troupe,
Car elle avançait à bride abattue
Des prés, ils entrent dans un plessis
Où ils trouvent un chemin empierré ;
Ils ont tant erré par la forêt
Qu’il pouvait bien être la première heure du jour,
Et alors, à un carrefour, ils ont
Trouvé une demoiselle,
Et l’ont tous les deux saluée ;
Et chacun la supplie et la prie
De leur dire, si elle le sait,
Où l’on a emmené la reine.
Elle répond en personne sensée,
Et dit : "Je saurais bien vous diriger - si toutefois
Vous vous engagez à me faire certaines promesses
Et à les tenir - vers le bon chemin et la bonne voie,
Et vous nommer sa destination
Et le chevalier qui l’emmène ;
Mais un gros effort incomberait :
A celui qui voudrait entrer dans cette terre !
Avant d’y parvenir, il souffrirait de cruelles épreuves."
Et messire Gauvain lui dit :
"Demoiselle, avec l’aide de Dieu,
Je vous promets, sans réserve aucune,
De mettre à votre service,
Dès qu’il vous plaira, tout mon pouvoir,
Mais dites-moi la vérité sur ce dont il s’agit."
Et celui qui fut dans la charrette
Ne dit pas qu’il lui promet d’agir
Selon toutes ses capacités ; il annonce plutôt,
Comme celui qu’anoblit Amour
Ou rend puissant et hardi en tout lieu,
Que sans réserve et sans crainte
Il promet de faire tout ce qu’elle pourra désirer,
Et qu’il s’abandonne tout entier à sa volonté.
"Je dirai donc ce que vous cherchez à savoir", fait-elle.
Ainsi la demoiselle leur conte-t-elle :
"Par ma foi, seigneurs, Méléagant,
Un chevalier bien fort et grand,
Fils du roi de Gorre, l’a prise,
Et il l’a conduite au royaume
D’où nul étranger ne revient jamais,
Car il est malgré lui contraint à rester dans ce pays,
Dans la servitude et dans l’exil."
Ils lui demandent alors :
"Demoiselle, où est cette terre ?
Où pourrons-nous en chercher le chemin ?"
Celle-ci répond : "Vous le saurez bientôt,
Mais, sachez-le, l’accès que vous y aurez
Est bien difficile et terrifiant,
Car l’on n’y entre pas aisément
Si l’on ne possède pas l’autorisation du roi.
Celui-ci a pour nom le roi Bademagu.
On peut y accéder toutefois
Par deux voies également périlleuses
Et par deux passages également terrifiants.
L’un a pour nom le Pont dans l’Eau,
Parce que ce pont est submergé,
De sorte qu’il y a autant d’eau entre le fond
Et lui qu’entre lui et la surface,
Ni moins par ici ni plus par là :
Il est exactement au milieu ;
Et il ne mesure qu’un pied et demi
De large et autant en épaisseur.
Il fait bien, celui qui refuse de goûter à ce mets-là !
Et c’est bien lui le moins dangereux ;
Mais entre ces deux-là il y a beaucoup,
D’aventures que je passe sous silence.
L’autre pont est bien pire
Et, de loin, le plus dangereux ;
Car il ne fut jamais franchi par aucun homme -
Il est tranchant comme une épée ;
Et pour cela tous
L’appellent le Pont de l’Epée :
Je vous ai conté la vérité
Autant qu’il est en mon pouvoir de vous la dire."
Et ils lui demandent encore :
"Demoiselle, daignez
Nous montrer ces deux chemins."
Et la demoiselle répond :
"Voici le chemin qui mène droit au Pont
Dans l’Eau, et voilà celui qui va
Droit au Pont de l’Epée."
Et alors le Chevalier a dit -
Celui qui avait joué les charretiers :
"Sire, je vous accorde sans ambages le choix ;
Prenez un de ces deux chemins,
Et cédez-moi l’autre sans conditions ;
Prenez celui que vous préférez.
- Par ma foi, fait messire Gauvain,
Bien dangereux et pénibles
Sont à égalité les deux passages ;
Un choix correct et sage ne m’est pas possible,
J’ignore lequel il me profitera le plus de prendre ;
Mais il n’est pas juste que je demeure indécis
Quand vous m’avez proposé de choisir :
Je me consacre au Pont dans l’Eau.
- Il est donc juste que j’aille du côté
Du Pont de l’Epée, sans discussion,
Fait l’autre, et j’y consens volontiers."
Alors les trois prennent congé les uns des autres.
Et ils se sont recommandés mutuellement
Et de très bon coeur à Dieu.
Lorsqu’elle les voit s’en aller,
La demoiselle leur dit : "Chacun de vous doit
M’octroyer une récompense selon mon goût,
Dès l’instant que je voudrai la prendre ;
Attention ! ne l’oubliez point !
- Non, douce amie, nous ne l’oublierons pas,"
Font-ils tous les deux.
Chacun s’en va sur le chemin de son choix ;
Et celui de la charrette reste plongé dans ses pensées
Tout comme une personneprivée de force et de défense
Contre Amour qui le maintient sous sa juridiction ;
Sa méditation est d’une intensité telle
Qu’il perd le sens de lui-même ;
Il ne sait pas s’il existe ou s’il n’existe pas,
Il ne se rappelle pas son nom,
Il ne sait pas s’il est armé ou non,
Il ne sait pas où il va, ni d’où il vient ;
Il ne se souvient de rien,
Hormis d’une seule chose, et, à cause d’elle,
Il a mis les autres choses en oubli ;
Il pense tant à cette seule chose
Qu’il n’entend, ne voit ni ne comprend rien.
Et son cheval l’emporte à vive allure,
En n’empruntant jamais de mauvais chemin,
Mais toujours le meilleur et le plus direct ;
Il s’empresse si habilement que par aventure,
Il l’a conduit dans une lande.
Dans cette lande, il y avait un gué
Sur l’autre rive duquel se trouvait, tout armé,
Un chevalier qui en assurait la garde ;
Et celui-ci avait avec lui une demoiselle
Venue sur un palefroi.
Déjà l’heure de none avait sonné,
Pourtant, sans bouger et sans se lasser,
Le Chevalier reste enfermé dans sa méditation.
Le cheval voit la belle eau claire
Du gué - il avait très soif ;
Il court à l’eau dès qu’il la voit.
Et celui qui fut sur l’autre bord
S’écrie : "Chevalier, je garde
Le gué, et je vous en défends la traversée."
Ce dernier ne l’entend ni ne l’écoute,
Car son penser ne le lui permet pas ;
Toutefois, avec ardeur,
Le cheval s’élança à toute vitesse vers l’eau.
L’autre lui crie de se détourner.
Du gué, que ce sera prudent de sa part,
Car par là on ne trouve point de passage.
Et il jure sur le coeur qui bat dans sa poitrine
Qu’il le transpercera de sa lance s’il y met le pied.
Mais le Chevalier ne l’écoute point,
Et, pour la troisième fois, l’autre lui crie :
"Chevalier, n’entrez point dans le gué

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:54

Contre mon interdiction et contre ma volonté,
Car par mon chef je vous transpercerai de ma lance
Aussitôt que je vous verrai entrer dans le gué..."
Il pense toujours si fort qu’il ne l’entend pas,
Et soudain, le cheval
Saute dans l’eau, abandonnant le champ,
Et, en s’y adonnant à coeur joie, il commence à boire.
Et l’autre lui dit qu’il aura à le regretter :
Désormais aucun bouclier ne le protégera,
Ni le haubert qu’il a sur lui.
Alors il met son cheval au galop
Et, le poussant au galop le plus fort,
Il frappe au point de l’abattre,
Etendu à plat au milieu du gué,
Celui à qui il l’avait défendu,
Si bien que, d’un seul mouvement, s’envolèrent
Sa lance et le bouclier qu’il avait au cou.
Quand ce dernier se sent tout trempé, il sursaute ;
Tout effaré, il se remet debout,
Exactement comme quelqu’un qui se réveille,
Et il entend, voit et, étonné, se demande
Qui pourrait bien être celui qui l’a frappé.
C’est alors qu’il a vu le chevalier ;
Et il lui cria : "Vassal, pourquoi
M’avez-vous frappé, dites-le-moi,
Alors que je ne vous savais pas devant moi,
Et que je ne vous avais fait rien de mal ?
- Par ma foi, si, fait l’autre, vous l’aviez bien fait ;
Ne m’aviez-vous donc pas pris pour quelqu’un de méprisable
Lorsque je vous interdis la traversée du gué
A trois reprises, et vous l’annonçai
A grands cris, au plus fort que je pus ?
Vous m’avez entendu vous défier
Au moins, fait-il, deux fois ou trois,
Et pourtant vous y êtes entré contre mon gré ;
Je vous dis bien que je vous frapperais
Aussitôt que je vous verrais dans l’eau."
Le Chevalier répond alors :
"Maudit soit celui qui jamais vous entendit
Ou qui vous vit jamais, et que je le sois moi-même !
Il se peut bien que vous m’ayez interdit le gué,
Mais j’étais plongé dans mes pensées ;
Vous sauriez bien à quel point vous fîtes mal
Si seulement par le frein, d’une main,
Je pouvais vous tenir."
Et l’autre répond : "Que se passerait-il donc ?
Tu pourras me tenir tout de suite
Par le frein si tu oses m’y prendre.
Je n’accorde pas la valeur d’une bonne poignée de cendre
A ta menace ou à ton orgueil."
Et il répond : "Je ne cherche pas mieux :
Quoi qu’il en advienne,
Je voudrais déjà te tenir là où j’ai dit."
Le chevalier s’avance alors
Jusqu’au milieu du gué, et l’autre le saisit
Par la rêne de la main gauche,
Et de la main droite par la cuisse ;
Il le tient, le tire et le serre
Tellement fort que l’autre se plaint
Qu’il lui semble effectivement
Qu’on lui arrache du corps la cuisse ;
Et il le supplie de le laisser,
En disant : "Chevalier, s’il te plaît
Que nous nous combattions d’égal à égal,
Prends ton bouclier et ton cheval
Et ta lance, et joute avec moi."
L’autre répond : "Je ne le ferai point ; par ma foi,
Car je pense que tu t’enfuiras
Aussitôt que je t’aurai relâché."
Quand il l’entendit, il en éprouva une grande honte,
Et il lui dit de nouveau : "Chevalier, monte
Sur ton cheval sans inquiétude,
Et je te garantis fidèlement
Que je ne me sauverai ni ne m’enfuirai.
Tu m’as dit une chose honteuse, cela me contrarie."
Et celui-là lui répond une fois de plus :
"Donne-moi d’abord l’assurance de ta bonne foi :
Je veux que tu me jures
Que tu ne t’enfuiras ni ne te sauveras,
Et que tu ne me toucheras pas
Ni que tu ne t’approcheras de moi
Avant de me voir à cheval ;
J’aurai à ton égard fait preuve de grande bonté,
Vu que je te tiens en mon pouvoir, si je te relâche."
L’autre le lui jura, car il ne peut plus rien faire d’autre ;
Et lorsqu’il reçut la garantie nécessaire,
Il prend son bouclier et sa lance
Qui flottaient au milieu du gué
En aval, au fil de l’eau,
Et se trouvaient déjà bien loin ;
Puis il revient chercher son cheval.
Quant il l’eut pris et fut remonté en selle,
Il saisit le bouclier par les sangles
Et fixe la lance sur la matelassure de l’arçon,
Puis tous deux galopent l’un vers l’autre
Au plus fort qu’ils peuvent faire courir leurs chevaux.
Et celui qui dut défendre le gué
Attaque le premier son adversaire
Et le frappe si fort
Que sa lance d’un coup se met en pièces.
Et l’autre l’assène avec une telle violence qu’il l’envoie
Etendu au fond du gué
Si bien que l’eau se referme sur lui.
Ensuite il recule et descend de cheval,
Car il se jugeait fort capable
De confronter et de chasser devant lui cent hommes de cette espèce.
Du fourreau il tire son épée d’acier,
Et l’autre, en bondissant sur ses pieds, tire la sienne
Qui resplendissait, qui était bonne ;
Et ils en viennent au corps à corps ;
Les écus qui reluisent d’or,
Ils les tendent devant eux, et ils s’en couvrent ;
Ils font si bien travailler leurs épées
Que celles-ci ne s’arrêtent ni ne reposent jamais ;
Ils osent se donner des coups terribles,
Au point même que la bataille, en durant aussi longtemps,
Fait naître un sentiment de honte très grande dans le coeur
Du Chevalier de la Charrette,
Et il dit qu’il risque de rembourser bien mal
La dette contractée lorsqu’il s’est engagé sur ce chemin,
Vu qu’il a mis si longtemps
Pour venir à bout d’un seul chevalier.
S’il eût trouvé encore hier, en quelque vallon,
Une centaine d’hommes pareils, il ne croit ni ne pense
Qu’ils eussent pu se défendre contre lui,
Et il se sent bien triste et irrité
En voyant sa valeur tellement diminuée
Qu’il perd ses coups et gaspille sa journée.
Alors, il fonce sur l’autre et le presse
Si fort que celui-ci lui abandonne la partie et s’enfuit ;
Le gué - chose qui le contrarie beaucoup -
Et le passage, il les lui octroie.
Et ce dernier le pourchasse sans relâche
Jusqu’à ce qu’il tombe sur ses mains ;
Alors, celui de la charrette le rattrape
Et jure par toutes les choses visibles
Qu’il avait très mal agi en le faisant tomber dans le gué,
Et en coupant court de la sorte à sa méditation.
La demoiselle qu’avec lui
Le chevalier avait amenée
Entend et écoute ces menaces ;
Elle a très peur, et elle le supplie,
Par égard pour elle, de le libérer, de ne pas le tuer ;
Et il dit que sans faute il le tuera,
Que, pour elle, il ne lui est pas possible d’avoir pitié
De quelqu’un qui lui a fait subir un affront aussi honteux.
Il avance donc jusqu’à lui, l’épée toute prête ;
Et, épouvanté, l’autre dit :
"Pour Dieu et pour moi, accordez-lui
La grâce qu’elle implore et que je vous demande moi aussi."
Et il répond : "Que Dieu en soit témoin,
Jamais nul ne se comporta à mon égard si méchamment
Que, s’il invoquait Dieu en me demandant grâce,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:54

Pour Dieu, et comme il est juste,
Je refusasse de la lui accorder une seule et unique fois.
J’aurais donc pitié aussi de toi,
Car je ne dois pas te la dénier,
Puisque tu me l’as demandée ;
Mais c’est à la condition que tu t’engages,
Là où je voudrai, à te constituer
Prisonnier, quand je t’en donnerai l’ordre."
L’autre donna sa parole, son chagrin reste bien fort.
De nouveau la demoiselle
Dit : "Chevalier noble et généreux,
Puisqu’il t’a demandé grâce
Et tu la lui as octroyée,
Si tu dois jamais libérer un prisonnier,
Libère ce prisonnier-ci ;
Laisse-le-moi franc de toute servitude de prison,
Et je te promets, en temps opportun,
Une récompense toute faite pour te plaire
Que je t’offrirai, dans la mesure de mes moyens."
Alors il la reconnut
Par les paroles qu’elle avait dites ;
Et il lui remet, libéré, le prisonnier,
Et elle en éprouve honte et détresse,
Car elle pensa qu’il l’avait reconnue -
Chose qu’elle ne souhaitait point.
Et il les quitte sur-le-champ,
Et tous deux, ils le recommandent
A Dieu en lui demandant congé.
Il le leur donne, puis il s’en va
Jusqu’à l’heure des vêpres quand il rencontra
Une demoiselle qui venait vers lui,
Très belle et très charmante,
Fort élégante et bien mise.
La demoiselle le salue
Comme une personne bien rangée et bien élevée,
Et il répond : "Que Dieu vous donne,
Demoiselle, santé et bonheur !"
Puis elle lui dit : "Sire, ma demeure,
Près d’ici, est prête pour vous recevoir,
Si vous voulez bien en profiter ;
Mais vous vous y hébergerez à condition
Seulement que vous vous couchiez avec moi ;
Je vous l’offre et présente sous cette réserve."
Nombreux sont ceux qui, pour ce cadeau-là,
Lui eussent rendu cinq cents mercis,
Mais lui s’en affligea,
Et a vite fait de lui répondre :
"Demoiselle, de votre hospitalité
Je vous remercie, car elle m’est précieuse,
Mais, s’il vous plaisait, quant au coucher,
Je m’en passerais fort bien.
- Dans ce cas, je ne ferai rien pour vous,
Fait la demoiselle, par mes yeux."
Et lui, voyant qu’il ne saurait obtenir mieux,
Lui octroie tout ce qu’elle veut ;
De cet octroi il a le coeur désolé,
Mais alors qu’à présent cela le blesse seulement,
Au moment du coucher il éprouvera une accablante détresse ;
Tourment et peine attendront
La demoiselle qui l’emmène :
Peut-être l’aime-t-elle tant
Qu’elle ne voudra point lui rendre sa liberté.
Comme il lui avait accordé
Son plaisir et sa volonté,
Elle le conduit dans une enceinte fortifiée
Dont la beauté n’avait de rivale d’ici en Thessalie,
Car elle était complètement entourée
De murs élevés et d’eau bien profonde ;
A l’intérieur, il n’y avait aucun homme
Hormis celui qu’elle y conduisait.
Elle y avait fait faire pour loger
Bon nombre de belles chambres
Et une vaste et riche salle.
En chevauchant le long d’une rivière,
Ils parviennent à cette demeure,
Et afin de leur livrer passage, on avait
Abaissé un pont-levis :
Ayant franchi le pont, ils sont entrés à l’intérieur.
Ils ont bien trouvé la salle ouverte,
Avec sa toiture couverte de tuiles :
Par la porte qu’ils ont trouvée ouverte
Ils y pénètrent, et voient
Une table couverte d’une nappe longue et large ;
Et l’on y avait apporté
Les mets, et disposé les chandelles
Toutes allumées dans leurs chandeliers,
Et des hanaps en argent doré,
Et deux pots, l’un rempli de vin de mûre

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:54

Et l’autre d’un vin blanc bien généreux.
Tout près de la table, au bout d’un banc,
Ils trouvèrent deux bassins tout pleins
D’eau chaude pour se laver les mains ;
Et de l’autre côté ils ont trouvé
Une serviette belle et blanche,
De tissu de qualité, pour s’essuyer les mains.
Là ils n’aperçurent
Ni valet, ni serveur, ni écuyer.
Le Chevalier ôte son écu
De son cou et le pend
A un croc ; il prend sa lance
Et la place en haut d’un porte-lance.
Il saute vite de son cheval
Et la demoiselle du sien.
Le Chevalier fut fort content
Qu’elle ne voulût pas attendre
Qu’il l’aidât à descendre.
Sitôt descendue,
Sans attendre ni demeurer,
Elle court à une chambre ;
Elle apporte un manteau court d’écarlate
Afin d’en vêtir le Chevalier.
La salle n’était point obscure,
Pourtant déjà les étoiles luisaient,
Mais il y avait là, allumées,
Tant de grosses chandelles torses
Que la clarté était grande.
Quand elle eut attaché à son cou
Le manteau, elle lui dit : "Ami,
Voici l’eau et la serviette :
Personne ne vous l’offre et présente,
Car ici vous ne voyez que moi.
Lavez vos mains et asseyez-vous
Dès qu’il vous plaira :
Comme vous pouvez le voir,
L’heure du repas est venue."
Le Chevalier lave ses mains et va s’asseoir
Fort volontiers,
Et la demoiselle s’assied près de lui.
Ils mangent et boivent tous deux,
Tant que leur repas fut terminé.
Quant ils se furent levés de table,
La demoiselle dit au Chevalier :
"Messire, allez là-dehors passer le temps,
Mais que cela ne vous ennuie,
Car vous n’avez qu’à attendre
Le moment que vous penserez
Que je pourrai être couchée.
Que rien donc ne vous déplaise d’ici là,
Car le moment voulu vous me rejoindrez
Afin de tenir votre promesse."
Et celui-ci lui répond : "Je la tiendrai,
Et retournerai
Lorsque je croirai le moment venu."
Il sort alors et reste dehors
Longtemps dans la cour,
Tant qu’il se sent obligé de rentrer ;
Soucieux de tenir sa promesse
Il retourne dans la salle,
Mais celle qui se dit son amie
Ne s’y trouve point.
Quand il ne la voit pas,
Il dit : "Où qu’elle soit,
Je vais la chercher et la retrouver."
Sans tarder davantage, le Chevalier,
Lié par sa promesse, cherche la demoiselle.
Il pénètre dans une chambre d’où il entend
Une jeune femme qui poussait des cris déchirants,
Et c’était celle même
Avec qui il avait promis de coucher.
Voyant ouverte la porte
D’une chambre voisine, il s’en approche
Et aperçoit dans l’autre pièce
La demoiselle. Un chevalier l’avait renversée
En travers d’un lit,
La robe retroussée très haut.
Croyant fermement
Que son hôte viendrait à son secours,
Elle criait bien fort : "Aide-moi, aide-moi,
Chevalier, toi qui es mon invité !
Si tu ne me débarrasses de cet individu,
Je ne trouverai personne pour le faire ;
Si tu ne me secours au plus tôt,
Il va me violer devant tes yeux.
Tu dois te coucher avec moi,
Selon ta promesse ;
Va-t-il donc faire sa volonté
De moi, en ta présence ?
Noble Chevalier, agis donc,
Secours-moi à l’instant !"
Lui, il voit que le truand
Maintenait la demoiselle
Retroussée jusqu’au nombril.
Il est indigné d’être témoin
De ce contact de chair contre chair,
Mais il n’en éprouve nulle jalousie

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:55

Ni l’émotion d’un mari trompé.
Mais deux chevaliers armés
Gardaient la porte,
L’épée à la main.
Derrière eux se dressaient quatre sergents,
Dont chacun tenait une hache
Capable de trancher en deux
Une vache à travers l’échine
Aussi aisément que la racine
D’un genévrier ou d’un genêt.
Le Chevalier s’arrête devant la porte
Et se dit : "Dieu ! que pourrai-je faire ?
Je suis parti à la recherche de la reine Guenièvre,
Une affaire d’une extrême importance.
Ce n’est pas le moment d’avoir peur,
Quand pour elle j’ai entrepris une telle quête.
Si Lâcheté me prête son coeur
Et si je me laisse dominer par elle,
Je n’atteindrai jamais mon but.
Je suis honni si je m’arrête ;
Mais quand je parle de ne pas avancer,
Je suis plein de mépris pour moi-même.
Une grande tristesse m’envahit,
Et j’éprouve honte et souffrance,
Au point que je voudrais mourir
Quand je me suis tant attardé.
Que Dieu jamais ne me pardonne,
Si l’orgueil me fait parler
Quand je dis préférer périr
Honorablement à vivre honteusement.
Si j’avais la voie libre,
Et si ces six adversaires me permettaient
De passer sans résistance,
Où serait mon mérite ?
Dans ce cas, l’homme le plus lâche du monde
Entrerait par la porte, j’en suis certain ;
Et j’entends cette malheureuse
Qui réclame sans arrêt mon aide
Et me rappelle ma promesse
Et me fait honte par ses reproches."
Il s’approche alors de la porte,
Avance à l’intérieur sa tête,
Et levant les yeux vers le plafond,
Il aperçoit deux épées qui descendent sur lui.
Il retire vivement sa tête,
Et les deux chevaliers ne purent retenir leurs coups.
Ils ont abattu les épées
Si violemment contre le sol
Qu’elles éclatèrent en morceaux.
Quand le Chevalier voit qu’elles sont brisées,
Il attache moins d’importance aux haches,
Qui lui semblent bien moins redoutables.
Il se lance parmi les sergents,
En en frappant l’un du coude et un autre de même.
Les deux plus proches de lui,
Il les heurte des coudes et des bras,
Si bien qu’il les projette contre terre ;
Le troisième ne l’atteint pas,
Mais le quatrième
Lui tranche son manteau,
Déchire sa chemise et sa chair,
Le blesse à l’épaule,
Assez pour que le sang coule.
Mais il ne ralentit pas ses efforts,
Et ne se plaint pas de sa blessure.
Au contraire, il allonge le pas
Et attrape par les tempes
Celui qui malmenait son hôtesse.
Il entend s’acquitter de sa promesse
Avant de s’en aller.
Qu’il le veuille ou non, il redresse l’agresseur ;
Et le sergent qui avait manqué son coup
Revient à la charge au plus tôt
Et lève sa hache de nouveau :
Il pense lui fendre la tête
De son arme jusqu’aux dents.
Celui qui bien savait se défendre
Se sert du chevalier agresseur comme d’un bouclier,
Et le sergent le frappe de sa hache
Là où l’épaule rejoint le cou,
Les séparant l’un de l’autre,
Et le Chevalier lui arrache
La hache des mains,
Mais relâche le blessé,
Car il lui fallait se défendre
Contre les deux chevaliers de la porte
Et trois porteurs de hache :
Tous les cinq l’attaquent férocement.
Lui saute d’un bond
Entre le lit et la paroi
Et s’écrie : "Allez-y, attaquez-moi !
Vous seriez trente et plus,
Dès que je suis ainsi protégé,
Vous aurez de quoi combattre,
Ne croyez pas me lasser."
Et la demoiselle, qui le regarde faire,
Annonce : "Par mes yeux ! ne craignez plus rien,
En ma compagnie."
Sur-le-champ elle renvoie
Chevaliers et sergents.
Eux s’en vont de là
Sans s’arrêter et sans dire mot.
Et la demoiselle reprend :
"Messire, vous m’avez bien défendue
Contre les gens de ma maison.
Venez-vous-en maintenant, je vous emmène."
Ils s’en vont dans la salle, se tenant par la main.
Mais cela ne plaisait guère au Chevalier,
Qui se serait fort bien passé d’elle.
Un lit était dressé dans la salle,
Dont les draps étaient bien propres,
Blancs, amples et doux au toucher.
Le matelas n’était ni bourré de paille hachée,
Ni d’un contact rugueux.
Comme couverture on avait étendu sur la couche
Deux étoffes de soie à ramages.
La demoiselle se couche,
Mais sans retirer sa chemise.
Le Chevalier comme au ralenti
Se déchausse et met ses jambes à nu.
Il transpire abondamment.
Cependant, la parole donnée
L’emporte sur son anxiété.
Est-ce donc force majeure ? Tout comme.
Il se trouve forcé
De se mettre au lit avec la demoiselle.
Parole donnée l’y pousse et convie.
Il se couche lentement,
Mais il ne retire pas sa chemise,
Pas plus qu’elle n’avait fait.
Il prend bien soin de ne pas la toucher,
Mais il s’écarte d’elle et, couché sur le dos,
Il garde le silence à l’instar
D’un frère convers à qui la parole est défendue,
Lorsqu’il est allongé sur son grabat ;
Il ne tourne pas davantage ses regards
Vers elle ou ailleurs.
Il se trouve incapable de lui faire bon visage.
Pourquoi donc ? Parce que son coeur s’y refuse,
Bien qu’elle fût belle et charmante.
Ce qui enchante tout un chacun,
Il ne le désire aucunement.
Le Chevalier n’a qu’un coeur,
Et même celui-là ne lui appartient plus,
Mais il l’a confié à autrui,
De sorte qu’il n’en dispose plus.
Amour, qui gouverne tous les coeurs,
Immobilise le sien en un seul lieu.
Tous les coeurs ? Non, seulement ceux qu’Amour estime.
Et celui que cette déesse daigne régenter
S’en doit estimer davantage.
Amour prisait le coeur du Chevalier
Au-dessus de tous les autres.
Et lui donnait une telle fermeté de propos
Que je me refuse à le blâmer.
S’il évite de faire ce qu’elle lui défend
Et se dirige dans la direction qu’elle désire.
La demoiselle voit bien et comprend
Que le Chevalier hait sa compagnie
Et s’en passerait volontiers,
Et qu’il ne va rien lui demander,
Puisqu’il ne cherche pas à mettre la main sur elle.
Elle lui dit alors : "Messire,
Ne vous fâchez pas si je vous quitte.
J’irai me coucher dans ma chambre,
Ce qui vous mettra à l’aise.
Je ne crois pas que ma compagnie
Et ma conversation vous plaisent.
Ne m’accusez pas d’impolitesse
Si je vous parle franchement.
Reposez-vous bien le reste de cette nuit,
car vous m’avez si bien tenu parole
Que je ne puis rien
Vous réclamer de plus
Que Dieu vous ait en sa garde !
Je vous quitte." Alors elle se lève ;
Le Chevalier ne ressent aucune tristesse,
Mais la laisse partir très volontiers,
Comme quelqu’un qui est entièrement attaché
A une autre qu’elle. La demoiselle s’en aperçoit bien
Et le constate ;
Elle pénètre dans sa chambre
Et se couche toute nue,
Tout en se disant :
"Depuis le moment où j’ai eu affaire
A des chevaliers, je n’en connus aucun à part celui-ci

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:55

Qui fût digne de mon estime, à part celui-ci,
Et valût le tiers d’un denier angevin.
En effet, je crois deviner
Qu’il se propose un but plus difficile
Et plus périlleux
Qu’aucun autre chevalier n’ait osé envisager,
Et Dieu permette qu’il en vienne à bout !"
Alors elle ferma les yeux et dormit
Jusqu’au lever du jour.
Dès l’aurore
La demoiselle s’éveille et se lève.
Le Chevalier, lui aussi, ouvre les yeux,
S’occupe de sa toilette
Et s’arme sans attendre l’aide d’un écuyer.
Son hôtesse le rejoint
Et voit qu’il est déjà équipé.
"Je vous souhaite le bonjour,"
Fait-elle, quand elle l’aborde.
"Demoiselle, je vous le souhaite également,"
Répond le Chevalier de son côté.
Il déclare qu’il est bien temps
Que l’on sorte son cheval de l’écurie.
La demoiselle le lui fait amener
Et dit : "Messire, je m’en irais
Avec vous un bon bout de chemin,
Si vous osiez m’emmener
Et m’escorter
Selon les us et coutumes
Qui furent établis bien avant nous
Au royaume de Logres."
(Les coutumes et franchises
Portaient en ce temps-là
Qu’une demoiselle ou une jeune fille,
Trouvée sans compagnon par un chevalier,
Devait être respectée par lui,
S’il tenait à conserver sa réputation ;
Autrement, il eût mieux fait de se trancher la gorge,
Car s’il lui faisait violence,
Pour toujours il était banni de tout cour.
Mais si la demoiselle était accompagnée, un chevalier
Autre que son compagnon, si l’envie l’en prenait,
Pouvait la lui disputer :
Si à main armée il l’avait conquise,
Il pouvait en faire sa volonté
Sans encourir blâme ni déshonneur.)
Voilà pourquoi la demoiselle dit
Que, si le Chevalier osait et voulait
L’escorter, selon cette coutume,
De sorte que nul ne pût lui nuire,
Elle s’en irait avec lui.
Il répondit : "Nul ne vous fera
De mal, je vous assure,
Avant de me malmener, moi.
- Alors, fait-elle, je pars avec vous."
Elle fait seller son palefroi :
On obéit sans délai à son ordre ;
Le palefroi fut sorti pour elle,
On sortit également le cheval du Chevalier.
Sans l’aide d’un écuyer, ils montent tous deux
Et s’en vont à vive allure.
Elle s’adresse à lui, mais il n’a cure
De tout ce qu’elle veut lui dire.
Il ne l’écoute pas :
Penser lui plaît, parler l’ennuie.
Amour bien souvent lui rouvre
La plaie que cette déesse lui a infligée.
Il n’applique aucun emplâtre sur sa blessure
Dans le but de la guérir,
Car le Chevalier ne désire ni ne veut
Recourir à remède ni à médecin,
A moins que sa plaie n’empire ;
Mais il y a une dame qu’il consulterait volontiers.
Les deux voyageurs chevauchèrent
Sans dévier de leur route,
Et arrivèrent enfin non loin d’une fontaine.
La fontaine jaillissait au milieu d’un pré,
Un bloc de pierre se trouvait tout près.
Sur celui-ci je ne sais qui
Avait oublié
Un peigne en ivoire doré.
Depuis le temps d’Ysoré,
Nul, sage ni fou, n’en vit de si beau.
Celle qui s’était peignée avec
Avait laissé aux dents du peigne
Bien une demi-poignée de ses cheveux.
Quand la demoiselle aperçoit
La fontaine et voit le bloc de pierre,
Elle ne tient pas à ce que Chevalier les voie,
Et prend un autre chemin.
Celui qui se délecte et repaît
De pensers qui lui plaisent
Ne remarque pas immédiatement
Que la demoiselle le fait sortir de sa route ;
Mais dès qu’il s’en aperçoit,
Il craint d’être victime de quelque ruse de sa part,
Car il croit qu’elle s’écarte
Et sort du bon chemin
Pour éviter quelque péril.
"Holà ! demoiselle, fait-il,
Vous vous trompez de chemin, venez par ici !
Je ne pense pas qu’on prenne la bonne direction
En s’écartant de ce chemin-ci.
- Messire, nous avancerons mieux par là,
Fait la demoiselle, j’en suis sûre."
Et lui répond : "Je ne suis pas sûr
De ce que vous pouvez penser, demoiselle,
Mais vous voyez bien
Que nous sommes sur le bon chemin, le chemin battu.
Du moment que je m’y suis engagé,
Je ne vais pas prendre une autre direction.
S’il vous plaît, venez par ici,
Car je ne changerai pas de route."
Alors ils continuent leur chemin
Jusqu’au bloc de pierre, et ils voient le peigne.
"Certes, autant qu’il m’en souvienne,
Fait le Chevalier, jamais je ne vis
De peigne aussi beau que celui que je vois ici.
- Donnez-le-moi, dit-elle.
- Volontiers, demoiselle," dit-il
Et alors il se penche et le ramasse.
Lorsqu’il l’eut en main ; très longuement
Il le regarde et contemple les cheveux,
Et elle commence à sourire.
Quand il la voit sourire, il lui demande
De lui dire pourquoi elle a souri.
La demoiselle répond : "N’insistez pas,
Je n’ai pas l’intention pour l’instant de vous le dire.
- Pourquoi pas ? fait-il - Je n’y tiens pas."
Et quand le Chevalier l’entend, il la conjure
En homme certain
Qu’un ami doit répondre aux questions d’une amie,
Et une amie à celles d’un ami.
"S’il existe quelqu’un que vous aimez de tout coeur,
Demoiselle, au nom de cette personne,
Je vous requiers, conjure et prie
De ne plus garder le silence.
- Certes, votre requête est des plus pressantes,
Fait-elle, je me résous donc à vous répondre.
Je ne vous mentirai en rien.
Ce peigne, si jamais je fus bien renseignée,
Appartint à la reine, ça j’en suis sûre.
Croyez-moi quand je vous assure
Que les cheveux que vous voyez
Si beaux, si blonds, si étincelants,
Qui restent accrochés aux dents du peigne,
Viennent de la chevelure de la reine :
Ils ne poussèrent dans nul autre pré."
Et le Chevalier dit : "Certes,
Il y a bien des reines et bien des rois ;
Mais de quelle reine voulez-vous parler ?"
Et la demoiselle lui dit : "Messire,
Il s’agit de la femme du roi Artur."
Quand son interlocuteur l’entendit,
Il fut pris de faiblesse
Et dut s’appuyer
Sur l’arçon de sa selle.
Et lorsque la demoiselle le vit,
Elle fut remplie d’étonnement,
Et pensa qu’il allait tomber de cheval.
Si elle eut peur, ne l’en blâmez pas,
Car elle crut qu’il perdait connaissance.
Et quand tout est dit,
Il s’en fallait de bien peu qu’il ne s’évanouît,
Car il ressentait au coeur une douleur
Si grande que parole et couleur
Lui furent dérobées pendant un bon moment.
La demoiselle saute à bas de sa monture
Et court tant qu’elle peut
Pour lui porter secours,
Car elle ne tenait pour rien au monde
A le voir tomber à terre.
Quand le Chevalier la vit venir, il eut honte
Et lui dit : "Pour quelle raison
Venez-vous près de moi ?"
Ne croyez pas que la demoiselle
Lui avoue la vraie raison :
Il en aurait rougi de honte
Et aurait été blessé au vif,
Si elle lui avait dit la vérité ;

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:56

Elle s’est donc bien gardée de la révéler,
Et répondit avec beaucoup de tact :
"Messire, je suis venue chercher le peigne,
Pour cela je suis descendue à terre ;
Je suis si désireuse de l’avoir en main,
Que je n’ai pu attendre davantage."
Le Chevalier, qui veut bien qu’elle ait le peigne,
Le lui donne, mais pas avant d’en avoir retiré les cheveux
Si doucement qu’il n’en rompt aucun.
Jamais yeux ne verront
Honorer un objet
Comme il se met à révérer les cheveux ;
Bien cent mille fois il les applique
Contre ses yeux, contre sa bouche,
Contre son front et son visage :
Leur contact le plonge dans l’extase.
Les cheveux de la reine sont pour lui bonheur et richesse :
Sur sa poitrine, près du coeur, il les place
Entre chemise et chair.
Il ne les aurait pas échangés contre un chariot
Chargé d’émeraudes et d’escarboucles.
Il ne pense pas que les ulcères
Ou tout autre mal puissent désormais l’atteindre ;
Il dédaigne maintenant le diamargareton,
La pleüriche, la thériaque
Et les prières à saint Martin et saint Jacques,
Car en ces cheveux il a tant confiance
Qu’il n’a besoin d’autre aide.
Mais au juste, quel est l’attrait des cheveux ?
On me tiendra pour un menteur ou pour un fou
Si je dis la vérité :
Quand la foire du Lendit bat son plein
Et qu’il y a le plus de marchandises,
Le Chevalier refuserait le tout,
C’est certain, en échange
De la découverte des cheveux.
Et si vous voulez que je vous explique pourquoi,
De l’or cent mille fois raffiné
Et puis autant de fois refondu
Paraîtrait aussi peu brillant que la nuit
Par rapport au plus beau jour
Que nous ayons eu de tout cet été
A qui verrait un tel or
Et voudrait le comparer aux cheveux de la reine.
Mais à quoi bon m’attarder davantage là-dessus ?
La demoiselle remonte prestement en selle
Avec le peigne qu’elle emporte,
Et le Chevalier se réjouit
Des cheveux pressés contre sa poitrine.
Après la plaine ils arrivent à une forêt
Où ils suivent une allée
Qui devient de plus en plus étroite,
Au point qu’ils doivent chevaucher l’un après l’autre,
Car il était impossible d’y mener
Deux chevaux de front.
La demoiselle s’en va tout droit
Devant son invité de la veille.
Là où l’allée s’était le plus rétrécie
Ils voient venir un chevalier.
La demoiselle aussitôt,
De si loin qu’elle le vit,
L’a reconnu et dit à son compagnon :
"Sire Chevalier, voyez-vous,
Celui qui vient vers nous
Tout armé et prêt à combattre ?
Il pense m’emmener d’ici sur l’heure.
Sans résistance de votre part.
Je suis certaine que telle est son idée.
Il est amoureux de moi en fou qu’il est :
Lui-même, ou par ses messagers,
Depuis très longtemps me prie de l’aimer,
Mais je ne lui accorderai pas mon amour,
Car pour rien au monde je ne pourrais l’aimer.
Que Dieu me soit en aide, je préfère me tuer
Plutôt que de répondre à son amour.
Je sais qu’il ressent en ce moment
Une joie qui le comble d’aise,
Comme si déjà il m’avait en sa possession.
Mais je vais voir ce que vous allez faire ;
Maintenant vous allez me montrer si vous êtes brave,
Maintenant je verrai clairement
Si vous saurez me protéger,
Si vous êtes digne d’être mon gardien.
Dans l’affirmative, je dirai sans avoir à mentir.
Que vous êtes un preux, un chevalier de grande valeur."
Et lui répond : "Allez, allez donc !"
Ces mots ont le même sens pour lui
Que s’il avait dit : "Peu m’importe,
Vous avez tort de vous inquiéter
Et de dire ce que vous venez de débiter."
Pendant qu’ils discouraient,
Le chevalier qui venait seul vers eux
S’approchait rapidement.
S’il se hâtait
C’est qu’il croyait
Avoir une excellente raison de se presser,
Car il se tient pour fortuné
Quand il voit l’être qu’il aime le plus.
Dès qu’il s’est suffisamment approché,
Il la salue de tout coeur
Et dit : "Celle que je désire le plus,
Dont j’ai le moins de plaisir et le plus de souffrance,
Soit la bienvenue, d’où qu’elle vienne !"
Ce serait manquer aux bienséances
Si la demoiselle se montrait si avare de mots
Qu’elle ne rendît son salut au soupirant,
Au moins du bout des lèvres.
Lui est ravi
De ce salut de la demoiselle
Qui n’a pas sali sa bouche
Et qui ne lui a rien coûté.
Et le soupirant, s’il avait fini à l’instant
De triompher de ses adversaires dans un tournoi,
N’aurait pas eu autant d’estime pour lui-même ;
Il ne penserait pas avoir conquis
Autant d’honneur ou de considération.
Sa confiance en lui-même s’étant encore accrue,
Il empoigne le frein du palefroi
Et dit : "Je vais vous emmener avec moi.
Ha ! j’ai bien mené ma barque,
Puisque me voilà arrivé à bon port.
Maintenant me voilà débarrassé de ma guigne.
De péril en mer je suis parvenu au rivage,
De grande souffrance à joie,
De maladie à pleine santé.
Maintenant j’ai tout ce que je désire,
Quand je vous retrouve en une situation telle
Que je puis vous emmener avec moi
Sans encourir de honte."
La demoiselle répondit : "Vous parlez en pure perte,
Car je suis escortée par le Chevalier que voilà.
- Certes, c’est piètre escorte,
Puisque je vous emmène avec moi.
Je pense que votre Chevalier
Aurait plus tôt fait de manger un muid de sel
Que de vous défendre contre moi ;
Je suis sûr qu’il n’y a pas de chevalier
Qui puisse vous défendre contre moi.
Et quand je vous retrouve si à-propos,
Je vous emmènerai à sa barbe,
Qu’il lui en cuise ou non,
Et même s’il vous défend de son mieux."
Le Chevalier reste calme
En dépit de ce qu’il s’entend dire,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:56

Et sans sarcasmes et sans rodomontade,
Il prend le parti de la demoiselle.
"Messire, dit-il, pas si vite !
Ne proférez pas de vaines paroles ;
Mais montrez plus de mesure en ce que vous dites.
Vos droits seront respectés
A condition que vous en ayez.
C’est sous ma protection, j’entends que vous le sachiez,
Que la demoiselle est venue en ces lieux.
Laissez-la tranquille, vous l’avez trop retenue.
Pour l’instant elle n’a rien à craindre de vous."
Et l’autre proclame qu’il se laisserait brûler à petit feu
Plutôt que de ne pas emmener la jeune femme.
Le Chevalier dit alors : "J’aurais bien tort
De vous permettre de l’emmener.
Je suis prêt à vous combattre, sachez-le,
Mais si nous voulons vraiment
Combattre l’un contre l’autre, nous ne pourrions
Le faire dans cet étroit chemin.
Mais poussons jusqu’à quelque route,
Quelque pré ou quelque lande."
Le soupirant répond qu’il ne demande pas mieux,
Disant : "Certes, je suis d’accord :
Vous n’avez pas tort,
Car ce chemin est trop étroit ;
Mon cheval est si mal à l’aise
Que je crains qu’il ne se brise la cuisse
Quand je tâcherai de lui faire faire demi-tour."
Il y parvient à grand-peine
Et sans blesser son cheval,
Ni lui infliger de mal.
"Certes, dit-il, je regrette vivement.
Que nous ne nous soyons rencontrés
En un lieu plus dégagé et devant des spectateurs ;
J’aurais aimé que l’on eût vu
Lequel de nous deux aurait frappé les plus beaux coups.
Venez donc, allons chercher un tel lieu :
Nous trouverons près d’ici un terrain
Etendu, libre d’obstacles."
Ils s’en vont jusqu’à une prairie.
En celle-ci se trouvaient des jeunes filles,
Des chevaliers et des demoiselles
Qui jouaient à plusieurs jeux,
Car le lieu était beau et y conviait.
Les uns jouaient à des jeux sérieux,
Au trictrac, aux échecs,
Aux dés, au double-six,
Egalement à la mine.
A de tels jeux le plus grand nombre jouaient ;
Les autres s’amusaient
Comme font les très jeunes
A danser des rondes,
A chanter, à sauter,
A gambader et à lutter.
Un chevalier d’un certain âge
Se trouvait de l’autre côté du pré,
Assis sur un cheval d’Espagne jaune-brun
Dont le harnais et la selle étaient dorés ;
Lui était grisonnant.
Il avait une main au côté
Pour se donner une apparence désinvolte ;
A cause du beau temps il était en chemise.
Il regardait les joueurs et les danseurs,
Un manteau court sur les épaules,
D’étoffe fine ornée d’authentique petit-gris.
Pas loin de lui, le long d’un sentier,
Plus de vingt hommes armés
Se tenaient sur leurs chevaux irlandais
Aussitôt que parurent les trois survenants,
Joueurs et danseurs cessèrent jeux et ébats,
Criant à haute voix à travers la prairie :
"Regardez, regardez le Chevalier
Qui fut voituré en charrette !
Que nul d’entre nous ne songe
A jouer tant qu’il sera présent.
Maudit soit qui cherche à jouer,
Et maudit qui s’avisera
De jouer tant qu’il sera ici."
Cependant voilà que vint se camper
Devant le vieux chevalier son fils -
Celui qui aimait la demoiselle
Et qui déjà l’appelait sienne.
"Messire, dit-il, je suis rempli de joie,
Et qui veut savoir pourquoi, qu’il m’écoute :
Dieu vient de m’accorder la personne
Que j’ai toujours désirée le plus ;
S’il m’avait donné une couronne de roi,
Il ne m’aurait pas tant donné,
Ni ne lui aurais-je su si bon gré,
Et je n’aurais pas tant gagné,
Comme je le fais avec le gain que voilà.
- Je ne sais si ce gain t’appartient vraiment,"
Répond le chevalier à son fils.
Immédiatement celui-ci s’exclame :
"Vous ne le savez ? Ne le voyez-vous pas,
Messire ? Je vous jure qu’il n’en faut douter,
Quand vous voyez bien qu’elle est en mon pouvoir ;
Dans la forêt d’où je viens
Je l’ai rencontrée qui cheminait.
Je crois que Dieu me l’a amenée,
Et je m’en suis emparé comme d’une chose mienne.
- Je ne suis pas sûr qu’y consente,
Celui que je vois s’avancer derrière toi ;
Il pourrait bien te la disputer, je crois."
Tandis qu’ils échangeaient ces paroles,
Les rondes avaient cessé ;
A cause du Chevalier que les jeunes gens virent,
Ils ne voulurent plus jouer ni s’amuser,
Tant il leur déplaisait.
Mais, sans perdre de temps, le Chevalier
Qui suivait de près la jeune femme,
Eleva la voix et dit : "Laissez la demoiselle aller,
Chevalier, car vous n’avez aucun droit sur elle !
Si vous osez toucher à elle,
Sur l’heure je la défendrai contre vous."
Alors le vieux chevalier dit à son fils :
"J’en étais bien sûr,
Beau fils, ne la retiens pas davantage,
Laisse aller la demoiselle."
Cette parole fut loin de plaire au jeune homme ;
Il jure qu’il ne rendrait pas la demoiselle,
Disant : "Que jamais Dieu ne m’accorde
De faveur, si je la lui rends !
Je la tiens et continuerai à la tenir
Comme une vassale qui m’est inféodée.
La bretelle et les brides de mon écu
Auront été rompues
Et j’aurai perdu toute confiance
En ma force et mes armes,
Mon épée et ma lance
Avant de lui abandonner mon amie."
Et le père répondit : "Je ne te permettrai pas
De combattre malgré tout ce que tu pourras dire.
Tu te fies trop en ta prouesse ;
Fais plutôt ce que je te recommande."
Le fils en proie à son orgueil réplique : "Comment !
Suis-je donc un enfant à qui on peut faire peur ?
J’ai le droit de soutenir
Que par tout ce monde qu’entoure la mer
Il n’y a chevalier parmi tous ceux qui existent
Si preux que je lui abandonne mon amie,
Ni tel que je ne le rendisse
Rapidement recréant."
Le père dit : "D’accord, beau fils,
Du moins tu en es convaincu,
Tellement tu te fies en ta vaillance ;
Je n’accepterai aucunement
Que tu entreprennes un combat avec ce Chevalier."
Le jeune homme répond : "Que je sois honni
Si je vous écoute.
Le diable emporte celui qui suivra vos conseils
Et qui se rendra coupable de lâcheté.
Moi, j’entends combattre avec la dernière énergie.
Il est bien vrai qu’on fait mal ses affaires
En famille : mieux vaut marchander ailleurs ;
Aucun doute, vous voulez me duper.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:56

Je sais bien qu’avec des inconnus _Je réussirais bien mieux.
Quelqu’un qui ne me connaîtrait pas
Ne s’opposerait pas à ma décision,
Et vous, vous la combattez et vous vous y opposez.
Je suis d’autant plus désireux d’agir
Que vous m’avez critiqué ;
Car, comme vous le savez, celui qui reprend
Homme ou femme
Ne fait qu’attiser et enflammer son vouloir.
Mais si je renonce le moins du monde à ce que je médite,
Que Dieu ne m’accorde jamais de bonheur
Je vais me battre malgré vous
- Par saint Pierre l’apôtre,
Fait le père, je vois bien maintenant
Que mes prières resteront sans résultat.
C’est en vain que je te fais la leçon ;
Mais j’aurais tôt fait de te créer
Une situation telle que malgré toi
Tu seras obligé de m’obéir,
Car tu vas te trouver sous ma coupe."
Il appelle à lui maintenant
Les chevaliers postés près du sentier
Et leur commande d’empoigner
Ce fils qu’il sermonne en vain.
"Je le ferai ligoter, leur dit-il,
Plutôt que de lui permettre de combattre.
Vous êtes tous, tant que vous êtes, mes hommes
Et me devez fidélité :
Au nom de tout ce que vous me devez,
Je vous prie et commande tout à la fois.
Il agit follement, à mon avis.
Son grand orgueil en est cause,
Quand il refuse de m’obéir."
Ils répondent qu’ils s’empareront de lui,
Et qu’après ça ils l’empêcheront
De donner suite à sa décision
De combattre. Il lui faudra,
Qu’il le veuille ou non, abandonner la demoiselle.
Tous à la fois s’emparent de lui,
En le prenant par les bras et la nuque.
"Te voilà obligé de reconnaître ta folie,
Fait le père, tu es en mesure de comprendre les choses :
Maintenant tu n’as ni la force ni le pouvoir
De combattre ou de jouter,
Quel que soit ton déplaisir,
Que ça t’ennuie ou te fasse souffrir.
Accorde-moi ce qui me plaît et m’arrange,
Tu agiras alors en homme sage.
Et sais-tu ce que je propose de faire ?
Pour amoindrir ta déconvenue,
Nous suivrons tous deux, si tu veux bien,
Le Chevalier aujourd’hui et demain,
Par bois et à travers champs,
Chacun sur son cheval qui court l’amble.
Nous le trouverons peut-être
De tel comportement et de telle sorte
Que je te permettrai de te mesurer avec lui
Et de combattre tant que tu voudras."
Alors le jeune homme a dit oui,
Bien à contre-coeur, puisqu’il y est forcé ;
En personne qui ne peut faire mieux,
Il promet d’être patient,
Mais c’est à condition qu’ils suivent le Chevalier.
Quand ils voient le tour que prennent les choses,
Les spectateurs épars dans le pré.
Se disent tous : "Vous avez vu ?
Celui qui fut dans la charrette
Jouit d’une telle considération
Qu’il emmène avec lui l’amie du fils
De notre seigneur, et celui-ci ne s’y oppose pas.
Reconnaissons
Qu’il doit percevoir dans ce Chevalier un mérite
Suffisant pour lui permettre d’emmener la demoiselle.
Que soit maudit cent fois qui pour lui désormais
S’abstiendra de jouer !
Retournons donc nous amuser." Alors ils recommencent
Leurs jeux, leurs rondes et leurs danses.
Sans perdre de temps le Chevalier s’en va,
Et s’éloigne de la prairie des joueurs ;
La demoiselle ne reste pas en arrière,
Mais accompagne le Chevalier.
Tous deux se hâtent ;
Père et fils les suivent de loin
A travers un pré récemment fauché ;
Ils chevauchent jusqu’à la neuvième heure
Et découvrent en un très beau site
Un monastère et, à côté du choeur,
Un cimetière entouré d’un mur.
Le Chevalier ne se comporte pas en rustre ni en sot,
Mais, ayant mis pied à terre,
Il entra dans le moutier pour prier Dieu.
La demoiselle tint son cheval par la bride
En attendant son retour.
Quand il eut achevé sa prière
Et comme il revenait en arrière,
Il vit un moine fort vieux
Qui venait à sa rencontre.
Arrivé près de lui, il le prie
Très poliment de lui dire
Ce qui se trouvait derrière le mur.
Et le moine lui répond
Que c’était un cimetière. Le Chevalier lui dit :
"Menez-y moi, et que Dieu vous protège !
- Volontiers, messire." Et il l’y conduit.
Le Chevalier après le moine
Pénètre dans le cimetière. Il y voit les plus beaux tombeaux
Qu’on pourrait trouver d’ici jusqu’au pays de Dombes,
Et de là jusqu’à Pampelune.
Sur chacun était gravé un nom
Servant à désigner
Celui qui un jour y serait couché.
Et le Chevalier se mit à lire en silence
Les épitaphes une à une.
Il déchiffra : "Ici reposera Gauvain,
Ici Louis, ici Yvain."
Plus loin il a lu les noms
De bien d’autres chevaliers émérites,
Les meilleurs et les plus connus,
De cette terre et d’ailleurs.
Parmi ces tombes-là il en trouve une
En marbre, qui semble récente,
Surpassant toutes les autres en richesse et en beauté.
Le Chevalier demande au moine :
"Les tombes qui sont ici
A quoi servent-elles ?" Et celui-ci répond :
"Vous avez vu les inscriptions ;
Si vous les avez déchiffrées,
Vous comprenez leur sens
Et la destination des tombeaux.
- Et celui-là, plus somptueux que les autres,
A quoi sert-il ?" L’ermite répond :
"Je vais vous le dire.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:57

C’est un monument qui surpasse
Tous ceux qu’on a construits ;
De si somptueux et de si bien élaboré
Personne n’en a jamais vu, ni moi, ni un autre.
Il est beau au dehors, et au dedans encore plus ;
Mais n’allez pas vous imaginer
Que vous pourrez en voir l’intérieur,
Ce serait perdre votre temps.
Il faudrait bien sept hommes
Grands et forts
Pour ouvrir ce tombeau,
Pour en soulever la dalle.
Sachez, c’est chose certaine,
Qu’on aurait besoin pour y parvenir de sept hommes
Plus forts que vous et moi ne sommes.
Son inscription porte :
"Celui qui soulèvera
Tout seul la lame
Délivrera ceux et celles
Qui sont prisonniers en la terre
Dont nul ne sort, serf ni gentilhomme,
A moins d’y être né ;
Jusqu’à maintenant aucun prisonnier n’est retourné chez lui.
Les gens d’ailleurs se trouvent en prison,
Mais ceux du pays vont et viennent,
Entrent et sortent comme ils veulent."
Immédiatement le Chevalier
Empoigne la dalle tombale et la soulève
Sans le moindre effort,
Plus aisément que dix hommes ne l’auraient fait,
En faisant appel à toute leur force.
Le moine fut stupéfait ;
Pour un peu il serait tombé à la renverse
A la vue de ce prodige,
Car il ne s’attendait pas
A en voir de semblable au cours de sa vie.
"Messire, dit-il, j’ai grande envie
De connaître votre nom.
Pourriez-vous me le dire ? - Non,
Fit le Chevalier, absolument pas.
- Certes, dit le moine, je le regrette fort.
Mais si vous me l’appreniez,
Ce serait agir courtoisement,
Et vous pourriez en être récompensé.
Qui êtes-vous et de quel pays ?
- Je suis chevalier, comme vous pouvez le voir,
Et je suis né au royaume de Logres.
Que cela vous suffise.
Et vous, s’il vous plaît, dites-moi de nouveau
Qui reposera dans ce tombeau ?
- Messire, ce sera celui qui libérera
Tous ceux qui sont pris comme dans un piège
Au royaume dont nul n’échappe."
Et quand le moine a fini de parler,
Le Chevalier le recommande
A Dieu et à tous ses saints.
Alors, au plus vite qu’il put,
Il revint à la demoiselle,
Accompagné hors de l’église
Par le moine aux cheveux blancs.
Les voyageurs parviennent à la route.
Tandis que la demoiselle remonte en selle,
Le moine lui raconte
Ce que le Chevalier avait accompli au cimetière.
Il lui demanda de lui dire son nom
Si elle le savait,
Avec une telle insistance qu’elle lui avoua
Ne pas le connaître, mais être quand même
En mesure de lui assurer
Qu’il n’a pas son égal comme chevalier
En toute l’étendue où soufflent les quatre vents.
Puis la demoiselle se sépare du moine
Et se presse de rejoindre le Chevalier.
Maintenant les deux qui les suivent de loin
Arrivent et trouvent
Le moine seul devant son église.
Le vieux chevalier sans armure
Lui dit : "Messire, avez-vous aperçu
Un Chevalier escortant
Une demoiselle ? Dites-le-nous.
- Je n’éprouve aucune difficulté, répond le moine,
A vous conter ce qu’il en est.
A l’instant ils viennent de s’en aller.
Le Chevalier fut ici
Et a accompli un exploit merveilleux
En soulevant tout seul la dalle
Recouvrant la grande tombe en marbre,
Sans le moindre effort.
Il projette de délivrer la reine,
Et il parviendra sans doute à la délivrer,
Elle et les autres captifs.
Vous êtes au courant,
Vous qui avez souvent lu
L’inscription sur la dalle.
Certes, jamais ne naquit,
Ni ne s’assit en selle
Homme qui valût ce Chevalier."
Le vieux chevalier dit alors à son fils :
"Fils, que t’en semble ? L’auteur d’une telle action,
N’est-il pas un homme d’une force exceptionnelle ?
Maintenant tu sais bien qui a eu tort ;
Tu sais bien si ce fut toi ou moi.
Je ne voudrais pas pour la ville d’Amiens
Que tu te fusses battu contre lui.
Tu as néanmoins beaucoup résisté

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:57

Avant que l’on n’ait pu t’en détourner.
A présent nous pouvons rentrer,
Car nous ferions une grande bêtise
Si nous persistions à les suivre plus avant."
Et l’autre répond : "Je le veux bien :
Les prendre en filature ne nous vaudrait rien.
Puisque vous le voulez, faisons demi-tour !"
En acceptant de retourner, il a fait acte de grande sagesse.
Et sur ces entrefaites, la demoiselle
Accompagne, à ses côtés, tout près, le Chevalier,
Car elle veut s’entendre avec lui.
Et elle veut, de lui, apprendre son nom ;
Elle insiste pour qu’il le lui dise -
Elle le supplie plus d’une fois -
Jusqu’à ce que, par lassitude, il lui dise :
"Ne vous ai-je pas dit que je suis
Du royaume du roi Artur ?
Par la foi que je dois à Dieu et à Sa toute-puissance,
Vous ne saurez rien de mon nom !"
Alors elle lui demande de lui accorder
Son congé, et elle retournera sur ses pas ;
Et il le lui accorde bien volontiers.
La demoiselle s’en va aussitôt,
Et lui, jusqu’à très tard,
A chevauché sans compagnie.
Après vêpres, à l’heure de complies,
Pendant qu’il gardait son chemin,
Il vit un chevalier qui revenait
Du bois où il avait chassé.
Il venait, le heaume lacé,
Et la venaison,
Que Dieu lui avait donnée, était chargée
Sur un grand cheval de chasse couleur gris fer.
Bien rapidement le vavasseur
Arrive au-devant du Chevalier,
Et il le prie d’accepter son offre de l’héberger :
"Sire, fait-il, il sera bientôt nuit ;
Il est temps à présent de chercher un gîte,
Et vous devrez, raisonnablement, le faire ;
Et j’ai une maison à moi,
Ici près, où je vous amènerai tout de suite.
Jamais nul ne vous reçut mieux que moi je ne le ferai
Avec ce que j’ai de meilleur à ma disposition,
Et si vous acceptez, j’en serai très heureux.
- Et moi aussi, je serai très heureux," fait l’autre.
Il envoie son fils en avant,
Le vavasseur, aussitôt,
Afin de rendre l’hôtel accueillant
Et pour hâter les préparatifs du repas.
Et sans s’attarder, le valet
Accomplit son ordre,
Avec bonne volonté et allègrement,
Et il s’en va à vive allure.
Et ceux qui n’ont guère envie de se presser
Ont continué leur chemin
Jusqu’à ce qu’ils soient arrivés au logis.
Le vavasseur avait pour femme
Une dame bien polie,
Et cinq fils qui lui étaient très chers -
Trois valets et deux chevaliers -
Et deux filles gracieuses et belles,
Non mariées encore.
Ils n’étaient pas nés dans ce pays,
Mais ils y étaient enfermés
Et maintenus en état de captivité
Depuis très longtemps, ils étaient
Nés dans le royaume de Logres.
Le vavasseur a amené
Le Chevalier chez lui, dans la cour,
Et la dame accourt à leur rencontre,
Et ses fils et ses filles se précipitent également ;
Tous s’offrent à le servir,
Et ils le saluent et l’aident à descendre.
De leur maître font peu de cas
Les soeurs ou les cinq frères,
Car ils savaient bien que leur père
Voulait qu’ils fissent ainsi.
Ils lui font tous les honneurs et un accueil chaleureux ;
Et quand ils l’eurent désarmé,
Une des filles de son hôte,
Le revêt de son manteau
Qu’elle lui met au col après l’avoir ôté du sien.
S’il fut bien servi pendant le souper,
De cela je ne veux point parler à présent ;
Après que le repas eut touché à sa fin,
Aucune résistance ne fut opposée
A ce qu’on parlât de nombreux sujets.
En premier lieu, le vavasseur
Commença à s’enquérir de son invité afin de savoir
Qui il était, et de quelle terre,
Mais il ne lui demanda pas son nom.
Et celui-ci répond sans se faire attendre :
"Je suis du royaume de Logres,
Jusqu’à présent je n’ai jamais été dans ce pays."
Et quand le vavasseur l’entend,
Il s’émeut et s’inquiète,
Ainsi que sa femme et tous ses enfants -
Pas un seul qui ne ressente une vive douleur :
Ils se mettent alors à lui dire :
"Que votre malheur est grand, beau doux sire,
Et combien votre sort est peu enviable !
Vous serez donc tout à fait comme nous
Réduit au servage et à l’exil.
- Et d’où êtes-vous donc ?, fait-il.
- Sire, nous sommes de votre terre.
Dans ce pays, il y a maint prud’homme
De votre terre en esclavage.
Maudite soit pareille coutume
Et maudits soient ceux qui la maintiennent !
Car nul étranger ne vient ici
Sans se voir contraint de rester
Retenu dans cette terre ;
Quiconque le désire peut entrer ici,
Mais il faut qu’il y reste.
Il en va désormais de même pour vous :
Vous ne sortirez plus d’ici, je pense.
- Si, je le ferai, fait-il, s’il est en mon pouvoir."
Alors le vavasseur lui dit :
"Comment ? Vous croyez-vous vraiment capable de partir ?
- Oui, s’il plaît à Dieu ;
Je ferai tout mon possible pour réussir.
- Alors les autres partiraient sans crainte
Tous, indemnes et libres,
Car dès qu’un seul, de plein droit,
Sortira de cette prison,
Tous les autres, sans faute,
Pourront en sortir sans qu’on tente de les en empêcher."
Alors le vavasseur se rappelle
Qu’on lui avait dit et conté
Qu’un chevalier de grande valeur
Pénétrait à toute force dans le pays
A cause de la reine que tenait
Captive Méléagant, le fils du roi ;
Et il dit : "Très certainement, je pense et je crois
Que c’est bien lui ; je lui dirai donc."
Il lui dit alors : "Ne me cachez jamais rien,
Sire, de la tâche que vous vous êtes fixée,
Et, en échange, je vous conseillerai
Le mieux que je le pourrai.
Moi-même j’aurai avantage
A ce que vous puissiez la mener à bien.
Révélez-m’en la vérité
Pour votre bien et pour le mien.
Dans ce pays, je le crois bien,
Vous êtes venu à cause de la reine,
Au milieu de ce peuple de mécréants
Qui sont pires que les Sarrasins."
Et le Chevalier lui répond :
"Je ne suis venu ici pour rien d’autre au monde.
Je ne sais point où l’on tient enfermée ma dame,
Mais j’entends la délivrer,
Et j’ai grand besoin de conseils.
Conseillez-moi, si vous en êtes capable."
Et l’autre dit : "Sire, vous avez emprunté
Un chemin des plus ardus.
La voie où vous vous êtes engagé vous mène
Tout droit au Pont de l’Epée.
Il vous serait utile de prendre les conseils au sérieux :
Si vous vouliez m’en croire, vous iriez
Au Pont de l’Epée
Par une voie plus sûre,
Et je vous y ferai guider."
Et celui qui désire le chemin le plus court
Lui demande : "Cette route est-elle
Aussi droite que celle-ci ?
- Non, fait-il, elle est au contraire
Plus longue, mais elle est plus sûre."
Et l’autre dit : "Je me moque de cela ;
Mais renseignez-moi sur celle-ci,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:58

Car je suis tout prêt à la suivre.
- Sire, vraiment vous n’y gagnerez pas :
Si vous allez par là,
Demain vous arriverez à un passage
Où bientôt vous pourrez subir un dommage
Et qui a pour nom le Passage des Pierres.
Voulez-vous donc que je vous dise
Combien ce passage est mauvais ?
Ne peut y passer qu’un seul cheval ;
Côte à côte ne le franchiraient pas
Deux hommes, et la traversée est fort
Bien gardée et bien défendue.
L’accès ne vous en sera point accordé
Dès que vous y arriverez ;
Vous y recevrez maint coup d’épée et de lance
Et vous en donnerez aussi beaucoup
Avant de pouvoir passer de l’autre côté."
Et quand il lui eut tout raconté,
Un chevalier s’avance
- C’était un des fils du vavasseur -
Et dit : "Sire, avec ce seigneur
Je m’en irai, si cela ne vous déplaît pas."
Ensuite, un des valets se lève,
Et dit : "J’irai moi aussi."
Et le père donne très volontiers
Son accord à tous les deux.
Ainsi le Chevalier ne s’en ira-t-il
Point seul, et il les en remercie,
Car il apprécie beaucoup leur compagnie.
Les paroles touchent alors à leur fin,
Ils emmènent le Chevalier se coucher ;
Il dormit, car il avait envie de le faire.
Aussitôt qu’il put voir le jour,
Il se lève d’un bond, et ceux-mêmes le voient
Qui devaient aller avec lui ;
A leur tour ils se sont levés.
Les chevaliers ont revêtu leur armure
Et, ayant pris congé, ils s’en vont ;
Et le valet s’est mis à leur tête,
Et ensemble ils suivent si bien leur chemin
Qu’ils arrivent au Passage des Pierres
Tout droit, à l’heure de prime.
Il y avait au milieu une bretèche
Où en tout temps se tenait un homme.
Avant qu’ils ne puissent s’approcher de près,
Celui qui fut sur la bretèche
Les voit et crie très fort :
"C’est un ennemi qui vient ! C’est un ennemi qui vient !"
Voici alors qu’apparaît, monté à cheval,
Un chevalier sur la bretèche,
Vêtu d’une armure toute neuve,
Et de chaque côté, des sergents
Qui portaient des haches affilées.
Et lorsqu’il arrive au passage,
Celui qui le garde lui reproche
Très injurieusement la charrette,
Et dit : "Vassal, c’est un acte bien hardi
Que tu as commis, et tu agis en parfait simple d’esprit
En entrant de la sorte dans ce pays.
L’homme n’a point à se présenter ici
Qui a fait l’expérience de la charrette -
Que Dieu ne t’accorde jamais d’en profiter !"
L’un fonce sur l’autre avec tout l’élan
Dont leurs chevaux furent capables ;
Et celui qui doit garder le passage
Brise hardiment sa lance
Et en laisse tomber les tronçons ;
Et l’autre lui assène un coup à la gorge
Juste au-dessus de la panne
De l’écu, si bien qu’il le renverse
Et l’abat, les pieds en l’air, sur les pierres ;
Armés de leurs haches, les sergents se lancent
Dans la mêlée, mais c’est exprès qu’ils le manquent,
Car ils n’ont aucun désir de lui faire du mal,
Ni à lui ni à son cheval.
Et le Chevalier s’aperçoit bien
Qu’ils ne veulent lui nuire en rien
Et n’ont aucun désir de lui faire du mal.
Aussi ne songe-t-il pas à tirer son épée,
Choisissant plutôt de traverser sans discussion le passage
Avec, derrière lui, ses compagnons.
Et l’un d’eux dit à l’autre
Qu’il n’avait jamais vu pareil chevalier,
Que nul autre n’était comparable à lui.
"N’a-t-il donc pas fait preuve d’une merveilleuse prouesse
En réussissant à forcer ce passage ?
- Beau frère, pour l’amour de Dieu, rassemble toutes tes forces,
Dit le chevalier à son frère cadet,
Et va rejoindre notre père ;
Raconte-lui cette aventure."
Mais le valet proclame et jure
Qu’il n’ira point dire quoi que ce soit,
Qu’il ne quittera jamais
Ce Chevalier avant d’être adoubé
Et fait chevalier par lui ;
Que l’autre s’en aille porter la nouvelle
S’il y tient à ce point.
Ensemble ils reprennent tous les trois leur chemin
Jusqu’après l’heure de none ;
Vers cette heure-là ils ont trouvé un homme
Qui leur demande qui ils sont,
Et ils lui répondent : "Nous sommes chevaliers,
Et nous allons là où nos affaires l’exigent."
Et l’homme dit au Chevalier :
"Sire, je voudrais vous héberger dès maintenant,
Vous et vos compagnons."
Il dit cela à celui qui lui paraît
Le seigneur et maître des deux autres,
Et ce dernier lui répond : "Il ne saurait être question
Pour moi de chercher à m’héberger à cette heure-ci,
Car lâche est celui qui s’attarde en sa route
Ou qui ne cherche qu’à prendre ses aises
Après s’être engagé dans une grande entreprise.
Et celle dont je me suis chargé est d’une envergure telle
Qu’il s’écoulera un bon moment avant que je ne prenne de repos."
Mais l’homme revient à la charge :
"Ma demeure n’est point tout près d’ici ;
En fait, elle se trouve à une distance considérable.
Vous pouvez vous y diriger, avec la certitude
De ne pas avoir à accepter d’hospitalité avant l’heure normale.
Il sera tard quand vous y arriverez.
- Dans ce cas, répond-il, j’y vais volontiers."
Alors l’homme se place à leur tête
Afin de leur montrer le chemin,
Et les autres le suivent sur la grand-route.
Lorsqu’ils eurent fait un bon bout de chemin,
Ils ont aperçu un écuyer
Qui venait précipitamment à leur rencontre,
Au grand galop, monté sur un roussin
Bien nourri et rond comme une pomme.
Et l’écuyer dit à l’homme :
"Sire, sire, dépêchez-vous,
Car ceux de Logres ont pris les armes
Afin d’attaquer les habitants de cette terre ;
Ils viennent de déclencher la guerre,
La révolte et la mêlée ;
Et ils disent que dans ce pays,
Un Chevalier s’est introduit -
Un Chevalier qui a combattu en maints lieux -
A qui nul ne saurait interdire
De passer là où il voudrait aller,
N’en déplaise à qui s’y oppose.
En ce pays, tous disent
Qu’il les délivrera tous,
Et qu’il aura raison des nôtres.
Dépêchez-vous donc, je vous le conseille !"
L’homme prend alors le galop,
Et les autres se réjouissent,
Car, eux aussi, ils l’avaient entendu ;
Ils voudront aider leurs amis.
Et le jeune fils du vavasseur dit :
"Sire, écoutez ce que dit ce sergent ;
Allons-y, et aidons les nôtres
Qui se battent contre ces gens là-bas !"
Et l’homme les quitte sur-le-champ
Sans les attendre, mais en se dirigeant
A toute allure vers une forteresse
Qui s’élevait sur un tertre.
Il arrive rapidement devant l’entrée,
Et les autres le suivent en éperonnant leur monture.
L’enceinte de la place était fortifiée
D’un haut mur et d’un fossé.
Aussitôt qu’ils y eurent pénétré,
L’on fit tomber
Juste derrière leur dos une porte
Pour les empêcher de faire demi-tour.
Et ils se disent : "Allons toujours, allons en avant !
Ce n’est pas ici que nous nous arrêterons."
A la suite de l’homme, ils poussent de l’avant
Et parviennent rapidement à l’issue.
On ne leur en interdit point l’approche ;
Mais dès que l’homme l’eut franchie,
On fit tomber derrière lui
Une porte coulissante.
Et les autres s’attristaient
De se voir ainsi bloqués à l’intérieur,
Car ils pensent être les victimes d’un enchantement ;
Mais celui de qui je dois surtout vous parler
Portait à son doigt un anneau.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:58

Dont la pierre possédait une vertu telle
Qu’aucun enchantement ne pouvait tenir
Devant elle après qu’il l’avait regardée.
Il met l’anneau devant ses yeux,
Regarde la pierre et dit :
"Dame, dame, que Dieu me vienne en aide,
J’aurais à présent grand besoin de vous,
Si vous pouviez m’aider."
La "dame" en question était une fée
Qui lui avait donné l’anneau
Et qui l’avait élevé pendant son enfance ;
Il avait en elle une pleine confiance
Qu’elle viendrait lui porter secours et aide
Où qu’il pût se trouver.
Mais il voit bien par son appel
Et par la pierre de l’anneau
Qu’aucun enchantement n’est en train de se produire,
Et il se rend à l’évidence :
Ils sont bel et bien emprisonnés.
Alors ils viennent jusqu’à une poterne
Etroite et basse, à l’huis fermé d’une barre.
D’un seul mouvement tous tirent leurs épées,
Et chacun frappe si durement
Qu’ils finissent par rompre la barre.
Une fois qu’ils purent sortir de la tour
Ils voient que la mêlée avait commencé,
Impressionnante et féroce, en bas dans les prés,
Et qu’il y avait bien mille chevaliers
De part et d’autre, sans compter
Une piétaille nombreuse.
Lorsqu’ils furent descendus jusqu’aux prés,
Ce fut en homme raisonnable et expérimenté
Que parla le fils du vavasseur :
"Sire, avant de pousser jusque là-bas,
Il serait sage de notre part, je pense, de désigner
L’un d’entre nous pour aller s’informer
De quel côté se tiennent nos amis.
Je ne sais d’où ils viennent,
Mais j’irai voir, si vous le voulez.
- Je veux bien, dit le chef, allez-y vite
Et revenez au plus tôt !"
Il y va vite et en revient vite,
Et il dit : "Cela tombe très bien pour nous,
Car j’ai bien pu confirmer
Que les nôtres sont de ce côté-ci."
Et le Chevalier se lança tout droit
Sans tarder vers la mêlée ;
Il rencontre s’avançant sur lui un chevalier,
Et il engage la joute, en lui assénant dans l’oeil
Un coup tellement fort qu’il l’abat mort par terre.
Et le valet descend de son cheval ;
Il prend le destrier du chevalier vaincu
Et l’armure qu’il portait,
Et il s’en revêt avec une adresse parfaite.
Après s’être armé, sans plus tarder,
Il remonte en selle, en saisissant le bouclier et la lance
Dont la hampe était grosse et raide et bien peinte ;
Il ceignit à son côté l’épée
Au tranchant clair et luisant.
Il se jeta dans le combat
Sur les pas de son frère et de son seigneur.
Celui-ci s’est bien tenu
Dans la mêlée
Où il rompt et fend et brise
Ecus et heaumes et hauberts.
Ni bois ni fer ne peut protéger
Ceux qu’il frappe ; tous finissent en fort mauvais état
Ou volent morts aux pieds de leurs chevaux.
A lui seul, il réussissait
A les abattre,
Et ceux qui l’accompagnaient,
Eux aussi, faisaient valoir leur prouesse.
Mais les gens de Logres s’étonnent de tout cela,
Car ils ne le connaissent pas ; ils cherchent
A se renseigner à son sujet auprès du fils du vavasseur.
Ils posent tant de questions
Qu’on finit par leur répondre : "Seigneurs, c’est lui
Qui nous libérera tous de l’exil
Et de la grande infortune
Où nous avons longtemps vécu ;
Nous devrions donc l’honorer grandement
Puisque, afin de nous délivrer,
Il a traversé - et traversera encore -
Tant de lieux bien périlleux ;
Beaucoup lui reste à faire, il a déjà fait beaucoup."
Nul parmi ces gens-là n’échappe à la joie générale
En entendant cette bonne nouvelle :
Tous s’adonnent sans réserve à la joie.
Lorsque la nouvelle s’est propagée
De sorte qu’elle fut racontée à tout le monde,
Tous l’entendirent et tous en prirent connaissance.
De la joie qu’ils en eurent
Leur force leur croît, et ils y puisent le courage
Qu’il leur faut pour tuer bon nombre de leurs adversaires,
Et s’ils les malmènent tant,
C’est, me semble-t-il, grâce à l’exemple
D’un seul Chevalier plutôt qu’à celui
De ce que font tous les autres ensemble.
Et s’il ne faisait pas déjà presque nuit,
L’ennemi déguerpirait en déroute ;
Mais à cause de l’obscurité de la nuit,
Les deux camps durent cesser le combat.
Au moment du départ, tous les captifs,
Exactement comme si chacun avait une requête urgente à faire,
Se pressèrent autour du Chevalier ;
Ils saisirent de partout la bride de son cheval
Et ils se mettent à lui dire :
"Soyez le bienvenu, beau sire !"
Et chacun dit : "Sire, par ma foi,
C’est chez moi que vous vous hébergerez.
Sire, au nom de Dieu,
N’acceptez pas de vous héberger ailleurs que chez moi."
Tous répètent ce que disent certains,
Car chacun veut l’héberger,
Les jeunes comme les vieux,
Et tous insistent : "Vous serez mieux
Dans mon hôtel que chez autrui."
Chacun parle pour soi ;
Et l’un l’arrache à l’autre
Parce que chacun veut l’avoir à lui seul,
Au point même d’en venir presque aux mains.
Il leur dit que leurs disputes
Sont parfaitement vaines et folles.
"Laissez donc, fait-il, ces querelles-là,
Ni vous ni moi n’en avons besoin maintenant.
Nous chercher noise ne sert qu’à empirer les choses,
Nous devrions plutôt nous aider mutuellement.
Il est inutile de discuter aussi âprement
Pour savoir qui m’hébergera ;
Votre première pensée devrait plutôt être
De m’héberger en un lieu tel
Que tous vous puissiez en profiter,
Que je n’abandonne point mon droit chemin."
Pourtant chacun d’eux répète :
"C’est dans mon hôtel ! - Mais non, c’est chez moi !
- Vous ne dites toujours pas des choses sensées,
Fait le Chevalier ; à mon avis,
Le plus sage parmi vous agit encore en fou
Quand je vous entends vous chamailler sur de pareilles vétilles.
Vous devriez m’aider à avancer,
Mais vous voulez me faire subir des détours.
Si vous m’aviez tous, en bon ordre,
L’un après l’autre fait tout ce que je voulais,
Et accordé tout l’honneur et le service
Qu’il est possible de rendre à un homme,
Par tous les saints qu’on prie à Rome,
Je ne saurais à nul parmi vous meilleur gré de votre acte,
Dont j’aurais pu bénéficier,
Que des bonnes intentions qu’il recèle.
Que Dieu me donne joie et santé,
Vos bonnes intentions me redonnent bonheur et courage
Tout comme si chacun d’entre vous m’avait déjà accordé
Un très grand honneur et la preuve de sa bienveillance ;
Que l’on célèbre votre bonne pensée autant que votre beau geste !"
Ainsi les subjugue-t-il tous et parvient-il à les apaiser.
Ils l’emmènent sur son chemin vers le lieu d’hébergement
Chez un chevalier fort aisé,
Et tous font de leur mieux pour le servir.
Tous lui accordent des marques de leur estime et, en le servant,
Ils lui firent maint témoignage de leur joie
Pendant toute la soirée, jusqu’à l’heure du coucher,
Car tous le portaient dans leur coeur.
Le lendemain, à l’heure du départ,
Chacun voulut l’accompagner,
Chacun lui fait l’offre de sa personne ;

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:59

Mais cela ne lui plaît point, il n’éprouve aucune envie
Que d’autres aillent avec lui,
A la seule exception des deux
Qu’il avait jusque là amenés avec lui :
Il se fit accompagner de ces derniers, et de personne d’autre.
Ce jour-là, depuis la matinée ils ont
Chevauché jusqu’à l’heure des vêpres
Sans trouver d’aventure.
En chevauchant au plus vite,
Ils ne sortirent que fort tard d’une forêt ;
Ayant franchi la lisière, ils virent une maison
Qui appartenait à un chevalier, et sa femme,
Qui semblait être une dame fort aimable,
Assise devant la porte.
Aussitôt qu’elle put les distinguer,
Elle se leva pour les accueillir ;
Le visage riant et joyeux,
Elle les salue et dit : "Soyez les bienvenus !
Je veux vous offrir l’hospitalité ;
Vous voilà logés, descendez donc de cheval !
- Dame, puisque vous l’ordonnez,
En vous remerciant, nous descendrons ;
Nous accepterons votre hospitalité cette nuit."
Ils descendent de cheval et, à leur descente,
La dame fait emmener leurs chevaux,
Car elle avait une très belle maisnie.
Elle appelle ses fils et ses filles,
Et ils se présentèrent tout de suite :
Des jeunes gens courtois et avenants,
Et des chevaliers et de belles jeunes filles.
Elle ordonne aux uns d’ôter les selles
Des chevaux et de bien étriller ceux-ci.
Aucun n’ose la contredire,
Ils firent de bon gré ce qu’on leur demanda.
Elle fait désarmer les chevaliers ;
Ses filles se précipitent pour le faire ;
Dès qu’ils sont désarmés, elles leur offrent
A chacun un manteau court qu’ils doivent revêtir.
Et puis, directement, elles les amènent
A la maison (qui avait belle allure).
Mais le seigneur ne s’y trouvait pas ;
Il était dans la forêt et, avec lui,
Il avait deux de ses fils ;
Mais il ne tarda point à venir, et les gens de sa maison,
Dont les manières ne laissaient rien à désirer,
Franchirent vite le seuil de la porte afin d’aller à sa rencontre.
La venaison qu’il apporte ;
Ses enfants se dépêchent de la décharger et délier,
Et ils se mettent à lui raconter et à lui dire :
"Sire, sire, vous ne le savez pas,
Mais vous avez pour hôtes trois chevaliers.
- Dieu en soit loué !", fait-il.
Le chevalier et ses deux fils
Expriment la grande joie que leurs procurent leur hôtes.
Et la maisonnée ne se contente pas de rester sans rien faire ;
Jusqu’au plus petit tous étaient disposés
A faire ce qui s’imposait :
Les uns courent hâter les préparatifs du repas,
Les autres s’occupent des chandelles,
Ils les allument et les enflamment ;
Ils prennent des serviettes et des bassins
Ainsi que de l’eau afin qu’on puisse se laver les mains :
Ils n’en sont point avares !
On se lave les mains et on va s’asseoir ;
Rien dans cette maison
N’était lourd à supporter ni pénible.
Pendant qu’ils mangeaient le premier mets, il se produisit
Une surprise : l’arrivée dans la cour d’un chevalier
Plus orgueilleux qu’un taureau -
Animal connu pour son grand orgueil.
Il se présenta armé de pied en cap,
Assis sur son destrier.
Il appuyait une jambe sur l’étrier
Et il avait mis l’autre jambe
(Afin de paraître élégant et pour se donner un maintien)
Sur le col du destrier à la belle crinière.
C’est bien ainsi qu’il se présenta.
Mais personne ne fit le moindre cas de lui
Avant qu’il ne vînt devant la table et ne dît aux gens :
"Lequel de vous est-ce - je veux le savoir -
Qui étale tant de folie et d’orgueil
Et manque tant de bon sens
En venant en ce pays et en rêvant
De passer au Pont de l’Epée ?
En vain il s’est donné cette peine,
En vain il a perdu ses pas."
Et celui qui, visé par ces sarcasmes, n’en perdit
Pour autant son calme, lui répond dignement :
"Je suis celui qui veut passer le Pont.
- Toi ? toi ? Comment osas-tu le penser ?
Tu aurais mieux fait de réfléchir,
Avant d’entreprendre de faire pareille chose,
Aux conséquences et aux résultats
Qu’elle risquerait d’entraîner pour toi,
Et tu aurais dû te souvenir
De la charrette où tu montas un jour.
Je ne sais pas vraiment si tu as honte
D’y avoir été promené,
Mais, c’est chose certaine, aucun homme vraiment sensé
N’aurait entrepris de réaliser un exploit aussi grand
Si l’on avait eu à lui reprocher un acte à ce point blâmable."
Celui qui entendit dire ces choses
Ne daigne y répondre par un seul mot ;
Mais le seigneur de la maison
Et tous les autres avaient bien raison
De s’étonner au plus haut degré.
"Ah ! Dieu, quelle grande mésaventure !
Se dit chacun à soi-même,
Que l’heure où l’on pensa à une charrette
Et à la faire soit maudite,
Car c’est une vile et méprisable chose.
Ah ! Dieu, de quoi fut-il donc accusé ?
Et pourquoi fut-il mené sur une charrette ?
Pour quel péché ? Pour quel crime ?
Cela lui sera à tout jamais reproché.
Si seulement il était libre de cet opprobre,
Aussi loin que s’étend la surface du monde
On ne trouverait un seul chevalier,
Pour preux qu’il fût,
Dont la valeur ressemblât à la sienne,
Et quiconque rassemblerait tous les chevaliers ensemble
N’en verrait aucun qui fût aussi beau ni aussi noble que lui,
Pourvu qu’on dise la vérité."
D’un avis commun tous répètent la même chose.
Et l’autre, fort orgueilleusement,
Recommença à parler,
Et il dit : "Chevalier, écoute-moi bien,
Toi qui te diriges vers le Pont de l’Epée :
Si tu le veux, tu passeras l’eau
Très facilement et sans difficulté.
Je te ferai traverser l’eau rapidement
Dans une barque.
Mais si j’ai envie d’exiger de toi un péage,
Quand je te tiendrai de l’autre bord,
Je te prendrai la tête, si je le veux,
Ou si je ne te la prends pas, tu resteras quand même à ma merci."
Et lui répond qu’il ne cherche
Nullement son propre malheur :
Sa tête ne sera jamais l’enjeu d’une aventure
Aussi risquée, même si un malheur devait se produire.
Et l’autre lui réplique à son tour :
"Puisque tu refuses ce que je te propose,
Il faudra, afin que soit déterminé qui, de toi ou de moi, aura
La honte et le deuil de ta décision, que tu viennes dehors
Pour te mesurer contre moi dans un combat singulier."
Et lui, entrant dans son jeu, dit :
"Si je pouvais refuser ce défi,
Je m’en passerais bien volontiers ;
Mais en vérité je préférerais me battre
Plutôt que me voir obligé peut-être à faire pire encore."
Avant de se lever
De la table où il se trouvait assis,
Il dit aux valets qui le servaient
De seller au plus vite son cheval,
Et d’aller chercher ses armes
Afin de les lui porter.
Ils s’exécutent avec tant de zèle qu’ils en perdent le souffle
A la tâche ; les uns s’efforcent de lui mettre son armure,
Les autres amènent son cheval ;
Et sachez-le bien : il ne paraissait vraiment pas,
Lorsqu’on le voyait avancer au pas,
Armé de toutes ses armes
Et tenant par les sangles le bouclier,
Une fois monté sur son destrier,
Que l’on aurait tort
De le compter parmi les beaux et parmi les bons.
On voyait, au contraire, qu’ils étaient bien à lui,
Le cheval, tant il lui convenait,
Et le bouclier qu’il tenait
Bien serré contre son bras par les sangles ;
Et il avait le heaume lacé et
Si parfaitement rajusté à sa tête
Qu’il ne vous viendrait jamais à l’esprit de songer
Qu’il aurait pu être emprunté à autrui ;
Vous diriez plutôt, tant il vous aurait plu,
Qu’il semblait y avoir poussé tout naturellement ;
Je vous prie de bien vouloir croire ce que j’affirme là.
A l’extérieur, dans une lande,
Se trouve celui qui demande la joute :
C’est là que le combat aura lieu.
Dès que les deux adversaires se voient l’un et l’autre,
Ils foncent l’un sur l’autre à bride abattue,
Si bien que leur rencontre est rapide et rude,
Et ils échangent de tels coups de lance
Que celles-ci ploient en arceau
Et, toutes deux, elles volent en éclats ;
Avec leurs épées, ils abîment boucliers,
Heaumes et hauberts ; _Ils tranchent dans les bois, ils brisent les fers,
Et par des brèches ainsi ouvertes ils s’infligent des blessures ;
Les coups qu’ils échangent dans leur colère
Semblent être les paiements rendus selon les termes d’un contrat ;
Mais très souvent leurs épées
Atteignent en se glissant la croupe des chevaux :
Elles s’abreuvent à volonté de sang
En frappant ces derniers jusque dans leurs flancs,
Au point que les deux bêtes, abattues, en tombent mortes.
Après leur chute à terre,
C’est à pied qu’ils se ruent l’un contre l’autre ;
Et ils se haïraient à mort

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:59

Qu’en vérité les coups d’épée qu’ils se donnent
Ne seraient pas plus cruels.
Ils se frappent avec plus de vivacité que celle
Dont fait preuve le frénétique qui jette ses deniers
En ne cessant jamais de jouer,
Dans l’espoir vain de doubler sa mise aussi souvent qu’il perd ;
Mais leur jeu à eux était bien différent,
Puisqu’ils n’avaient pas le luxe de perdre un seul coup ;
Il n’y avait que des coups qui portaient et une lutte
Très farouche - dangereuse et bien cruelle.
Ceux de la maison était tous sortis :
Seigneur, dame, filles et fils,
De sorte que personne ne resta, ni celle-ci ni celui-là,
Qu’il appartînt ou pas à la maisnie,
Ils s’étaient au contraire tous rangés
Afin de regarder le combat
Au milieu de cette vaste lande.
Le Chevalier de la Charrette
S’accuse de lâcheté et de couardise
Quand il voit que son hôte le regarde ;
Et il se rend bien compte que les autres,
Tous ensemble, ne le quittent pas des yeux.
De colère son corps tout entier se met à trembler,
Car il aurait dû, pense-t-il,
Depuis longtemps déjà avoir vaincu
Celui qui se bat contre lui.
Alors il se met à frapper l’adversaire de telle sorte
Que ses coups d’épée pleuvent autour de sa tête,
Et il fond sur lui comme une tempête
En le serrant de si près et en lui disputant si âprement le champ
Qu’il lui enlève du terrain ;
Il le contraint à céder tant de terrain et il le malmène tellement
Qu’il est sur le point de perdre son souffle,
Et il ne lui reste plus guère de force pour se défendre.
C’est alors que le Chevalier se rappelle
Que l’autre avait agi fort vilainement
En lui reprochant la charrette.
Il le contourne et le harcèle de telle sorte
Qu’il ne lui laisse intacts
Ni lacets ni sangles autour du col de son haubert ;
Et il lui fait voler de la tête
Son heaume et fait tomber par terre sa ventaille.
Il le fait tellement souffrir et le torture tant
Qu’il ne lui reste qu’à demander merci,
Tout comme l’alouette qui ne peut pas
Résister aux assauts de l’émerillon,
Ni trouver nulle part un refuge sûr,
Parce que celui-ci ne cesse de la doubler et de la dominer ;
Aussi, tout couvert de honte,
Va-t-il supplier et implorer
Merci, car il ne saurait trouver mieux à faire.
Lorsque l’autre entend qu’il implore
Sa grâce, il cesse de l’atteindre et de le frapper,
Et il dit : "Veux-tu que je t’épargne ?
- Vous avez parlé en homme fort sage,
Fait-il, un fou ne s’exprimerait pas autrement ;
Jamais je ne voulus rien autant
Qu’obtenir ma grâce en ce moment."
Et il dit : "Il te faudra
Monter sur une charrette.
Il ne te serait d’aucun secours du tout
De me raconter quoi que ce soit,
Si tu refusais de monter sur la charrette,
Parce que ta bouche fit preuve de grande folie
En me reprochant insolemment d’y être monté."
Et le chevalier lui répond :
"Qu’à Dieu ne plaise que j’y monte !
- Non ?, fait l’autre, alors tu vas mourir ici même.
- Sire, vous pourriez bien me tuer,
Mais, pour Dieu, je vous supplie et vous demande
Grâce, à condition que je n’aie point
A monter sur la charrette.
J’accepte d’avance toute sentence,
Hormis celle-là, pour dure et pénible qu’elle soit.
J’aimerais mieux mourir cent fois
Plutôt que subir pareil malheur.
Il n’y a rien d’autre que vous puissiez exiger de moi
Qui soit d’une nature telle que je refuserais de le faire
Si je pouvais ainsi obtenir votre pardon et votre grâce."
Pendant qu’il implore sa merci,
Voilà qu’en plein milieu de la lande
Une demoiselle arrive à l’amble
Montée sur une mule fauve,
Toute ébouriffée, ses vêtements et ses cheveux en désordre ;
Et elle tenait un fouet à la main
Dont elle cinglait sans pitié sa mule,
Si bien qu’en vérité nul cheval
En galopant n’irait aussi vite
Que cette mule-là qui courait à l’amble.
Au Chevalier de la Charrette
La demoiselle dit : "Que Dieu donne,
Chevalier, à ton coeur parfaite joie
Et jouissance de la chose qui fait tes plus grandes délices !"
Celui qui l’avait écoutée avec plaisir
Lui répond : "Que Dieu vous bénisse,
Demoiselle, et vous donne joie et santé !"
Alors celle-là lui dit ce qu’elle a sur le coeur :
"Chevalier, fait-elle, je suis venue
De loin et par besoin jusqu’ici
Auprès de toi, pour demander un don
En échange duquel le prix et la récompense que j’offrirai
Seront aussi grands qu’il m’est possible de faire ;
Et tu auras un jour besoin
De mon secours, je pense."
Et il lui répond : "Dites-moi
Ce que vous voulez, et si je peux vous l’accorder,
Vous l’aurez sans délai,
Pourvu que ce ne soit rien de trop pénible."
Et elle dit : "Il s’agit de la tête
De ce chevalier que tu as vaincu ;
A dire vrai, tu ne trouvas jamais
Un être aussi traître et déloyal que lui.
Tu ne commettras aucun péché ni ne feras de mal
En m’accordant ce don, tu feras au contraire un acte de charité,
Car c’est l’individu le plus déloyal
Qui fût jamais ou qu’on puisse un jour rencontrer."
Et lorsque le vaincu
Entendit qu’elle veut que l’autre le tue,
Il lui dit : "Ne la croyez pas,
Car elle me déteste ; mais je vous en prie,
Ayez pitié de moi,
Au nom de ce Dieu qui est Fils et Père
Et qui fit Sa mère de celle
Qui était Sa fille et Sa servante !
- Ah ! Chevalier, fait la demoiselle,
Ne crois pas ce traître.
Que Dieu t’accorde joie et honneur
Tant que tu pourrais le désirer,
Et qu’Il t’octroie de réussir entièrement
La mission que tu t’es choisie !"
Alors le Chevalier, pris par des doutes,
Demeure là, immobilisé, en train de réfléchir :
Va-t-il enfin faire cadeau de la tête
A celle qui le somme de la couper,
Ou va-t-il faire preuve de charité envers l’autre
De sorte qu’il prendra pitié de lui ?
Il veut faire à l’un et à l’autre
Ce qu’ils lui demandent :
Largesse et Pitié le commandent
De les traiter bien tous les deux,
Et lui-même était généreux et compatissant.
Mais si la demoiselle emportait la tête,
C’est Pitié qui serait vaincue et détruite ;
Et si elle ne l’emporte point,
Ce sera la défaite de Largesse.
Voilà la prison, la détresse
Où Pitié et Largesse l’ont enfermé,
Angoissé et tourmenté.
La demoiselle veut qu’il lui donne
La tête qu’elle lui réclame ;
En revanche l’autre en appelle pour qu’il lui fasse grâce,
A son sens de la pitié et à la noblesse de son coeur.
Et puisqu’il lui avait bel et bien requis
Merci, pourquoi ne l’aurait-il donc pas ?
Certes, il ne lui arriva jamais
Qu’à aucun adversaire, pour ennemi qu’il fût,
Une fois vaincu par lui
Et lui criant merci,
Il ne lui était jamais encore arrivé
De lui refuser sa grâce une première fois,
Mais pas plus qu’une seule fois.
Ainsi ne la refusera-t-il pas
A cet homme-ci qui ne cesse de l’implorer et de le prier,
Puisque telle est sa coutume.
Et celle qui veut la tête,
L’aura-t-elle ? Oui, s’il peut la lui donner.
"Chevalier, fait-il, il te faut
Derechef combattre contre moi,
Et je t’accorderai la grâce exceptionnelle,
Si tu acceptes de défendre ta tête,
De te laisser reprendre
Une deuxième fois ton heaume, et t’armer
Tout à loisir la tête et le corps
Le mieux que tu pourras.
Mais sache-le bien : tu mourras
Si à nouveau je te vaincs."
Et l’autre répond : "Je ne cherche pas mieux,
Ni ne te demande d’autre grâce.
- Et je t’accorde aussi ceci comme avantage considérable,
Fait-il, à savoir qu’en me combattant
Contre toi, je ne bougerai point
De l’endroit où je suis à présent."
L’autre se prépare et, tous deux, ils s’affrontent
Dans le combat comme des furieux ;
Mais la nouvelle victoire
Du Chevalier fut plus rapide et facile
Que celle qu’il avait remportée auparavant.
Et à l’instant la demoiselle
Crie : "Ne l’épargne pas,
Chevalier, quoi qu’il te dise,

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 05:59

Car il ne t’aurait certainement pas épargné
S’il avait eu l’occasion de te vaincre.
Sache-le bien : si tu acceptes de le croire,
Il te trompera une fois de plus.
Tranche la tête à l’homme le plus déloyal
De l’empire et du royaume,
Noble Chevalier, et donne-la-moi.
Tu feras bien de me la donner,
D’autant plus que je saurai bien te récompenser,
Je crois, un jour de l’avoir fait ;
S’il le peut, il te trompera
De nouveau avec ses discours."
Celui qui voit que sa mort s’approche
Lui crie merci haut et fort ;
Mais ses cris ne valent rien,
Ni nul mot qu’il sache lui dire ;
L’autre le tire vers lui par le heaume
Et lui en coupe tous les lacets :
Sa ventaille et sa coiffe argentée,
Il les lui fait sauter de sa tête.
De plus en plus désespéré, il l’implore :
"Grâce, pour l’amour de Dieu ! Grâce, brave chevalier !
Celui-ci répond : "Par le salut de mon âme,
Jamais plus je n’aurai pitié de toi,
Puisqu’une fois déjà je t’ai accordé un répit.
- Ah ! fait-il, vous feriez un péché
Si vous ajoutiez foi à ce que dit mon ennemie
Et me faisiez mourir de cette manière-là."
Et celle qui désire sa mort
L’exhorte de son côté
Qu’il fasse vite pour lui trancher la tête
Et qu’il cesse de croire ce qu’il lui dit.
Il frappe, et la tête s’envole
Au milieu de la lande et le corps s’effondre ;
Tout cela plaît fort à la demoiselle.
Le Chevalier ramasse la tête
Par les cheveux et la tend
A celle qui ne cache pas sa grande joie
Et qui dit : "Que ton coeur connaisse la joie
De posséder la chose qu’il voudrait le plus,
Tout comme, à présent, le mien par rapport
A la chose que je voulais le plus.
Je ne souffrais de rien
Sauf du fait qu’il vivait toujours si longtemps.
Une récompense de ma part t’attend,
Et elle te sera donnée en un temps très opportun pour toi.
Tu profiteras grandement de ce service
Que tu m’as rendu, je m’en porte garante.
Je m’en irai maintenant, et je te recommande
A Dieu : qu’Il te protège de tout péril."
La demoiselle le quitte alors,
Et ils se sont recommandés l’un et l’autre à Dieu.
Mais tous ceux qui, au milieu de la lande,
Ont vu le combat,
Sentent monter en eux une très grande joie ;
Ils se dépêchent de désarmer
Le Chevalier le plus joyeusement du monde
Et ils lui font tous les honneurs dont ils sont capables.
Ils se relavent les mains,
Car ils voulaient se remettre à table ;
A présent ils sont bien plus gais que de coutume,
Et ils mangent avec une grande allégresse.
Lorsqu’ils eurent fini de manger avec toute la lenteur requise,
Le vavasseur dit à son hôte
Qui était assis à ses côtés :
"Sire, voilà longtemps que nous vînmes
Ici du royaume de Logres.
Nous en sommes natifs, et nous voudrions
Qu’honneur vous fût rendu et que grand profit
Et joie fussent votre partage en ce pays, et voulons
Que nous-mêmes puissions en tirer avantage avec vous,
Et maint autre trouverait profit
Si honneur et succès vous accompagnaient
Au cours de votre entreprise."
Et l’autre de répondre : "Je le savais déjà."
Quand le vavasseur eut cessé
De parler et que sa voix se fut tue,
Alors l’un de ses fils se mit
A lui dire : "Sire,
Nous devrions mettre à votre service tous nos moyens,
Et donner au lieu de promettre seulement ;
Si vous aviez besoin de prendre ce que nous vous offrons,
Nous ne devrions plus attendre
Que vous nous en fassiez la demande formelle.
Sire, ne vous inquiétez pas
De la mort de votre cheval,
Car ici il ne manque pas de chevaux bien forts ;
Je désire tant que vous fassiez vôtre ce qui est à nous :
Vous en prendrez le meilleur de chez nous
A la place du vôtre, car vous en avez vraiment besoin."
Et il répond : "Bien volontiers."
Alors on fait préparer les lits,
Et ils se couchent. Dès qu’il fait jour,
Au petit matin, ils se lèvent et préparent leur départ.
Les voilà prêts à partir, ils se retournent.
Au moment de partir, il ne commet nulle infraction à l’étiquette :
Il prend solennellement congé de la dame

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:00

Et du seigneur, ainsi que de tous les autres.
Mais je vais vous raconter une chose
Parce que je ne néglige aucun détail ;
C’est que le Chevalier ne voulut pas
Monter sur le cheval qu’on lui avait prêté
Devant la porte ;
Il y fit monter - je tiens à vous le conter -
Un des deux chevaliers
Qui étaient venus avec lui.
Et il monte sur le cheval de celui-là,
Car cela lui plaisait et c’était là ce qu’il voulait.
Lorsque chacun eut pris place sur son cheval,
Ils se mirent en route tous les trois
Avec l’autorisation et la permission
De leur hôte, qui les avait servis
Et honorés autant qu’il le pouvait.
Ils suivent le droit chemin
Jusqu’au déclin du jour
Et ils arrivent devant le Pont de l’Epée
Après l’heure de none, vers la vêprée.
Aux abords du redoutable pont,
Ils sont descendus de cheval,
Et contemplent l’eau traîtresse,
Noire, bruyante, rapide et impétueuse,
D’apparence si laide et si sinistre
Qu’on aurait dit la rivière du diable,
Et si périlleuse et si profonde
Que toute créature en ce monde.
Si elle y était tombée,
Aurait été perdue comme dans l’océan.
Et le pont jeté à travers le torrent
Etait différent de tous les autres ;
Jamais il n’y en a eu de tel
Et jamais, si vous me le demandez,
Il n’y aura pont avec un tablier si effrayant :
Fait d’une épée fourbie et blanche,
Le pont surplombait l’eau glaciale ;
La lame était bien trempée et solide
Et avait deux lances de long.
A chacune des deux extrémités
Elle était attachée à un billot de bois.
Ne craignez pas que le Chevalier tombe à l’eau
Parce que l’épée va ployer et se rompre,
Car elle était si bien forgée
Qu’elle pouvait porter un lourd fardeau.
Mais ce qui achève de consterner
Les deux compagnons du Chevalier,
C’est qu’ils croyaient voir
Deux lions ou bien deux léopards
Enchaînés à un bloc de pierre
De l’autre côté du pont.
L’eau torrentueuse, l’épée servant de pont,
Les deux lions les effrayent tellement
Qu’ils tremblent tous deux de peur
Et disent : "Messire, écoutez
Nos conseils au sujet de ce que vous voyez,
Car vous en avez bien besoin :
Ce pont est mal construit et ajusté
Et fort mal charpenté.
Si vous ne vous repentez pas à temps,
C’est trop tard que vous allez vous repentir.
Il convient de faire certaines choses
En prévoyant les conséquences.
Même si vous parveniez à gagner l’autre côté -
Ce qui paraît aussi impossible
Que de maîtriser les vents
Et leur défendre de souffler,
Que d’empêcher les oiseaux de chanter
Au point qu’ils y renoncent,
Que de rentrer dans le ventre maternel
Pour renaître plus tard,
Ou bien vider la mer de son eau,
Autant d’impossibilités -
Pensez-vous, imaginez-vous
Que ces deux lions sauvages,
Enchaînés de l’autre côté
Ne vous déchireront pas à belles dents,
Ne suceront pas votre sang, ne dévoreront pas
Votre chair et ne rongeront pas vos os ?
Rien que de les regarder
Fait appel à toute notre hardiesse.
Si vous ne songez pas à votre sécurité,
Ils vous tueront, n’en doutez pas ;
Ils auront tôt fait de vous rompre et arracher
Les membres du corps,
Car ils ne vont pas vous faire grâce.
C’est à vous d’avoir pitié de vous-même,
Restez donc avec nous !
Vous seriez coupable envers vous-même
De vous exposer volontairement
A une mort certaine."
Et le Chevalier de leur répondre en souriant :
"Seigneurs, je vous remercie
D’être si préoccupés à mon sujet,
Votre amitié et votre loyauté vous inspirent.
Je sais bien que d’aucune façon
Vous ne désirez que malheur m’arrive ;
Mais j’ai telle foi et telle croyance
En Dieu qu’Il me protégera n’importe où.
Je ne crains ni ce pont ni ce torrent
Davantage que la terre ferme des deux rives ;
Je vais donc risquer l’aventure
Et m’engager sur le pont.
Je préfère la mort à battre en retraite."
Ses deux compagnons ne savent plus que dire,
Mais ils soupirent et versent des larmes
Abondantes, l’un et l’autre.
Lui s’apprête à traverser
Le gouffre au mieux qu’il sait.
Il agit alors de manière bien étrange,
Car il désarme ses mains et ses pieds.
Il ne parviendra pas en face
En très bon état !
Il est arrivé à se maintenir,
Les mains et les pieds nus,
Sur l’épée plus affilée qu’une faux.
Il n’avait laissé sur ses pieds
Ni souliers, ni chausses, ni avant-pied ;
Il ne s’effrayait pas trop
De se blesser aux mains et aux pieds ;
Il eût préféré se mutiler
Que tomber du pont et être immergé
Dans une eau dont il ne serait jamais sorti.
A grande douleur,
Et à grande détresse, comme prévu il avance ;
Il se blesse aux mains, aux genoux et aux pieds,
Mais Amour qui le conduit et mène
Calme ses souffrances -
D’ailleurs souffrir lui est doux.
Rampant sur ses mains, pieds et genoux,
Il parvient à joindre l’autre côté.
Mais il se souvient
Des deux lions qu’il croyait
Avoir vus quand il se trouvait en face.
Il regarde de nouveau
Et n’aperçoit pas même un lézard,
Nulle créature capable de lui faire du mal.
Plaçant sa main devant son visage,
Il scrute son anneau et se rend compte,
Quand il ne voit aucun des deux lions
Qu’il pensait avoir aperçus,
Qu’il avait été victime d’un enchantement,
Car devant lui ne se trouvait rien de vivant.
Ses deux compagnons sur l’autre rive
Naturellement se réjouissent
De le voir de l’autre côté,
Mais ils ne savent pas combien il s’est blessé.
Le Chevalier pense avoir beaucoup gagné
Quand ses blessures ne sont pas plus graves.
Il étanche le sang qui coule de ses plaies
A l’aide de sa chemise.
Devant lui il voit s’élever une tour
Si formidable que de ses yeux
Il n’en avait jamais vu de pareille :
Elle n’aurait pu être plus imposante.
Appuyé à une fenêtre
Se tenait le roi Bademagu,
Un monarque épris
D’honneur et de vertu ;
Surtout il entendait agir
Loyalement en toute circonstance.
Et son fils, qui s’efforçait partout et toujours
De se conduire à l’opposé de son père,
(Car d’être déloyal lui plaisait,
Et jamais il ne se lassait
De commettre vilenie,
Trahison ou félonie)
S’était accoudé près de lui.
Père et fils avaient vu au-dessous d’eux
Le Chevalier cheminer le long du pont
A grand-peine et à grande douleur.
De déplaisir et de colère
Méléagant est devenu tout pâle.
Il est certain maintenant
Qu’on va lui disputer la reine,
Mais il était si vaillant chevalier qu’il ne craignait
Nul homme, fût-il fort et hardi à l’excès.
Personne ne l’aurait surpassé en chevalerie,
S’il n’avait été si déloyal et si félon ;
Mais il avait un coeur de pierre,
Vide de douceur et de pitié.
Ce qui plaît au roi et le rend heureux
Exaspère son fils.
Le roi sait fort bien
Que celui qui a passé le pont
Est supérieur à tous les autres,
Et que nul n’aurait osé le traverser
Si en lui dormait et reposait
Lâcheté, celle qui déshonore les siens

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:00

Plus que Prouesse n’honore les vaillants.
Prouesse a donc moins de pouvoir
Que Lâcheté et Paresse,
Tant il est vrai
Qu’il est plus aisé de faire le mal que le bien.
De Lâcheté et de Prouesse je vous parlerais
Bien plus, si je ne craignais de m’attarder ;
Mais j’ai autre chose à considérer,
Car je veux retourner à mon récit.
Vous allez entendre
Comment le roi sermonne son fils :
"Fils, fait-il, c’est par hasard
Que nous sommes venus, toi et moi,
Nous accouder à cette fenêtre.
Nous en avons été si bien récompensés
Que nous avons assisté pleinement
Au plus grand exploit
Qui fût jamais accompli même en pensée.
Or dis-moi si tu n’admires pas
L’auteur d’un tel exploit ?
Fais ta paix avec lui
Et rends-lui la reine !
Tu ne gagneras rien à te battre contre lui,
Tu pourrais même y perdre grandement.
Fais-toi donc tenir pour un homme sensé
Et courtois. Envoie-lui
La reine avant qu’il ne te voie.
Honore-le de telle façon en ta terre
Que ce qu’il est venu quérir
Tu lui donnes avant qu’il ne le demande.
Tu sais bien
Qu’il est en quête de la reine Guenièvre.
Ne te fais pas tenir pour sot,
Fou, ou arrogant.
Du moment qu’il se trouve seul en ta terre,
Tu dois lui tenir compagnie.
Un prud’homme doit se montrer accueillant
Envers tout autre prud’homme, l’honorer,
Le traiter courtoisement, et non lui battre froid.
Celui qui honore les autres s’honore lui-même :
Sache que l’honneur rejaillira sur toi,
Si tu rends service et honneur
A celui qui est sans conteste
Le meilleur chevalier du monde."
Méléagant répond : "Que Dieu me confonde
S’il n’en existe pas d’aussi bon ou de meilleur !"
Son père eut tort de l’oublier,
Car il ne se juge pas inférieur au Chevalier.
Il enchaîne : "Pieds joints et mains jointes,
Peut-être voulez-vous que je devienne
Son vassal et tienne ma terre de lui ?
Que Dieu me soit en aide, je préférerais devenir
Son homme que de lui rendre
La reine ! Que Dieu me garde
De la lui rendre à si peu de frais !
Certes, je n’entends pas la rendre,
Mais la disputer et la défendre
Contre tous ceux assez fous
Pour oser venir la quérir."
Alors le roi revient à son idée :
"Fils, tu te conduirais en homme courtois
Si tu renonçais à cette folie.
Je te conseille et te prie de te calmer.
Tu sais bien que ce Chevalier
Se couvrira de gloire s’il conquiert la reine
En luttant contre toi.
Il préfère l’obtenir
Comme prix d’un combat plutôt qu’en cadeau,
Car ce serait pour lui un titre de gloire.
Il me paraît certain qu’il n’est pas parti en quête
Pour la recevoir paisiblement,
Il entend l’obtenir à la suite d’un combat.
Tu serais bien inspiré
Si tu le privais d’un tel combat ;
Je souffre de te voir si déraisonnable,
Mais si tu rejettes mes conseils,
J’aurai moins de regrets s’il t’arrive malheur ;
Et il pourra bientôt t’en cuire,
Car le Chevalier n’a personne
A redouter à part toi.
Je lui accorde trève et sauvegarde,
Au nom de tous mes vassaux et au mien.
Jamais je n’ai commis de déloyauté,
De trahison ni de félonie,
Et je ne commencerai pas à en commettre
Ni pour toi ni pour tout autre.
C’est sans ambiguïté aucune
Que je vais promettre à ce Chevalier
Qu’il n’aura besoin de rien,
Armes ou cheval, qu’il ne le reçoive,
Du moment qu’il a eu la hardiesse
De venir jusqu’ici.
Il sera protégé
Et sa vie assurée contre tous,
Sauf contre toi.
Apprends - je le veux -
Que s’il peut se défendre contre toi
Il n’aura personne d’autre à craindre.
- J’ai tout loisir de vous écouter,
Fait Méléagant, et de me taire,
Et vous direz ce qu’il vous plaira.
Mais peu me chaut tout ce que vous dites ;
Je ne suis pas si ermite,
Si plein de compassion et de charité,
Que je sois prêt à trouver honorable
De lui céder la femme que j’aime le plus au monde.
Et son affaire est loin d’être conclue
Si tôt et si aisément.
Les choses prendront un cours
Tout opposé à celui que vous envisagez tous deux.
Même si vous l’aidez contre moi,
Ce n’est pas une raison pour nous fâcher, vous et moi.
Qu’il ait paix et trève de vous et tous vos hommes,
Importe bien peu.
Cela ne m’intimide pas du tout.
Au contraire cela me plaît beaucoup, et Dieu en soit loué,
Qu’il n’ait que moi à craindre.
Ne faites donc rien pour moi
Qui puisse vous faire accuser
De déloyauté ou de trahison.
Soyez bon tant que vous voudrez
Et permettez-moi par contre d’être méchant.
- Comment ? Tu ne vas pas changer d’avis ?
- Non, répond Méléagant. - Je ne t’en dirai pas davantage.
Fais de ton mieux, car je te laisse
Pour aller parler au Chevalier.
J’entends lui offrir aide
Et conseil en tout ce qui le concerne,
Comme étant entièrement à sa disposition."
Le roi descendit de la tour
Et fait amener son cheval,
C’était un grand destrier ;
Il monte par l’étrier,
Menant avec lui trois chevaliers
Et deux sergents
En tout et pour tout.
Ils n’arrêtèrent pas leur descente
Avant d’être arrivés près du pont.
Le Chevalier continuait à étancher
Ses plaies et à en ôter le sang.
Le roi pense l’avoir longtemps pour hôte,
Avant que ses blessures ne soient guéries,
Mais autant compter assécher
L’eau de la mer.
Le roi met rapidement pied à terre
Et celui qui était grièvement blessé
S’est immédiatement redressé à son approche,
Non qu’il le reconnaisse,
Et sans révéler la souffrance
Qu’il ressentait aux pieds et aux mains,
Se comportant comme s’il était indemne.
Le roi voit qu’il fait de son mieux
Et s’empresse de le saluer.
"Messire, lui dit-il, je m’étonne grandement
Qu’en mon pays
Vous ayez pu pousser jusqu’ici.
Mais soyez le bienvenu,
Car jamais plus personne n’osera pareille entreprise,
Et jamais il n’arriva ni arrivera
Que quelqu’un soit assez hardi
Pour vouloir s’exposer à un tel péril.
Sachez que je vous estime d’autant plus
Que vous avez accompli
Ce que personne n’oserait faire, même en pensée.
Vous me trouverez bien disposé
Envers vous, loyal et courtois.
Je suis roi de ce pays,
Et vous offre sans restriction
Mes conseils et mon aide.
Je crois bien deviner
Que l’objet de votre quête

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:01

C’est la reine.
- Sire, fait le Chevalier, vous devinez juste.
Aucune autre raison ne m’amène ici.
- Ami, vous auriez bien du mal
Avant de l’obtenir, réplique le roi.
Vous êtes grièvement blessé :
Je vois vos plaies et le sang qui coule.
Ne comptez pas sur la bienveillance
De celui qui a conduit la reine ici,
Ni qu’il vous la rende sans combat.
Vous avez besoin de repos
Et de soins pour vos blessures
Pour en amener la guérison.
De l’onguent aux trois Maries
Vous donnerai-je, ou d’un remède encore meilleur
Si on peut en trouver, car je désire vivement
Votre confort et votre guérison.
La reine a si bonne prison
Que personne ne touche à elle,
Pas même mon fils qui l’amena ici ;
Il s’en irrite fort.
Jamais homme ne fut aussi déraisonnable
Ni aussi enragé que lui.
Mais moi, je suis bien disposé envers vous,
Et vous donnerai, que Dieu me soit en aide,
Bien volontiers ce qu’il vous faut.
Mon fils n’aura de si bonnes armes
Que je ne vous en donne d’aussi bonnes,
Ce qui n’aura guère l’heur de lui plaire.
Vous aurez le destrier qui vous conviendra.
Je vous prends sous ma protection
Envers et contre tous, s’en indigne qui voudra.
Vous n’aurez à craindre personne,
Sauf seulement celui
Qui amena la reine ici.
Personne n’a jamais menacé
Un autre homme comme je l’ai menacé, lui.
Pour un peu je l’aurais chassé
De mon royaume, tellement j’étais en colère
Parce qu’il ne veut pas vous rendre la reine.
Et pourtant c’est mon fils ; mais soyez sans crainte,
S’il ne vous vainc en combat,
Il ne pourra pas, du moment que je m’y oppose,
Vous faire tort même d’une maille.
- Je vous remercie, sire, répond le Chevalier,
Mais je gaspille et perds mon temps,
Que je ne tiens nullement à perdre et à gaspiller.
Je ne me plains de rien
Et je n’ai pas de blessure qui me gêne.
Conduisez-moi donc à votre fils,
Car avec les seules armes que je porte
Je suis prêt dès maintenant
A donner et à recevoir des coups.
- Mon ami, vous feriez mieux d’attendre
Quinze jours ou trois semaines,
Jusqu’à ce que vos plaies soient cicatrisées ;
Un repos de quinze jours au moins
Vous serait très profitable.
Pour rien au monde je ne permettrais
Ni n’accepterais
Qu’armé et équipé comme vous êtes
Vous combattiez en ma présence."
Et le Chevalier répond : "Si seulement vous le vouliez,
Il ne serait pas question d’autres armes,
Car volontiers avec celles que je porte
Je combattrais, sans réclamer
Qu’il y eût le moindre
Répit ou délai.
Mais pour vous plaire
J’attendrai jusqu’à demain.
Au delà de ce terme, inutile d’en parler,
Car je n’attendrai pas davantage."
Le roi lui promet
Que tout se passera selon sa volonté.
Il le fait alors mener à sa demeure
Et il commande à tous ceux qui l’accompagnent
D’être à ses ordres.
Les gens de Bademagu obéissent.
Et le roi, qui rêvait d’arriver à un accord
Si c’était possible,
Revint trouver son fils ;
Il lui parle en homme qui voudrait
La paix et une bonne entente.
"Beau fils, dit-il, entends-toi
Avec ce Chevalier et renonce à le combattre !
Il n’est pas venu chez nous pour s’amuser,
Pour tirer de l’arc ou se livrer à la chasse,
Mais bel et bien en quête de prouesse
Et pour accroître sa renommée.
Pourtant il aurait grand besoin de repos,
Comme je l’ai constaté de mes yeux.
S’il m’avait écouté,
Ni ce mois-ci, ni le prochain,
Il n’aurait envie de combattre,
Mais il en a déjà le désir.
Si tu lui rends la reine,
Crois-tu te déshonorer ?
Tu n’as pas à le craindre
Car personne ne t’en blâmerait.
Mais c’est un péché que de retenir
Une chose où l’on n’a aucun droit.
Il se serait volontiers battu
Aujourd’hui même,
Pourtant ses mains et ses pieds sont en triste état,
Tout blessés et entaillés qu’ils sont.
- Vous vous préoccupez de sottises,
Dit Méléagant à son père,
Et par la foi que je dois à saint Pierre
Je ne compte pas vous écouter en cette affaire.
Certes, je mériterais d’être écartelé
Entre quatre chevaux si je vous écoutais.
S’il cherche à être honoré, moi je le cherche aussi,
S’il cherche à être prisé, c’est aussi mon cas ;
S’il désire à toute force se battre,
Je le désire cent fois plus.
- Je vois bien que tu es décidé à agir follement,
Fait le roi, et à en subir les conséquences.
Demain tu te mesureras avec le Chevalier,
Puisque tu le veux.
- Que jamais plus grand malheur ne m’arrive,
Répond Méléagant, que celui-ci !
J’aimerais mieux que le combat eût lieu
Aujourd’hui même que demain.
Voyez comme je me porte
Plus mal que d’habitude.
Mes yeux me brûlent
Et je me sens tout fiévreux.
Jamais jusqu’à ce que je combatte
Je n’aurai de joie ni ne me sentirai bien,
Ni rien ne me plaira."
Le roi a compris qu’en l’occasion
Conseil et prière ne servent à rien.
Bien à contrecoeur il quitte son fils.
Alors il prend un destrier beau et fort,
Qu’il envoie ainsi que de belles armes
A celui qui est digne de tels dons.
Là se trouvait un chirurgien,
Un fort bon chrétien,
Au monde il n’y avait pas plus loyal que lui.
Il savait mieux guérir les plaies
Que tous les médecins de Montpellier.
Cette nuit-là il soigna le Chevalier
Au mieux qu’il put,
Car le roi le lui avait commandé.
Déjà la nouvelle du combat imminent
S’était répandue parmi les chevaliers,
Les demoiselles, les dames et les barons
De tout le pays environnant.
Ils vinrent en une grande étape
De toute la contrée à la ronde,
Les étrangers comme les gens du pays.
Ils chevauchèrent bon train
Toute la nuit jusqu’au soleil levant.
A l’aube les uns et les autres
Se pressèrent en telle foule devant le château
Qu’on n’y aurait pu remuer le pied.

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:01

Le roi se lève le lendemain matin,
Préoccupé par l’idée du combat qui se prépare.
Une fois de plus il vient trouver son fils,
Qui déjà avait le heaume en tête,
Un heaume fait à Poitiers.
Mais tout délai s’avéra impossible,
De même qu’un accord entre les deux adversaires.
Le roi eut beau prier son fils,
Celui-ci ne voulut rien entendre.
Devant la tour, sur la place,
Où s’est assemblée la foule,
Le combat aura lieu :
Ainsi le veut et l’ordonne le roi.
Le Chevalier étranger est mandé bientôt
Par Bademagu, et on le lui amène
En la place qui était pleine
De gens du royaume de Logres.
Tout comme pour entendre les orgues
On va à l’église lors d’une fête annuelle,
Que ce soit la Pentecôte ou bien Noël,
Suivant ainsi la coutume,
De même en grand nombre
Ils s’étaient tous rassemblés sur la place.
Trois jours de suite avaient jeûné
Et étaient allées nu-pieds et portant la haire
Les jeunes filles
Nées au royaume d’Artur,
Afin que Dieu donnât force et vigueur,
Contre son adversaire,
Au Chevalier qui devait combattre
Pour délivrer les captifs.
De même les gens de Gorre
De leur côté priaient
Que Dieu donne la victoire
A leur seigneur.
De bon matin, avant que ne sonne la première heure,
On avait conduit sur la place
Les deux adversaires tout armés
Sur deux chevaux caparaçonnés de fer.
Méléagant avait belle prestance,
Physiquement,
Et son haubert à menues mailles,
Son heaume et l’écu,
Pendu à son cou,
Lui allaient à merveille.
Mais tous pensaient que son adversaire vaincrait,
Même ceux qui souhaitaient la défaite du Chevalier.
Tous disent que Méléagant
A peu de chances de gagner contre lui.
Maintenant que les voilà sur la place
Le roi survient,
Qui tant qu’il peut les retient
Et s’efforce de les réconcilier,
Mais son fils reste intraitable.
Alors Bademagu dit : "Tenez vos chevaux
En bride tout au moins
Jusqu’à ce que je sois monté en ma tour.
La faveur ne sera pas grande
Si à ma demande vous différez un instant le combat."
Alors il les quitte, très anxieux,
Et se rend là où il pensait
Retrouver la reine, qui l’avait prié
La veille de la placer
En un lieu d’où elle verrait
Sans difficulté le combat,
Et il lui avait accordé sa requête.
Il alla donc la chercher et l’escorter,
Car il tenait beaucoup
A l’honorer et à lui rendre service.
Il l’a installée près d’une fenêtre,
Et s’est placé à sa droite,
Accoudé à une autre fenêtre.
Avec eux deux il y avait groupé
Bon nombre de gens divers,
Chevaliers et dames courtoises
Et demoiselles nées au pays de Gorre ;
S’y trouvaient également beaucoup de captives,
Très occupées
Par leurs oraisons et prières.
Les prisonniers et les prisonnières
Priaient tous et toutes pour leur champion,
Espérant que Dieu par son entremise
Allait les secourir et délivrer.
Les deux adversaires sans plus long délai
Font reculer les spectateurs qui les entourent ;
Ils heurtent du coude leur écu
En le saisissant par les courroies,
Puis piquent des deux. De la longueur de deux bras
Ils transpercent les écus
De leurs lances, de sorte qu’elles éclatent
Et se brisent comme des baguettes.
Les deux destriers se rencontrent
Avec une telle force front à front
Et poitrail contre poitrail,
Tandis que s’entrechoquent les écus
Et les heaumes, qu’il semble,
En entendant le bruit de tout cela,
Que ce soit le tonnerre.
Guides, sangles, rênes, étriers
Et autres pièces du harnais
Sont rompus, et les arçons des selles,
Quoique très solides, se brisent.
Les deux cavaliers n’ont pas à rougir
D’avoir été projetés à terre,
Dès que tout cet équipement leur a fait défaut.
Très vite ils se sont relevés
Et s’abordent l’un l’autre sans vaines paroles
Plus sauvagement que deux sangliers,
Et passant outre aux menaces
Ils échangent de grands coups avec leurs épées d’acier
En hommes qui se détestent.
Ils tranchent souvent si férocement
Dans leurs heaumes et hauberts argentés
Que la lame en fait gicler le sang.
Ils bataillent de leur mieux,
Se frappant l’un l’autre
Vigoureusement et sans pitié.
Maints coups violents durs et appuyés
Ils se donnent l’un à l’autre, et si également
Qu’on ne saurait dire
Qui aurait l’avantage.
Mais il était inévitable
Que celui qui avait traversé le pont
Fût très affaibli
Par ses mains couvertes de blessures.
Les spectateurs sont consternés,
Du moins ceux de Logres,
Car ils voient faiblir ses coups
Et craignent qu’il n’ait le dessous.
Déjà il leur semblait
Qu’il était perdant

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MessageSujet: Re: Lancelot, ou le Chevalier de la charette -Chrétien de Troyes   7/3/2007, 06:02

Et Méléagant gagnant,
Ils en grommelaient alentour.
Mais aux fenêtres de la tour
Il y avait une demoiselle très avisée,
Qui, ayant bien réfléchi, se dit
Que le Chevalier n’avait pas
Entrepris de combattre pour elle
Ni pour les autres gens de peu
Assemblés sur la place,
Et qu’il ne l’aurait pas fait
S’il ne s’était pas agi de la reine.
La demoiselle pense que si le Chevalier
Savait la reine présente à la fenêtre
En train de le contempler,
Il en reprendrait force et courage,
Et, si elle-même savait son nom,
Elle lui crierait volontiers
Qu’il regardât en haut.
Elle s’approcha alors de la reine et lui dit :
"Ma dame, de par Dieu et pour votre
Bien et pour le nôtre, je vous requiers
Que le nom de ce Chevalier
Me disiez, si vous le savez,
Pour lui venir en aide.
- Vous m’avez requis telle chose,
Demoiselle, dit la reine,
Où je ne discerne aucun mal
Ni rien de blâmable, juste le contraire.
Lancelot du Lac s’appelle
Le Chevalier, autant que je sache.
- Mon Dieu, comme j’ai le coeur léger
Et plein de joie !", fait la demoiselle.
Alors elle s’avance vivement et l’appelle
A pleins poumons,
Si haut que tout le monde l’entend :
"Lancelot ! retourne-toi et regarde
Qui a les yeux fixés sur toi !"
Quand Lancelot entend son nom,
Il ne tarde guère à se retourner
Et voit au-dessus de lui
La personne du monde
Qu’il désirait voir le plus,
Assise aux loges de la tour.
Dès le moment qu’il l’aperçut
Il ne se tourna ni ne se mut,
Ni ne détourna d’elle ses yeux et son visage,
Combattant le dos tourné à Méléagant.
Celui-ci le poussait devant lui
Chaque fois qu’il le pouvait,
Ravi parce qu’il pense
Que Lancelot ne peut plus se défendre
Les gens de Gorre sont fort heureux,
Tandis que ceux de Logres sont si consternés
Qu’ils ne peuvent plus se soutenir -
Nombreux sont ceux
Qui s’affaissent dans leur désarroi,
Tombant à genoux ou prostrés sur le sol :
Ainsi les uns se réjouissent, les autres se désolent.
La demoiselle alors crie
De nouveau hors de la fenêtre :
"Ah ! Lancelot, pourquoi
Te conduis-tu en dépit du bon sens ?
Avant ce jour courage
Et vaillance habitaient en toi,
Je ne pense ni ne crois
Que Dieu fît jamais chevalier
Qui puisse se comparer
A toi en valeur et en prix.
Et maintenant nous te voyons si empêtré
Que tu lances tes coups par derrière
Et tu te bats le dos tourné.
Place-toi donc en face de ton adversaire
Tout en continuant à voir la tour,
Car il fait bon la regarder."
Lancelot ressent une telle honte
Qu’il se méprise lui-même,
Car il sait bien que depuis un bon moment
Il a eu le dessous
Et que tout le monde s’en rend compte.
Alors il recule rapidement
Et ayant contourné Méléagant, il le contraint
A se placer entre lui et la tour.
Méléagant s’efforce
De reprendre sa place d’avant,
Mais Lancelot court sur lui
Et le heurte si violemment
De tout son corps et de son écu,
Quand il veut se tourner ailleurs,
Qu’il le fait pivoter sur place
Deux fois ou trois, malgré lui.
Force et hardiesse croissent chez Lancelot,
Car Amour lui apporte une aide énorme
Et parce que jamais il n’avait haï
Quelqu’un autant que celui
Qui combat contre lui.
Amour et une haine mortelle,
Si grande qu’il n’en fut jamais de telle,
Le rendent si hardi et si vaillant
Que Méléagant n’a pas l’impression de jouer
Mais redoute fort son adversaire,
Car jamais il n’aborda ni ne connut
Chevalier si enragé,
Et jamais chevalier
Ne lui fit mal ni ne lui nuisit comme celui-là.
Sans se faire prier il recule devant lui,
Il cherche à s’effacer
Et à éviter des coups qui lui déplaisent fort,
Et Lancelot ne perd pas de temps à l’injurier,
Mais le chasse à coups redoublés vers la tour,
Où la reine était appuyée à la fenêtre.
Souvent il l’a servie
En venant si près de la tour
Qu’il lui fallait s’arrêter :
Il aurait cessé de la voir
S’il avait avancé d’un seul pas.
Ainsi Lancelot à maintes reprises
Menait Méléagant arrière et avant,
Partout où bon lui semblait.
Toutefois il s’arrêtait
En vue de sa dame, la reine,
Celle qui lui a mis au corps la flamme
Qu’il attise en la regardant,
Et cette flamme le rendait
Si agressif envers Méléagant
Que partout où il voulait
Il pouvait le mener et le chasser devant lui.
Comme il le ferait d’un aveugle ou d’un éclopé,
Il le promène contre son gré.
Bademagu voit son fils si désemparé
Qu’il semble sans force et ne se défend plus ;
L’inquiétude le saisit et il a pitié de Méléagant,
Et si possible il trouverait un arrangement,
Mais il lui faudra prier
La reine s’il veut réussir.
Il s’adressa donc à elle :
"Madame, je vous ai témoigné toute mon amitié,
Je vous ai servie et honorée
Depuis que je vous ai en mon pouvoir.
A aucun moment je ne sus chose
Que je ne fisse volontiers pour vous
A condition qu’elle vous honorât.
Récompensez-moi maintenant :
Je veux vous demander une faveur
Que vous ne devriez m’accorder
Si vous ne le faisiez pas par amitié pour moi.
Je vois bien que mon fils
A de toute évidence le dessous dans ce combat.
Je ne dis pas cela parce que je le regrette,
Mais pour que Lancelot ;
Qui en a le pouvoir, ne le tue pas.
Il ne faut pas que vous vouliez sa mort ;
Ce n’est pas qu’il n’ait pas mal agi
Envers vous et envers son adversaire,

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